Partie I · 22
Madame San-Privato, restée seule dans le chariot à côté de M. Dumirail, se recueillit pendant un moment, prit son masque le plus doucereux, soupira, et, de sa voix la plus insinuante, dit à son frère :
— Mon ami, je profite d’un moment où nous sommes seuls pour aborder un sujet qui me pèse et dont j’ai hâte de t’entretenir ; je serai ainsi délivrée d’une assez pénible préoccupation… en m’épanchant avec toi…
— De quoi s’agit-il, Armande ? Tu sais combien tu peux et dois compter sur mon affection ?
— Mon ami, — reprit madame San-Privato avec un nouveau et profond soupir, tu n’ignores pas que mon mari a laissé des affaires assez embarrassées…
M. Dumirail, à ces mots de sa sœur, ne put dissimuler un mouvement de surprise chagrine ; il s’était plu à croire que l’affection seule amenait sa sœur près de lui, et il pressentait le but sans doute intéressé de cette visite ; déçu de son espérance, il s’attrista et répondit :
— Je n’ignore malheureusement pas que ton mari a toujours mené une vie fort dissipée ; de plus… et ceci a toujours été le sujet de notre grande querelle… ton laisser aller, ton habitude de dépenser sans compter, ta prodigalité, généreuse sans doute, mais irréfléchie, ont aggravé les conséquences du désordre de ton mari.
— C’est vrai, j’ai toujours été d’une incurie, d’une faiblesse déplorable en ce qui touche les affaires d’intérêt.
— Tu t’accuses de si bonne grâce, pauvre sœur, que je profite de l’occasion pour t’adresser un reproche. Je te demande à quoi bon louer une voiture et voyager en poste, pour te rendre ici… chez moi… ton frère ?
— J’ai pris la poste, parce que j’ai toujours eu en horreur les voitures publiques, où l’on est exposé à se trouver avec toutes sortes de gens souvent très-grossiers.
— N’avais-tu pas ton fils avec toi ? n’était-ce pas là le meilleur des porte-respect ? Mais laissons cela, ce qui est fait est fait ; venons à cette confidence qui, dis-tu, te pèse… Quelle est-elle ?
— J’ai à te demander un conseil.
— Simplement un conseil ?
— Oui, mon frère.
M. Dumirail se sentit allégé d’une appréhension pénible à son cœur ; il regretta d’avoir soupçonné madame San-Privato d’être venue le voir uniquement guidée par un intérêt personnel, et reprit avec bonne humeur :
— Je t’écoute, chère Armande, et ne suis point, tu le sais, avare de conseils ; souvent je t’en donne alors même que tu ne m’en demandes pas ; il est vrai que, généralement, tu ne les suis guère, de sorte qu’il y a compensation. Eh bien, ce conseil ?
— Je dois d’abord t’avouer que les dernières propriétés qui me restent sont hypothéquées ; l’échéance de payement est fixée à la fin de ce mois, et, si je ne puis opérer ces remboursements, je serai expropriée, mes biens seront vendus, sans doute, à vil prix !
— Je devais depuis longtemps m’attendre à cette catastrophe, cependant elle me cause une cruelle surprise ! — s’écria M. Dumirail péniblement affecté. — Voilà donc le résultat de ton incurable faiblesse : la ruine ! la ruine !
— Ah ! sage et tendre frère, — reprit madame San-Privato appelant à son aide des larmes hypocrites et portant son mouchoir à ses yeux, — maintenant, hélas ! je reconnais la justesse des sévères remontrances que tu m’as tant de fois adressées dans mon intérêt…
— Il est bien temps !
— Mes regrets sont inutiles, je le sens ; je subirai la position que m’a faite mon imprévoyance ; mais il me faut tâcher d’échapper à l’expropriation dont je suis menacée ; c’est à ce sujet que j’ai besoin de ton conseil.
— Eh ! quel conseil veux-tu que je te donne ? Il n’est qu’un moyen d’échapper à l’expropriation : rembourser tes créances hypothécaires.
— C’est à quoi je suis résolue.
— Et les fonds de ce remboursement ?
— Je trouve à emprunter à sept pour cent d’intérêt ; c’est à ce sujet, mon frère, que je voudrais avoir ton avis. Le taux de l’intérêt te paraît-il trop élevé ? me conseilles-tu d’accepter cette offre ?
— Mais tu es ruinée ! comment trouves-tu à emprunter ?
— Sous la garantie de ma signature.
— Ta signature ou rien, c’est tout un, dans la position où tu te trouves. Il est impossible, il est incroyable que l’on t’offre le prêt d’une somme, considérable sans doute…
— Cinquante mille francs.
— Tu ne me feras jamais croire que l’on te prête cinquante mille francs sans autre garantie que ta seule signature.
— Ma seule signature, non ; l’on m’en demande une seconde.
— C’est-à-dire une caution sérieuse, solvable. J’en étais certain, car ta signature n’a aucune valeur. Et quel est le fou assez bénévole pour te cautionner ?
— Ah ! mon frère, taxer la générosité de folie !
— Il faudrait, je le répète, être fou à lier pour te cautionner, toi, dans ta position, et telle que je te connais, malheureusement !
— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura madame San-Privato faisant semblant de sangloter dans son mouchoir, je n’avais plus d’espérance qu’en toi, mon frère, et il me faut renoncer à cette suprême espérance.
— Quelle espérance ?
— J’avais cru qu’en implorant tes conseils et en t’exposant ma cruelle situation, tu consentirais, toi, si bon, et qui déjà m’as donné tant de preuves d’attachement, tu consentirais, dis-je, à me…
— À te cautionner ! Tel était donc le conseil que tu attendais de moi ?
— Je n’osais, je ne savais comment te demander ce nouveau service.
— Armande, écoute-moi, reprit d’un ton ferme et grave M. Dumirail après un moment de recueillement. Je t’ai déjà prêté, à diverses reprises, environ vingt mille francs. Ce n’est point un reproche que je t’adresse, je devrais plutôt me l’adresser à moi-même, car je savais parfaitement que ces sommes iraient s’engloutir dans le gouffre de tes folles prodigalités ; mais je ne retomberai plus dans une pareille faute, et, à cette heure, je te déclare ceci : Oui, si ton infortune était imméritée, je regarderais comme un devoir sacré de partager avec toi, ma sœur, jusqu’au dernier morceau de pain qui me resterait ; mais, quant à encourager tes incurables habitudes de désordre en te procurant de nouveau le moyen de les satisfaire, non, non, jamais !
Àces derniers mots, prononcés par M. Dumirail avec l’accent d’une inébranlable volonté, madame San-Privato poussa un soupir de résignation doucereuse, mais jeta en même temps sur son frère un regard furtif et oblique, où se lisaient l’humiliation, la colère et la haine qu’elle ressentait de ce refus ; puis, d’une voix plaintive, elle reprit :
― Perdue, ruinée, hélas ! Pourtant, si tu l’avais voulu, cher frère, il t’aurait été si facile de…
— De te cautionner, en d’autres termes, de te prêter, ou mieux, de te donner cinquante mille francs ? Certes, rien de plus facile à tes yeux, mais point aux miens. Ce don même ne changerait en quoi que ce soit ta déplorable position.
— Ah ! mon frère !
— De deux choses l’une : ou je te confierais la somme, me remettant à toi du soin de payer tes créances hypothécaires ; or, au lieu de les solder, tu dépenserais l’argent.
— Quoi ! tu me croirais capable d’abuser ainsi de tes bontés ?
— Parfaitement. Il me resterait donc le moyen de dégager moi-même la portion de tes biens encore libre.
— Qui t’empêche d’agir ainsi, mon frère ?
— La conviction où je suis que, le lendemain de leur libération, tu engagerais de nouveau tes propriétés.
— Moi, grand Dieu ! Ah ! je te jure que…
— Tous les serments du monde échoueront devant ma résolution.
— Ainsi, plus d’espoir, tu me refuses ?
— Positivement, absolument ! reprit M. Dumirail d’une voix ferme.
Puis, changeant soudain d’accent et ses traits exprimant alors une sorte de compassion paternelle et de tendre pitié, il reprit :
— Oui, j’oppose à ta demande un refus positif, absolu ; mais j’ajoute : Pauvre chère Armande, tu es ma sœur, j’ai conservé, je conserverai toujours pour toi, malgré tes folies, un attachement sincère, et, tant que je vivrai, et même après moi, si tu me survis, non-seulement tu ne connaîtras jamais ni le besoin ni la gêne, mais jamais tu ne seras exposée à la privation de ce qui constitue la vie aisée, confortable, dans la plus large extension du mot.
— Que dis-tu ? Ah ! cher frère, ton premier refus était donc une épreuve ?
— Nullement. Ce refus, je le maintiens.
— Mais alors ?
— J’entends que tu jouisses réellement de cette vie aisée, confortable que je veux t’assurer, et qu’il te soit matériellement impossible de sacrifier ce bien-être à la folle manie de briller, dont tu as toujours été victime ; en un mot, lorsque tu seras complétement ruinée, expropriée, ce qui ne saurait tarder d’arriver, tu auras ici ton appartement, tu seras défrayée de tout ; je mettrai à ta disposition mille écus par an pour ta toilette et tes menus plaisirs ; tu seras entourée d’égards, de prévenances, de soins, et, d’ailleurs, qu’ajouterai-je ? tu nous connais, ma femme et moi, tu dois enfin comprendre et sentir qu’en t’offrant ce que je t’offre, j’accomplis le devoir cher et sacré que m’imposent mon affection pour toi, ma qualité de frère, le respect de moi-même et la vénération due à la mémoire de nos parents. Ainsi donc, Armande, autant tu me trouveras inflexible au sujet de tout ce qui pourrait favoriser ta folle dissipation, autant tu me trouveras tendre et dévoué lorsqu’il s’agira de t’assurer, au milieu de nous, la satisfaction de tous tes désirs raisonnables.
Madame San-Privato, loin d’être touchée de l’excessive bonté de son frère, vit dans ces offres si sages une tutelle humiliante, révoltante pour son orgueil, et une sorte d’exil dans un pays sauvage. Telle fut l’amertume des ressentiments que cependant elle contenait de son mieux, qu’au lieu de répondre à la touchante sollicitude de son frère par quelques paroles cordiales et reconnaissantes, elle murmura d’un ton lamentable :
— Ah ! pauvre malheureuse veuve que je suis !
— Allons, Armande, une pauvre veuve qui voyage en poste avec deux domestiques…
— C’en est fait, je serai expropriée !
— Des propriétés qui ne t’appartiennent plus, — reprit M. Dumirail en souriant avec mansuétude ; — voilà un grand malheur !
— Obligée de quitter Paris !
— Où tu vis dans la gêne et toujours harcelée, assiégée par les créanciers.
— Forcée de renoncer à mes amis !
— Excellents amis, qui mangent tes dîners en se moquant de toi !
— Enfin, me retirer du monde, à mon âge !
— Il est vrai… tu as toujours vingt ans quant à l’étourderie, pauvre Armande, — répondit M. Dumirail, de qui la bienveillance et la patience ne se démentaient pas ; — mais, en vérité, si pauvre veuve que tu te dises, je ne saurais te plaindre de venir vivre ici, au milieu de nous autres, qui t’aimons et t’aimerons, non point à la mode de Paris, mais de tout notre cœur. Eh ! mon Dieu, je le sais, les premiers temps de ton séjour ici te sembleront pesants ; mais, crois-moi, chère sœur, peu à peu, et malgré toi, tu subiras la salutaire influence du bonheur dont nous jouissons, et, au bout de quelques mois, loin de regretter ton Paris, tu t’applaudiras d’être sortie de cet enfer, et tu béniras le jour où tu seras venue près de nous, car de ce jour dateront ton repos dans le présent et ta sécurité pour l’avenir.
Madame San-Privato, selon son habitude, posant en pauvre veuve aux yeux de son frère, s’était efforcée de le faire dévier de sa ferme et sage résolution ; mais, le trouvant inflexible, quoique, pour l’apitoyer, elle eût employé les séductions d’un langage tour à tour doucereux, suppliant, plaintif ou résigné, cachant ainsi les inexorables rancunes de son orgueil, de son égoïsme et de sa cupidité blessée, cette méchante femme ne songea qu’à satisfaire sa haine, n’ayant plus rien à ménager ni à espérer, son fils lui ayant déclaré, le matin même, qu’après mûre réflexion, il resterait neutre dans la question du prêt de cinquante mille francs, madame San-Privato, servie par le profond instinct de sa méchanceté, commença donc sur l’heure son œuvre de vengeance.