‹ Les Fils de familleChapitre 28 sur 108 · Partie I · 28

Partie I · 28

Maurice, pendant qu’Albert hésitait à le suivre, avait continué sa marche avec l’agilité hardie d’un chasseur de chamois ; il disparut bientôt derrière une saillie du roc, rétrécissant tellement en cet endroit l’escalier naturel, qu’il offrait à peine la place suffisante pour y poser les deux pieds à la fois.

San-Privato, avant d’arriver à cet endroit dangereux, était parvenu, grâce à un prodigieux effort de volonté, à dominer le vertige et à précéder Jeane d’un pas à peu près ferme. Le sentier, assez large jusque-là, étant d’ailleurs bordé de quelques touffes de daphnés sauvages, ou suffisamment encaissé, sinon pour conjurer le péril mortel d’un faux pas, du moins pour rassurer l’œil par un semblant de parapet.

Mais, lorsque San-Privato aperçut à quelques pas au-dessus de lui l’effrayant rétrécissement de la corniche où il allait s’aventurer, le vertige contre lequel il luttait vaillamment depuis quelques minutes le saisit, une sueur glacée ruisselle de ses tempes. Elles tintent et bourdonnent ; ses jambes flageolent, sa vue se trouble, s’égare ; il lui semble que les bois, les prés, les champs, les villages, les collines, qu’il entrevoit vaguement au-dessous de lui, noyés dans la vapeur d’une profondeur énorme, commencent de tourner lentement d’abord, puis avec une rapidité croissante ; bientôt l’horizon, les cieux, les nuages, lui semblent aussi emportés dans un mouvement de rotation vertigineuse ; le sol même paraît fuir et rouler sous les pieds de San-Privato. Il défaille, le cœur lui manque, il trébuche, étourdi comme un homme ivre, tombe d’abord sur l’un de ses genoux en criant d’une voix pantelante : « À moi !… à moi !… » puis il s’affaisse renversé sur le côté ; sa chute va le faire rouler à l’abîme, lorsque, par un suprême effort, non plus de sa volonté, elle expirait, mais de son instinct vital, il se cramponne convulsivement des deux mains et des dents à une touffe de daphnés sauvages poussés dans une crevasse, et reste ainsi étendu en travers du sentier, le menton, la poitrine, le ventre, les bras collés au sol, tandis que ses cuisses et ses jambes s’agitent, se roidissent dans l’espace ; car, au bout de ses pieds crispés, il cherche sur la pente presque perpendiculaire du roc une aspérité qui lui serve de point d’appui. Vains efforts, il halète, il écume, ses traits deviennent d’une lividité cadavéreuse ; sa prunelle fixe est cerclée de blanc par l’écartement des paupières ; ses mâchoires, contractées par la terreur, ne démordent pas le brin ligneux de la touffe de daphnés qu’il tient entre ses dents, tandis que ses doigts, tendus comme des ressorts d’acier, étreignent les plus grosses branches de l’arbuste ; mais, trop superficiellement enracinés dans une fissure du roc pour soutenir le poids d’un corps agité par des soubresauts spasmodiques, déjà les premiers filaments des racines de l’arbrisseau cèdent lentement à la pesanteur qui les entraîne, et se rompent. San-Privato s’en aperçoit, son épouvante redouble ; il serre si violemment les dents, qu’il coupe la tige qu’il mordait ; la secousse rejette brusquement sa tête en arrière, et il exclame d’une voix strangulée :

— À moi !… miséricorde !… à moi !…

Ce que nous venons de décrire si longuement s’était passé en quelques secondes à peine. Jeane, un moment immobile de saisissement à la vue du danger de mort qui menace San-Privato, obéit sans réflexion au premier élan d’un généreux courage, se jette à genoux, saisit de ses deux mains le collet de l’habit d’Albert, se cambre violemment, afin d’augmenter sa force d’attraction, et s’écrie :

— Maurice !… au secours !… au secours !

Maurice, déjà loin, avait environ vingt-cinq pas à parcourir afin de revenir au lieu du sinistre, et le passage, dont le seul aspect avait causé le vertige de San-Privato, offrait assez de difficultés pour que notre jeune montagnard lui-même ne le traversât qu’avec précaution. Les vingt-cinq ou trente secondes qui s’écoulèrent, entre le premier appel de Jeane et l’arrivée de son fiancé, furent pour elle un siècle d’angoisses ; douée de cette énergie fébrile qui peut suppléer pendant un moment chez les personnes à la vigueur physique dont elles sont dépourvues, Jeane sentait que, si le danger se prolongeait quelques secondes encore, ses forces factices allaient lui manquer, car les touffes de daphnés sauvages étant complétement déracinées, elle soutenait presque seule le poids du corps de San-Privato. Celui-ci était parvenu, en tâtonnant du bout des pieds dans le vide, à introduire l’un d’eux dans une fissure du roc ; mais, sauf ce précaire et insuffisant point d’appui, il ne restait maintenant au bord du précipice que par la tension du collet de son habit, auquel Jeane se cramponnait énergiquement. Bientôt, elle le sent craquer, se découdre ; elle veut alors tenter de saisir l’habit par les plis qu’il formait à la hauteur des épaules, et, oublieuse de toute réserve en ce moment terrible, elle se penche tellement en avant, que son visage effleure celui de San-Privato ; elle sent la chaleur de son souffle haletant, leurs fronts se touchent, elle entend soudain la voix de Maurice qui, de loin, témoin du péril que courait son cousin, s’approchait aussi promptement que le lui permettaient les difficultés du chemin, en criant :

— Jeane, me voilà ! Courage ! tâche de soutenir encore Albert pendant une minute, nous le sauverons !

Rien de plus réconfortant, de plus entraînant que l’espoir du salut lorsque l’on touche à son heure dernière. San-Privato, ranimé par les paroles et l’approche de Maurice, se crut d’autant plus assurément sauvé, que son pied droit, longtemps çà et là vacillant au milieu de l’espace, trouva fortuitement à s’appuyer aussi solidement que le pied gauche sur une proéminence rocailleuse. Certain alors d’être, jusqu’à l’arrivée de Maurice, à l’abri du péril, San-Privato eut l’incroyable présence d’esprit, eut le courage de mettre à profit pour ses noirs projets l’effrayante occurrence où il se trouvait, et, nous le répétons, presque certain de son salut, il simula, au contraire, la résignation du désespoir, et, d’une voix palpitante, passionnée, s’adressant à la jeune fille, de qui le front touchait presque le sien :

— Jeane, tes forces sont à bout… les miennes aussi… Je le sens… je vais rouler à l’abîme… Ne me plains pas… la mort me sera douce… je t’aurai dit : Je t’aime !…

Et les lèvres de San-Privato, encore glacées par la terreur, s’appuyèrent aux lèvres de la jeune fille, tellement courbée vers lui, que leurs fronts se touchaient.

Jeane fut dupe de cette infernale comédie.

Cet aveu d’amour murmuré à l’heure suprême du trépas, ce baiser funèbre donné au-dessus du gouffre où elle voyait déjà San-Privato précipité, blessèrent la pudeur de la jeune fille, mais lui parurent chevaleresques, héroïques, et, bouleversée par la sensation de ce baiser, glacé pourtant, mais le premier qui eût jamais effleuré ses lèvres virginales, elle rejeta vivement sa tête en arrière, afin de se soustraire à un nouveau baiser, puis pâlit, défaillit ; ses yeux se fermèrent à demi, la langueur, la lassitude semblèrent briser ses bras si longtemps convulsivement tendus, et elle laissa involontairement, peu à peu, glisser entre ses doigts engourdis, inertes, les plis du vêtement de San-Privato, qu’elle avait jusqu’à ce moment si puissamment aidé à se soutenir au-dessus des abîmes.

Le fourbe vit alors avec une nouvelle épouvante l’aide de Jeane lui manquer tout à coup, et, ne doutant plus cette fois de sa perte imminente, les points d’appui qu’avaient rencontrés ses pieds ne suffisant pas seuls à le préserver de sa chute, il poussa un cri affreux, et, s’adressant à la jeune fille, presque fou de terreur et écumant de rage :

— Tu m’abandonnes, je ne mourrai pas seul !

Et San-Privato, éperdu, au risque d’entraîner avec lui Jeane défaillante, agenouillée, repliée sur elle-même, se pend à son cou et l’étreint si violemment, que ses ongles pénètrent la chair de la jeune fille, qui se sent glisser vers l’abîme.

— À moi, Maurice ! — cria-t-elle au moment où, d’un bond, le jeune montagnard se rapprochait d’elle.

Il juge d’un coup d’œil prompt et sûr ce qu’il doit faire pour tenter d’arracher sa fiancée à la mort, et, conservant son sang-froid, il arc-boute fermement son pied gauche aux parois du roc qui, d’un côté, surplombe le sentier, avance son pied droit jusqu’au bord du précipice où allaient rouler la jeune fille et Albert, puis se baisse, et, de sa main d’hercule, il saisit son cousin par les cheveux, le soutient, le hisse, l’attire ainsi à soi, et, de l’autre main, lui serrant les poignets à les briser, le force d’ouvrir les doigts et délivre de leur pression convulsive Jeane, déjà presque suffoquée.

Albert, tout à coup, pousse un cri de douleur : une poignée de ses cheveux venait de rester entre les mains de son sauveur, qui n’avait pu le saisir que par sa chevelure.

— Vite, enlace tes bras à ma jambe, — dit Maurice à son cousin ; — tiens-moi ferme, ne crains rien, j’ai le jarret solide.

Et, s’adressant à sa fiancée à demi privée de connaissance et la saisissant par la ceinture de maroquin qui serrait sa robe à la taille :

— Jeane, chère Jeane, tu es sauvée !… Ferme les yeux, afin de ne pas voir la profondeur du précipice, et tâche de te relever avec mon aide.

La présence de Maurice, sa voix bien-aimée, la confiance que la jeune fille avait dans la force, dans l’adresse, dans le courage de son fiancé, la raniment, et, grâce à l’appui qu’il lui prête, elle se relève, et, d’affaissée qu’elle était, s’agenouille ; puis, fermant les yeux afin d’échapper au vertige que pouvait, dans son état de faiblesse, lui causer l’aspect du vide, elle se lève debout, s’appuie aux parois du roc et reprend peu à peu complétement ses esprits.

San-Privato, toujours cramponné à la jambe de Maurice, aussi inflexiblement tendue que l’eût été une jambe de bronze, fut à son tour mis hors de danger par son cousin, qui, ignorant encore la lâche scélératesse de ce misérable, le saisit par-dessous les bras en lui disant :

— Maintenant, abandonne ma jambe, ne te roidis pas, laisse-toi enlever !

Albert obéit, et son sauveur, se renversant lentement en arrière, cambré sur ses reins d’athlète, souleva et attira devers lui son cousin, jusqu’à ce que ses genoux fussent au niveau du sentier.

— Maintenant, — ajouta Maurice, — demeure un moment agenouillé, le dos tourné au précipice ; tu essayeras ensuite de te tenir debout et de marcher. Si tu n’en as pas la force, je te porterai sur mon dos pendant une cinquantaine de pas, au delà desquels nous retrouverons les prairies. Excuse-moi, mon pauvre Albert, de t’avoir engagé dans ce maudit chemin ; j’aurais dû réfléchir que, sans danger pour nous autres montagnards, ce passage était périlleux pour qui n’a pas, comme nous, la tête solide et le pied sûr.

Maurice prononçait ces mots lorsque Jeane, complétement redevenue maîtresse d’elle-même, rajusta de son mieux le désordre de ses vêtements et de sa chevelure, et dit :

— Maurice, mon bien-aimé Maurice… à toi je dois la vie… car sans toi… notre vaillant et généreux cousin que voici… à genoux, suant encore la peur, la face collée au roc… tout à l’heure m’étranglait et m’entraînait avec lui dans le précipice… au moment où je…

Mais Jeane, s’interrompant et frémissant encore de secrète indignation, ajouta, souriant avec amertume :

— J’aurai plus tard à te raconter des choses étranges… oh ! bien étranges, sur l’événement qui vient de se passer.

— Je tremble encore à la seule pensée du péril où je t’ai vue exposée, Jeane, — reprit Maurice, ne pouvant supposer le motif des réticences de sa fiancée. — Notre malheureux cousin avait perdu la tête… Hélas ! la peur ne raisonne pas, et l’homme qui se noie cause souvent la perte de celui qui tente de le secourir. Merci Dieu ! chère Jeane, nous n’avons plus rien à redouter ; tu as repris ton assurance, tu connais ce chemin où tu as déjà passé deux fois sans le moindre risque ; précède-nous, je pourrai veiller sur toi. Surtout, marche doucement et avec précaution ; dans deux minutes, nous aurons atteint les prairies.

La jeune fille jeta un regard de mépris et d’aversion sur San-Privato, qui semblait étranger à ce qui se passait autour de lui, et elle commença de gravir lentement, mais d’un pied sûr, les gradins abruptes qui côtoyaient l’abîme et remontaient vers le col de Treserve.

— Maintenant, — dit Maurice à son cousin, — si tu te sens capable de marcher, tu t’appuieras sur mon bras, et, en te guidant, je m’effacerai de manière à te cacher la vue des précipices.

— Mon cher Maurice, — balbutia San-Privato, toujours agenouillé, la face tournée du côté du roc et n’osant bouger, encore abasourdi, presque hébété par la peur, — je suis rompu, brisé ; le vertige me reprend à la seule pensée de remonter aux prairies, même avec l’appui de ton bras.

— En ce cas, je vais te prendre sur mon dos à califourchon, comme on porte les enfants ; tu fermeras les yeux, tu t’abstiendras de tout mouvement ; sans quoi, tu me ferais perdre l’équilibre, et dans dix minutes nous serons au col de Treserve…

— Et comment veux-tu que je monte sur tes épaules ? Je n’ose me retourner crainte d’être de nouveau saisi de vertige, et c’est à peine si j’aurais la force de me tenir debout.

— Écoute-moi bien : je vais me baisser autant que possible et t’offrir mon dos ; tu passeras tes bras autour de mon cou, je prendrai tes jambes sous mon bras… Mon pied est léger… tu tiendras les yeux toujours fermés, afin de n’être pas troublé par la vue des précipices, et bientôt nous arriverons là-haut sans encombre. Allons, du courage, Albert, et à dada !… — reprit en souriant le bon Maurice, afin de rassurer son cousin par cette plaisanterie.

San-Privato, malgré l’effroi que lui causait le singulier moyen de locomotion proposé par son cousin, dut se résigner à l’accepter ; il ferma donc les yeux, et, selon la manière convenue entre eux, il enfourcha Maurice. Celui-ci, se levant sans broncher sous son fardeau, continua de gravir la montée escarpée, suivant, à quelque distance de lui et d’un regard rempli de tendre sollicitude, Jeane, qui lui semblait encore plus chère depuis qu’il l’avait arrachée à la mort ; Jeane, qui, retrouvant son agilité hardie, déployait dans son ascension les trésors de sa taille accomplie, si svelte, si souple, si libre sous les plis ondoyants de sa robe légère. Pendant un moment surtout, l’attitude de cette créature charmante eut quelque chose d’aérien, d’idéal. L’étroite corniche, à l’un de ses tournants, surplombant le vide à une profondeur immense, paraissait offrir en cet endroit si peu de surface, que Jeane, debout sur cette pointe de roc, semblait invisiblement soutenue entre l’abîme et le ciel, fond d’éclatant azur où se profilait sa forme blanche et pure. La jeune fille, à ce moment, se retourna vers Maurice, et, de cette cime élevée, lui envoya, par un geste plein de grâce, un baiser, puis disparut au premier détour du sentier, ainsi que s’évanouit une apparition fantastique.

Maurice, transporté d’amour et voulant rejoindre plus promptement sa fiancée, s’élança, et d’un bond vigoureux, sauta légèrement de l’un à l’autre des gradins du roc sans trébucher sous le fardeau qu’il portait.

— Maurice, ― balbutia d’une voix tremblante et effarée San-Privato, les yeux toujours fermés, — pourquoi cette secousse ?… Courons-nous quelque danger ?

— Un danger ?…… Non, non, — répondit Maurice. — Rassure-toi… c’est un regard de ma Jeane bien-aimée qui m’a fait bondir d’allégresse.

Au bout de quelques minutes, le jeune montagnard atteignit la limite des prairies, portant toujours sur son dos son cousin, qui, de crainte du vertige, persistait à fermer les yeux ; aussi ne s’aperçut-il pas tout d’abord de la présence de Charles Delmare. Celui-ci s’était mis à la recherche des trois jeunes gens, après son entretien avec M. Dumirail, et venait de rencontrer Jeane. Il échangeait quelques mots avec elle, lorsqu’il aperçut Maurice enfourché par San-Privato, de qui la figure et l’attitude étaient en ce moment si grotesques, que la jeune fille ne put contenir un fol éclat de rire sardonique. Charles Delmare céda de son côté à la contagion de l’exemple, et ce fut au milieu de cet accès de bruyante hilarité que le jeune diplomate, ouvrant enfin et soudain les yeux, se vit complétement en sûreté dans le pré du col de Treserve.

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