‹ Les Fils de familleChapitre 29 sur 108 · Partie I · 29

Partie I · 29

Pour se rendre compte de l’hilarité de Charles Delmare et de sa fille au premier aspect de San-Privato, il faut se souvenir qu’une poignée de ses cheveux était restée dans la robuste main de son cousin lorsque celui-ci l’avait soutenu au-dessus de l’abîme ; le crâne d’Albert offrait donc, du côté gauche, une assez large place dénudée complétement, et le reste de la chevelure, naguère si lustrée, si correctement frisée, mais alors roidie par la sueur séchée, se hérissait, s’ébouriffait, et sa charmante figure, en ce moment décomposée, livide, avait une expression piteuse, rendue presque grotesque par la contraction de ses paupières obstinément fermées ; enfin, sa cravate tordue, ses habits en désordre, sa position à califourchon sur le dos de Maurice, duquel il entourait le cou de ses deux bras, tandis que ses jambes fluettes ballottaient de ci de là, sortant de son pantalon, qui, remonté presque jusqu’au genou, laissait voir un caleçon aux cordons dénoués. En un mot, la personne du jeune diplomate offrait un ensemble si complétement ridicule, qu’il justifiait l’accès de sardonique hilarité de Jeane et de son père, hilarité bruyante, aux éclats de laquelle San-Privato ouvrit soudain les yeux.

— Nous voici dans les prés ; tu n’as plus rien à craindre, mon ami, — dit cordialement Maurice.

Puis, desserrant les bras et redressant sa grande taille, il fit glisser debout sur le gazon Albert, de qui les jambes engourdies flageolèrent d’abord quelque peu ; puis il reprit son équilibre, tandis que Maurice, s’adressant affectueusement à Charles Delmare :

— Vous riez, cher maître ; mais cette autre charmante rieuse, que voilà, vous dira que, tout à l’heure, rien n’était moins plaisant que notre position à tous trois.

Envisageant alors son cousin, qui, malgré sa présence d’esprit, son audace, sentait le ridicule atroce de sa position, Maurice ajouta, se sentant aussi gagné par l’envie de rire :

— Le fait est, mon cher Albert, que te voici fièrement défrisé, tu es à moitié chauve d’un côté ; mais, heureusement, tes cheveux repousseront. Il n’en sera pas de même, hélas ! du collet de ta redingote… absent pour le quart d’heure… Tout cela te donne un air… si drôle… que, pardon… mon Albert… mais, maintenant que le danger est passé… je ris… malgré moi… de… ah ! ah ! ah !

Et Maurice de rire de tout son cœur, non point méchamment et afin d’humilier son cousin, mais parce que celui-ci était réellement en ce moment fort risible. Il le sentait, et le ressentiment haineux de son ridicule donna soudain à ses traits une expression si saisissante, quoique fugitive, que Charles Delmare la surprit et se dit :

— C’est trop d’humiliation pour un homme ; il voudra se venger cruellement. Je regrette d’avoir partagé, malgré moi, l’hilarité de ma fille.

Puis, redevenant sérieux, Charles Delmare, s’adressant à San-Privato, lui dit :

— J’ai, monsieur, à m’excuser près de vous d’avoir, à mon âge, cédé à l’entraînement d’un fou rire, dont cette chère mademoiselle Jeane m’a donné le fâcheux exemple : mon hilarité était, je l’avoue, d’autant plus inopportune, que j’aurais dû réfléchir que vous aviez sans doute failli être victime de quelque accident causé par votre inexpérience des courses dans la montagne.

— Il est vrai, monsieur, j’ai failli rouler dans un précipice, — dit Albert reprenant son sang-froid et redevenant parfaitement maître de soi-même.

Puis, répondant à un mouvement de compassion de Charles Delmare, mouvement dicté par la courtoisie, le jeune diplomate ajouta en souriant :

— De grâce, monsieur, n’ayez, non plus que mon aimable cousine, aucun remords de votre hilarité ; le péril est passé, mon niais amour-propre a justement mérité l’innocente punition qui lui est infligée en famille. Je n’ai pas le pied montagnard, ainsi que l’a montré Maurice, mon sauveur, mon intrépide sauveur, car il m’a sauvé la vie, monsieur Delmare ; mais la grandeur du service rendu n’alarme en rien ma reconnaissance, elle saura s’élever à la hauteur qu’il faut, — ajouta San-Privato simulant une touchante émotion. — Je devais donc, en face du danger, dire simplement à Maurice : « Mon ami, le chemin est trop périlleux, je ne pourrais te suivre sans être saisi de vertige… je n’irai pas à cette grotte… » Mais, non, mon sot amour-propre a étouffé la voix de ma raison ; j’ai craint de passer pour un poltron aux yeux de ma cousine… et ce que j’aurais dû prévoir est arrivé… la tête m’a tourné, j’ai vu la mort de près ; mais, le péril disparu, la moquerie est de bonne guerre, car, franchement, monsieur Delmare, comment résister à l’envie de rire, lorsque, perché à califourchon sur le dos de mon brave Maurice, je vous suis apparu hérissé, ahuri, dépenaillé comme je le suis… Et, ma foi… je l’avoue… la contagion du rire me gagne à mon tour, — ajouta San-Privato en jetant un regard de pitié comique sur le désordre de ses vêtements et partant d’un éclat de rire en apparence si sincère, que Maurice se prit à rire de nouveau.

Cette hilarité ne fut partagée ni par Jeane ni par Charles Delmare, qui se disait :

— L’empire de cet homme sur soi-même et son incroyable dissimulation m’inquiètent peut-être encore plus que l’expression de haine que j’ai tout à l’heure surprise sur sa physionomie.

Le premier accès d’hilarité de Jeane à la vue de San-Privato avait été nerveux, sardonique : elle avait cédé, non à un sentiment de gaieté, mais de vengeance ; aussi ses traits reprirent-ils bientôt une expression pensive, attristée : le front penché, elle paraissait lutter depuis quelques moments contre une résolution intérieure, lorsque Albert lui dit :

— Allons, chère cousine, ne vous gênez pas, je fais, vous le voyez, bon marché de moi-même : riez donc, de grâce ; le rire vous sied si bien !

Àces mots, Jeane redressa fièrement la tête, toisa soudain San-Privato d’un regard de mépris écrasant ; puis sa physionomie trahit de si douloureux ressentiments, que Charles Delmare et Maurice s’interrogèrent d’un coup d’œil surpris et inquiet.

— Maurice, — dit la jeune fille d’une voix ferme après un moment de recueillement, — j’ai à te faire un aveu…

— Quel aveu, Jeane ?

— Un aveu pénible, bien pénible.

— Achève !

— Je t’ai trompé.

— Toi ? Non, non, c’est impossible !

— Je t’ai trompé, Maurice… je t’ai menti, menti indignement ! ou plutôt j’ai été volontairement complice d’un mensonge indigne.

Puis, d’un geste dédaigneux, elle désigna San-Privato en ajoutant :

— De ce mensonge, voilà l’auteur !

— Albert ! — reprit Maurice stupéfait ; — mais ce mensonge, quel est-il ?

— Écoute-moi, Maurice, — reprit Jeane d’un ton pénétré ; — depuis hier au soir, vois-tu, quelque bonheur que m’ait causé la certitude de notre prochain mariage, quelque tendresse que je t’aie témoignée, mon cœur a été toujours oppressé, j’ai toujours été mécontente de moi-même, mal à l’aise avec toi, parce que je te cachais quelque chose. Cette dissimulation est au-dessus de mes forces… elle me pèse… elle me navre… elle est un crime envers toi. J’ai honte de m’être tue si longtemps ; tu vas tout savoir, je serai sincère, tu seras indulgent.

— Prenez garde ! — dit vivement Charles Delmare, pénétrant l’intention de sa fille et redoutant l’inopportunité de la révélation qu’il prévoyait ; — ah ! prenez garde !…

— Ne craignez rien… cher maître, — reprit Jeane ; — l’instinct de mon cœur me guide, il est sûr.

— Encore une fois, — répéta Charles Delmare avec insistance, — je vous en conjure… prenez garde à ce que vous allez dire…

— Regardez cet homme… — ajouta Jeane en montrant du geste San-Privato, dont le trouble devenait visible, — regardez cet homme ; ma franchise l’effraye malgré son audace… Vous voyez donc bien que j’ai raison de m’ouvrir à Maurice dans toute la sincérité de mon âme.

— Jeane, je ne sais si je veille ou si je rêve, — reprit Maurice d’une voix pleine d’angoisse ; ― tu t’accuses de mensonge envers moi ; tu me signales Albert comme ton complice ; tu réclames mon indulgence : mon Dieu ! que signifie tout cela ? Par pitié, explique-toi !

— Te souviens-tu que, tantôt, en traversant les prés de Treserve, nous nous entretenions, toi et moi, avec M. San-Privato ? Il prétendait lire le secret de nos pensées, il est venu à parler de l’impression qu’il avait causée sur moi au premier abord.

— Sans doute, et tu l’as interrompu, le suppliant de ne pas ajouter un mot de plus, parce que m’as-tu dit, plus tard, tu rougissais de voir devinée par lui l’injuste répulsion qu’il t’inspirait.

— Eh bien ! Maurice, je mentais…

— Jeane !

— Je mentais, te dis-je, je mentais.

— Mais alors, — balbutia Maurice d’une voix altérée, — si tu mentais, si ce n’était pas de la répulsion que t’inspirait Albert, mon Dieu ! qu’était-ce donc ?

Àcette question de Maurice, sa fiancée, malgré la fermeté de sa première résolution, éprouva un moment d’hésitation, sentant la gravité de la réponse qu’elle allait faire, et pendant un moment garda le silence ; mais, puisant dans son irréprochable pureté, dans la plénitude de son amour, la force d’accomplir à tout risque ce qu’elle regardait comme un devoir sacré :

— Tu me demandes ce que cet homme m’inspirait… Je vais, devant lui, te le dire en toute sincérité ; mais promets-moi de m’écouter sans m’interrompre, si étranges que te paraîtront peut-être mes premières paroles… de ne pas m’accuser avant de m’avoir entendue jusqu’à la fin.

— Je te le promets.

— Maintenant, Maurice, devant Dieu, qui me voit et m’entend, voici la vérité : au premier abord, M. San-Privato m’a causé une vive impression ; sa figure m’a charmée, son regard m’a frappée… m’a donné froid… puis j’ai senti mon front rougir, ma joue brûler… Cette sensation a duré quelques secondes. Bientôt, j’en ai eu honte… De l’attrait inexplicable que m’inspirait M. San-Privato, j’ai ressenti du dépit, de la colère contre lui : je l’accusais de me distraire de mon amour pour toi, Maurice ; je l’accusais de me plaire, sinon plus que toi, du moins autrement que toi. Mes paroles sont obscures, je le sais ; mais elles rendent, autant que possible, ma pensée. Hier, vers la fin du dîner, M. San-Privato a raconté ses voyages ; ils m’ont émerveillée : je n’étais plus au Morillon, j’étais partout où ces récits me conduisaient : le tableau de ces brillantes fêtes de cour m’a éblouie ; j’y assistais, belle, parée, entourée d’hommages… Je te dis tout, Maurice… je te dis tout.

— Continue.

— J’ai alors compris ce que pouvait être l’enivrement du luxe, des fêtes, de la parure, pour une femme jeune, belle, riche, élégante et recherchée dans le grand monde ; M. San-Privato m’a tenue sous le charme tant qu’il a parlé. Le dîner terminé, nos parents se sont retirés. Restée seule au salon, je suis devenue profondément triste ; j’avais vu tant de choses merveilleuses en imagination, qu’ensuite de ce rêve éblouissant, où je m’étais jusque alors tant plu… me parut pour la première fois morne, pesante… Je te dis tout, Maurice… le bien et le mal…

— Achève… achève.

— Je me révoltais contre moi-même, contre la mauvaise influence de M. San-Privato ; je lui reprochais de m’avoir ainsi transformée. Tu es rentré au salon… ta vue bienfaisante a soudain, comme un doux rayon de soleil, pénétré, réchauffé mon cœur assombri, refroidi ; tu m’as proposé de faire sur l’heure même notre demande en mariage à nos parents : j’ai accepté avec l’entraînement du bonheur, de la reconnaissance ; je me suis crue sauvée, délivrée du souvenir de M. San-Privato, qui m’obsédait encore malgré moi… mais, je te le jure, Maurice, mon amour pour toi était sinon plus passionné, du moins plus sérieux… j’y voyais mon salut. Cependant, mystère inexplicable ! parfois je te comparais involontairement à M. San-Privato, et mon dépit contre lui s’exaspérait, lorsque parfois cette comparaison ne tournait plus à ton avantage. Puis, cet homme étrange, tour à tour, à mes yeux, séduisant, ridicule ou redoutable, était pour moi une sorte d’énigme vivante, je m’efforçais de le deviner ; de sorte que je pensais plus souvent à lui qu’à toi, sans pour cela t’aimer moins, Maurice… je l’affirme… tu dois me croire.

— Je veux te croire… Jeane… je te crois.

— Cette chère et adorable fille se serait concertée avec moi qu’elle ne servirait pas mieux mes projets, — pensait Albert, tandis que la fiancée de Maurice poursuivait ainsi son vaillant et loyal aveu :

— Nous nous sommes mis en route pour la grotte de Treserve. M. San-Privato, lisant, disait-il, nos pensées secrètes… et il les lisait, a été sur le point de te révéler le mélange d’attrait et de crainte qu’il m’inspirait. Cette révélation pouvait te faire douter de mon cœur… j’ai été lâche… dissimulée… La peur de te causer un grand chagrin m’a rendue complice du mensonge de M. San-Privato… j’ai feint devant toi de n’avoir jamais ressenti pour lui que de la répulsion.

Puis, se recueillant pendant un moment, la jeune fille reprit :

— Deux mots encore : je termine en te suppliant de rester maître de toi. Me le promets-tu ?

— Je te le promets.

— Tu nous as précédés dans le sentier de la grotte… M. San-Privato marchait devant moi… je l’ai vu bientôt trébucher, tomber, étourdi par le vertige ; mon premier mouvement a été de le secourir, ainsi que j’aurais secouru toute autre personne en péril ; je l’ai retenu, soutenu de toutes mes forces, au moment où il allait rouler à l’abîme, et je t’ai appelé à mon aide ; tu approchais, lorsque, soudain, cet homme que voilà, attachant sur moi un regard brûlant, me dit : « Jeane, tes forces sont à bout… les miennes aussi. Je suis perdu… ne me plains pas, la mort me sera douce… je t’aurai dit : Je t’aime ! » Au moment où il prononçait ces mots, je me penchai vers lui afin de le soutenir. Nos visages se touchaient presque ; les lèvres de cet homme se sont appuyées sur les miennes.

— Maurice ! — s’écria Charles Delmare saisissant le bras du jeune homme, qui, emporté par la jalousie et la colère, allait s’élancer sur San-Privato, toujours imperturbable ; — Maurice, songez à votre promesse de rester maître de vous.

— Ah ! maudite soit l’heure où je l’ai faite, cette promesse !

— Ami, calme-toi, — reprit Jeane ; — tout à l’heure, tu seras vengé. J’achève cette révélation pénible… bien pénible… Oui, je l’avoue, cet aveu d’amour murmuré au bord de l’abîme, ce baiser ravi en face de la mort, ont blessé ma pudeur, et pourtant m’ont paru… chevaleresques… héroïques. Oh ! mais rassure-toi, Maurice : j’étais dupe d’une comédie infâme. Cet homme, te voyant accourir à son secours, se croyait déjà sauvé, et feignait, au contraire, d’avoir perdu toute espérance ; il voulait frapper mon imagination par l’héroïsme de son aveu. Cette ignoble comédie te révolte, Maurice ! Écoute encore, et à ta colère succédera le dégoût. Bouleversée par l’aveu de ce fourbe, je sentis mes forces, déjà presque épuisées, défaillir tout à fait. Il s’aperçut que mon soutien allait lui manquer avant ton arrivée ; alors, ce lâche, devenu plus féroce par la terreur de la mort, s’écria : « Tu m’abandonnes… je ne mourrai pas seul ! » Il se cramponna à mon cou, au risque de m’entraîner avec lui dans l’abîme…

— Mon Dieu ! — murmura Charles Delmare frémissant du danger qu’avait couru sa fille, tandis que Maurice, en proie au paroxysme de la colère, saisissant de chacune de ses mains ses bras croisés fortement appuyés sur sa poitrine, comme s’il eût voulu se contenir physiquement lui-même, baissait la tête et les yeux, craignant de céder à la violence de ses ressentiments, à son emportement, si son regard rencontrait celui de San-Privato.

Celui-ci, profitant de l’inattention des autres personnages, s’occupait depuis quelques instants, avec un sang-froid imperturbable, de réparer, autant que possible, le désordre de ses habits et de sa chevelure. Elle était fine, soyeuse, assez longue, et, en la ramenant, en l’étalant à l’endroit de son crâne où manquait une poignée de cheveux, il parvint à masquer ce vide ; puis il rajusta sa cravate, tira son pantalon, boutonna sa redingote, dissimulant ainsi la perte du collet de ce vêtement, et, bientôt, les causes matérielles qui avaient contribué à rendre récemment le jeune diplomate très-ridicule disparurent complétement : il redevint très-présentable. Alors, la physionomie assurée, le regard presque hautain, il rompit le silence qui succédait aux aveux de Jeane et reprit froidement :

— Je pourrais, je crois, en quelques mots fort simples, fort nets, fort clairs, mettre fin à un malentendu dont je suis aux regrets ; mais, sous le coup d’une menace de la part de mon cousin, à qui, d’ailleurs, je le répète haut, et très-haut, je dois la vie… dette sacrée qui m’impose et m’oblige… il est de mon devoir de me borner à répondre aux questions qui pourraient m’être adressées, à moins toutefois que ma dignité ne me commande le silence.

Ces mots de San-Privato, un moment oublié, attirèrent sur lui les regards, et chacun des personnages de cette scène fut profondément frappé de la subite métamorphose du jeune diplomate, naguère encore si dépenaillé, si grotesque, et actuellement d’un extérieur presque irréprochable, et de qui la ravissante figure, calme et reposée, reprenait, comme par enchantement, son charme séducteur. Cette sorte de renaissance de son rival redoubla la colère de Maurice. Elle allait éclater, lorsque Jeane, sans daigner répondre ou faire même allusion aux dernières paroles de San-Privato, reprit d’une voix touchante :

— Maintenant, Maurice, tu sais la vérité, toute la vérité ; maintenant, devant Dieu, qui me voit et m’entend, je te le jure, non-seulement l’inconcevable attrait que cet homme m’inspirait s’est évanoui, mais je me demande, à cette heure, avec un mélange de surprise et de honte, comment un tel attrait a pu exister… car je n’éprouve plus que mépris et horreur pour celui dont la noire perfidie peut seule égaler la lâcheté.

— Allons… tu es à moi, Jeane ! Ce n’est plus qu’une question de temps ; oui, tu es à moi, bel ange aux yeux bleus !… quels yeux !… Ah ! plus que jamais et depuis que je t’ai vue pâlir sous mon baiser… je dis : Il y a de tout dans ces yeux-là ! — répondit mentalement San-Privato à la véhémente apostrophe de la jeune fille.

Celle-ci, tournant ensuite son visage enchanteur vers son fiancé, lui tendit la main et ajouta d’une voix grave :

— Tu sais la vérité, Maurice ; maintenant, je te rends ta parole de fiancé.

― Que dit-elle ? — s’écria le jeune homme stupéfait s’adressant à Charles Delmare, — Jeane, qu’entends-je ?

— Je te rends ta parole de fiancé ; tu n’as plus aucun engagement envers moi, tu es libre ; mais, moi, je reste… et resterai à jamais engagée envers toi… — ajouta la jeune fille les yeux humides et d’un accent navré. — Je ne m’appartiens plus ; mon cœur est à toi… pour toujours à toi… À nul autre il ne sera jamais, entends-tu, Maurice ? Et si, quelque jour… qu’importe l’époque !… tu peux me pardonner d’avoir… malgré moi… durant quelques heures à peine, ressenti pour un homme méprisable et haïssable un vague attrait qu’en ce moment je ne puis plus même m’expliquer, ce jour-là, Maurice, tu me trouveras aussi fière de porter ton nom, aussi heureuse d’être ta compagne… que je l’aurais été si, selon nos vœux et ceux de ton père et de ta mère…

La jeune fille n’acheva pas, l’émotion la suffoquait ; elle cacha dans son mouchoir son visage baigné de larmes. Maurice, attendri, éperdu, se jeta aux pieds de la jeune fille, et, saisissant une de ses mains, qu’il couvrit de pleurs et de baisers :

— Jeane ! tu es ma femme… tu seras la compagne de ma vie ! Je t’aime plus que je ne t’ai jamais aimée !… Si mon estime, mon respect pour toi pouvaient augmenter, la noble sincérité de ton aveu les augmenterait encore. Moi, reprendre ma parole ! retarder le jour de notre union ! moi, te reprocher… une préférence d’un moment, préférence presque involontaire, avouée si loyalement et à cette heure remplacée par un sentiment de mépris écrasant et de légitime aversion !

— Excellent et naïf cousin ! — se disait San-Privato, tandis que Maurice continuait avec une exaltation croissante, encouragé par les regards attendris de Charles Delmare :

— Crois-tu donc, ma Jeane bien-aimée, crois-tu donc mon amour assez peu profond pour être arraché de mon cœur au moindre souffle contraire ? Est-ce que cet amour n’a pas ses racines jusque dans notre adolescence, alors que tu étais pour moi la plus tendre des sœurs ? Est-ce que, depuis trois ans, cette affection, grandissant avec nous, n’est pas devenue plus vive encore en se transformant ? Et, pour la briser, il suffirait d’un accès de jalousie aveugle, d’un mouvement de stupide amour-propre ?

— Bien, bien, cher enfant ! — dit Charles Delmare ravi des conséquences de l’aveu de Jeane, aveu dont il s’était d’abord alarmé. — Ah ! Maurice, vous serez digne du bonheur qui vous attend !

— Jeane…, — reprit Maurice, — si, dans l’ombrageuse délicatesse de ton âme, tu persistes à te reprocher ce que je n’ai pas même à excuser… si tu crois me devoir une réparation… tu peux m’en accorder une… la plus chère… la plus précieuse de toutes !

— Laquelle ? — demanda la jeune fille tenant dans ses mains les mains de son fiancé toujours agenouillé devant elle, la contemplant avec ivresse ; quelle réparation puis-je t’accorder, mon Maurice ?

— Joins-toi à moi pour prier mon père et ma mère de hâter le moment de notre mariage.

— Ah ! tu dis vrai, et je le sens maintenant… je n’ai pas été coupable ! Ma conscience est pure, car elle ne trouble pas ma voix lorsque je dis comme toi : Hâtons l’époque de notre mariage, — répondit la jeune fille.

Et, les traits rayonnants de sérénité, cédant à un mouvement d’effusion charmante, elle tendit les deux bras à son fiancé ; tous deux s’enlacèrent d’une chaste étreinte. Puis, Maurice faisant deux pas au-devant de San-Privato :

— Allez, monsieur, je vous pardonne vos perfidies, vos lâchetés… Le bonheur dont mon cœur déborde ne laisse pas de place à la haine. Je suis si heureux… que je ne peux que vous plaindre d’être perfide et méchant. Allez, monsieur… je suis assez vengé !

— Moi, non, et mon tour est arrivé ! — se dit San-Privato.

Et il reprit tout haut avec un accent de dignité blessée :

— Mon cousin, les coupables, seuls, acceptent qu’on leur pardonne : je repousse un pardon qui m’offense. J’ai été l’objet de cruelles… de bien cruelles accusations ; j’ai cru devoir d’abord les subir avec la silencieuse résignation de l’honnête homme outragé, attendant, fort de sa conscience, l’heure de se défendre ; cette heure est pour moi venue… veuillez m’entendre, j’ai le droit d’être entendu, j’ai le droit de me justifier ; je m’adresse à vous, ma cousine, et…

— Assez, monsieur, assez, — dit durement Charles Delmare redoutant la perfidie du langage de San-Privato, et craignant qu’il ne détruisît les excellents effets du loyal aveu de Jeane.

Et redoublant de hauteur et de dureté :

— Vous êtes, monsieur, jugé sur vos actes et flétri par eux ; toute justification est inutile.

San-Privato regarda fixement Charles Delmare, réfléchit durant quelques secondes et se dit :

— Mieux vaut maintenant que plus tard. Le Delmare gênerait, contrarierait singulièrement ma réplique.

Et le jeune diplomate reprit tout haut, affectant une parfaite urbanité :

— J’aurai l’honneur de faire observer à M. Charles Delmare qu’il manque absolument de politesse à mon égard ; il est peu séant d’interrompre ainsi les gens.

— Je veux bien répondre à M. San-Privato, — reprit Charles Delmare avec un suprême dédain, — et M. San-Privato se le tiendra, je l’espère, pour dit : qu’il est des personnes que leurs actes mettent en dehors des convenances que l’on se doit entre honnêtes gens…

— Je me permettrai de faire observer à M. Charles Delmare qu’il est peut-être imprudent de parler très-haut lorsque notre passé nous commande de parler fort bas, en d’autres termes, fort humblement, — riposta San-Privato. — Ceci, M. Charles Delmare voudra bien à son tour, je l’espère, se le tenir pour dit… et se garder désormais de m’interrompre.

Charles Delmare, d’abord abasourdi d’une allusion dont il ne comprenait encore ni le sens ni la portée, resta un moment silencieux, cherchant à deviner ce que prétendait dire San-Privato ; puis, voyant Jeane et Maurice se regarder avec surprise, en entendant reprocher à leur ami un passé qui, disait-on, l’obligeait à parler fort humblement, il s’écria, emporté par l’indignation :

— Monsieur San-Privato, je ne souffrirai de personne, et de vous moins que de tout autre, d’insolentes allusions, et, si méprisable que soit leur auteur… je…

— Pardon, monsieur, ― reprit le jeune diplomate, — les gros mots ne sont point de bonnes raisons. J’ai avancé, je maintiens, sans plus recourir à l’allusion, qu’il est imprudent à vous, monsieur, de vous montrer… hautain… j’emploie le terme poli… lorsqu’une humilité extrême vous est commandée par un passé…

— Achevez ! — s’écria Charles Delmare pouvant à peine se contenir ; pourquoi cette réticence ? Achevez donc !

— Vous m’excuserez, monsieur, si je décline cette intimation, — répondit froidement San-Privato ; — la courtoisie, plus qu’exagérée, sans doute, dont je ne veux point me départir à votre endroit, le respect que je dois à mademoiselle Dumirail, m’interdisent de qualifier devant vous et devant elle ce passé, dont vous devriez du moins garder toujours présent le souvenir, je ne voudrais pas dire le remords.

— Ciel et terre ! quelle audace ! — s’écria Charles Delmare hors de lui et faisant un pas menaçant à l’encontre de San-Privato, impassible et sardonique, tandis que Jeane et Maurice, de plus en plus surpris de la mystérieuse accusation qui pesait sur leur ami, mais hésitant à la croire, s’interposèrent vivement entre lui et Albert.

— Calmez-vous, cher maître, — disait Maurice ; — que vous importe la calomnie !

— Ne connaissez-vous pas assez la fourberie de cet homme, méprisez donc ses paroles ! ajouta Jeane.

Et elle reprit avec amertume :

— Ah ! cet homme est fatal ! Nous nagions tout à l’heure dans la joie, et voilà déjà qu’il nous attriste !

— Mes amis, reprit Charles Delmare douloureusement ému, il m’est impossible de rester à vos yeux, à vous… à vous de qui l’affection m’est si chère… non, il m’est impossible de rester à vos yeux sous le coup d’une accusation d’autant plus odieuse qu’elle est plus vague… et, si indigne que soit l’accusateur, je veux qu’il s’explique.

S’adressant à San-Privato :

— Si, à l’instant même, vous ne formulez pas, du moins, votre odieuse calomnie… je…

— Épargnez-vous, monsieur, de ridicules menaces… bonnes au plus à effrayer des enfants, — reprit San-Privato. — Je vais donc, puisque vous m’y obligez, m’expliquer clairement… Mais prenez garde !…

— Parlez.

— Je cédais à une sorte de compassion pour vous, — dit en soupirant San-Privato ; — mais, puisque vous voulez absolument que je parle…

— Ah ! c’est trop de patience ! parlez, misérable ! je vous mets au défi !

― J’accepte le défi, — dit San-Privato.

Et il ajouta lentement :

— Il y a dix-huit ans de cela. Un jour, à Lausanne… un homme se disant peintre et se faisant appeler…

— Pas un mot de plus ! — s’écria Charles Delmare devenant pâle comme un spectre. — Oh ! pas un mot de plus, monsieur !

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