‹ Les Fils de familleChapitre 30 sur 108 · Partie I · 30

Partie I · 30

Maurice et Jeane ne pouvaient croire à ce qu’ils voyaient, à ce qu’ils entendaient : leur maître, leur ami, qu’ils aimaient autant qu’ils l’estimaient, pâlissant soudain et accablé comme s’il eût fléchi sous le poids de ses remords, et interrompant avec l’accent de la prière son accusateur, et semblant lui demander grâce, en s’écriant : « Pas un mot de plus, monsieur !… Oh ! pas un mot de plus ! »

— Je vous avais, à plusieurs reprises, monsieur, charitablement engagé à ne point insister sur des éclaircissements qui devaient être pour vous très-regrettables, — répondit San-Privato ; — je serai non moins charitable en accédant à votre humble supplique : je consens à me taire.

Charles Delmare vit Maurice et Jeane échanger des regards de douloureux étonnements ; il devina leur pensée secrète ; l’homme qu’ils avaient jusqu’alors entouré de tant d’affection et de respect, celui enfin qu’ils considéraient comme leur ami, leur mentor, s’abaissait à demander grâce à leur cousin, de qui la perfidie et la méchanceté les indignaient. Ne devaient-ils pas augurer et ils auguraient de l’abaissement de leur mentor, que son passé était sans doute entaché d’une action coupable, honteuse, dont Albert possédait le secret ? En lisant ces soupçons, affreux pour lui, sur les traits attristés de sa fille, Charles Delmare sentit son cœur se briser ; une larme roula dans ses yeux, et, à tout hasard, il dit à Albert d’une voix altérée :

— Monsieur… un mot encore : Je vous ai tout à l’heure interrompu… parce qu’il ne me convenait pas de vous voir divulguer un secret très-important, qui ne me concerne pas seul… et remonte au temps de ma jeunesse… Puis-je attendre de votre équité (cet appel à l’équité de cet abominable fourbe sembla brûler les lèvres de Charles Delmare)… que vous reconnaîtrez du moins que le secret dont il s’agit n’entache en rien mon honneur ?

San-Privato parut réfléchir et garda le silence, tandis que les deux fiancés attendaient sa réponse avec autant d’impatience que d’angoisse.

— Mon Dieu ! se disait Jeane avec un redoublement d’amertume et de sombre curiosité, — quelle est donc la puissance infernale de cet homme ? Il flétrit les joies les plus pures ; il fait douter du bonheur le plus certain ; il courbe à ses pieds les caractères les plus nobles, les plus fiers. Hélas ! voilà-t-il pas l’ami que nous vénérions, que nous chérissions, réduit à demander humblement sa réhabilitation à ce menteur, à ce lâche, à ce méchant, que nous méprisons peut-être plus encore que nous ne le haïssons ! Encore une fois, quelle est donc l’infernale puissance de cet homme ?

— Monsieur, — reprit Charles Delmare contenant à peine son indignation courroucée, — votre hésitation à me répondre, lorsque je vous somme de…

Mais, de crainte d’irriter San-Privato par cette formule impérative, le père de Jeane reprit :

— Lorsque je vous adjure d’affirmer que le secret que vous possédez n’entache en rien mon honneur, cette hésitation, monsieur, me surprend et me blesse.

— Votre susceptibilité, monsieur, est trop respectable pour que je ne m’empresse pas de la calmer, — répondit San-Privato d’un ton de déférence marquée pour Charles Delmare, qui cherchait en vain la cause de ce soudain revirement, car il devait cacher une nouvelle perfidie. — Je n’hésitais pas, monsieur… mais je tardais à vous répondre, parce que, lorsqu’il s’agit d’affirmer l’honorabilité d’un parfait galant homme, l’on ne saurait trop peser ses paroles, afin de leur donner tout leur poids ; je le déclare donc très-hautement, et en toute sincérité : Non, le secret qui vous touche, monsieur, n’entache… ne peut entacher en rien votre honneur, à l’abri, d’ailleurs, du plus léger soupçon pour quiconque a l’avantage, monsieur, de vous connaître, même très-superficiellement.

Ces paroles, prononcées par le jeune diplomate de la meilleure grâce du monde et avec l’apparence d’une intime conviction, soulagèrent Charles Delmare d’une cruelle appréhension ; il jeta un regard humide vers les deux fiancés, regard qui, s’adressant surtout à Jeane, semblait lui dire : « Doutez-vous encore de moi ? »

— Ah ! cher maître, noble ami ! — répondit vivement la jeune fille comprenant la secrète pensée de son père, — croyez-vous qu’un instant nous ayons pu vous soupçonner ?

— Non, grâce à Dieu ! — ajouta Maurice en serrant la main de Charles Delmare ; seulement, cher maître, je l’avoue, en entendant dire que votre passé vous commandait une attitude plus humble…

— Oui, reprit San-Privato, interrompant son cousin et expliquant habilement les contradictions de ses premières paroles, — oui, quelle que soit l’excessive honorabilité de M. Charles Delmare, à laquelle je me plais à rendre de nouveau un éclatant hommage, certain acte de sa vie passée devait le rendre, sinon plus humble… cette expression, je la retire, elle a mal traduit ma pensée… certain acte de la vie passée de M. Charles Delmare devait, dis-je, le rendre, non pas plus humble, mais plus soigneux d’éviter toute allure hautaine et provoquante, puisqu’il ne sait que trop combien peuvent être parfois terribles les suites de certaines provocations. Or, depuis cette matinée, il est trop loyal pour me contredire, M. Charles Delmare ne m’a épargné ni les railleries ni les sarcasmes, et tout à l’heure encore, il m’a coupé la parole de la façon la plus dure. Or, je l’avoue, malgré ma modération, la patience m’a échappé, et, afin d’engager M. Charles Delmare à se montrer moins provoquant, moins agressif envers moi, j’ai cru devoir lui rappeler son passé regrettable… Et maintenant, — ajouta San-Privato lançant un regard significatif au père de Jeane, — j’ose espérer, monsieur, que vous voudrez bien ne plus m’interrompre et me laisser répondre aux graves accusations dont je suis l’objet de la part de mademoiselle Jeane.

Un moment de silence succéda aux dernières paroles de San-Privato ; leur sens caché disait nettement à Delmare : « Je vous ordonne de me laisser à mon gré filtrer mon venin et empoisonner le cœur des deux fiancés, en ce moment pleins d’une heureuse confiance dans l’avenir, et rassurés sur le passé, grâce à la loyauté des aveux de Jeane ; or, si vous gênez nos maléfices, si vous tentez de réparer ou d’atténuer le mal que je vais faire, je vous sépare à jamais de votre fille en révélant à M. Dumirail que, sous le faux nom de Wagner, vous avez tué son frère en duel. »

Devant une pareille menace, que pouvait faire Charles Delmare ? Se résigner à devenir, par son silence forcé, presque le complice des noires machinations de San-Privato envers Jeane et Maurice, complétement certains, d’ailleurs, de l’honorabilité de leur ami, soupçonnant vaguement, selon les prévisions d’Albert, que le secret dont il était en possession se rattachait à quelque terrible duel de Charles Delmare.

San-Privato, certain de la neutralité du père de Jeane, reprit :

— Avant de continuer notre entretien, je crois, et M. Delmare sera sans doute de mon avis, je crois, dis-je, devoir faire observer à mon cousin et à ma cousine qu’il n’est pas nécessaire d’instruire mon oncle et ma tante de ce qui vient de se passer entre nous, relativement au secret dont le hasard m’a rendu maître… secret qui, je ne saurais trop le répéter… n’entache, en quoi que ce soit, l’honneur de M. Charles Delmare.

— Nous ne songions pas plus à instruire mon père et ma mère de cet incident que du malheur qui a failli arriver près de la grotte de Treserve, — répondit sèchement Maurice à son cousin ; — c’eût été inutilement attrister nos parents ; n’est-ce pas ton avis, Jeane, et le vôtre, cher maître ?

— Certainement, dit Jeane, tandis que son père répondait par un signe de tête affirmatif.

Puis la jeune fille, ressentant, ainsi que son fiancé, une vague appréhension de l’entretien que San-Privato s’opiniâtrait à poursuivre, ajouta, en se remettant en marche à travers les prairies qui conduisaient au chalet :

— Le soleil va bientôt se coucher ; mon oncle et ma tante doivent être inquiets de notre absence prolongée ; hâtons le pas pour les rejoindre.

— Soit, ma cousine, — dit Albert se plaçant aux côtés de la jeune fille ; — on peut très-bien causer en marchant.

— Monsieur, — dit Jeane d’une voix ferme et regardant San-Privato en face, — toute conversation entre nous, désormais, serait vaine. Maurice et moi, nous vous avons sauvé la vie, et de plus, pardonné le mal que vous nous avez fait ; que voulez-vous de plus ?

— Je veux, ma cousine, répondre aux injustes accusations portées contre moi…, — répondit San-Privato d’une voix douce et pénétrante. — Il m’est cruel d’être méconnu de vous.

— Méconnu ?… — dit Jeane avec amertume. — Non, non… nous ne vous connaissons que trop et trop bien !

— Tenez, monsieur notre cousin, croyez-moi, ne lassez pas ma patience ; elle a été jusqu’ici excessive, et je ne jurerais plus maintenant de rester maître de moi, — ajouta Maurice sentant son indignation réveillée par l’audacieuse persistance du jeune diplomate.

Cependant, se contenant, il reprit avec ironie :

— Je devine votre honnête intention ; nous sommes, Jeane et moi, heureux, confiants l’un dans l’autre ; ce bonheur, cette confiance, vous enragent ; c’est tout simple : vous éprouvez naturellement le besoin de jeter dans notre cœur la défiance et le chagrin, comptant, pour ce bel exploit, sur le fiel de vos paroles. Avouez que nous serions dignes d’être les stupides jouets de votre méchanceté, si nous consentions à vous écouter ; donc, bonsoir, monsieur notre cousin !

Et Maurice, offrant son bras à sa fiancée :

— Viens, Jeane.

Tous deux hâtèrent le pas, devançant pendant quelques instants San-Privato ; celui-ci restant ainsi en arrière avec Charles Delmare, lui dit :

— Mon cher monsieur, vous avez sur ces deux enfants une influence extrême et méritée ; faites donc, s’il vous plaît, qu’ils daignent m’écouter en place ; car d’honneur, je ne saurais, sans m’essouffler, entreprendre une conversation qui ressemble fort à l’une de ces courses au clocher dont vous étiez le héros souvent vainqueur au temps de votre belle jeunesse.

— Monsieur, — reprit Charles Delmare, — je ne puis forcer Maurice et sa cousine à vous écouter ; ils vous ont dit pourquoi ils redoutaient cet entretien.

— Parbleu ! c’est justement pour cela que je veux qu’ils m’entendent et qu’il faut à cela les engager.

— Encore une fois, monsieur, je ne puis les forcer de vous écouter.

— Allons, mon cher, vous êtes trop modeste. Ces tourtereaux ne céderaient pas à votre désir, à vous, leur ami, leur cher maître ? Ne prenez donc pas, de grâce, ces airs penchés d’humble et timide violette cachée sous la mousse. On sait ce que vous valez, ce que vous pouvez ; aussi serez-vous, sur l’heure et désormais, un instrument entre mes mains.

— Misère de moi ! quand je songe à l’avenir ; cet homme me ferait, je crois, comprendre le meurtre, — pensait Charles Delmare, épouvanté des conséquences incalculables que pouvait avoir sur son avenir et sur celui de sa fille, l’espèce de domination que devait exercer désormais sur lui San-Privato.

Et il reprit tout haut :

— Vous vous trompez, monsieur. Si vous espérez faire de moi un instrument aveugle de vos volontés… je…

— Ah ! que de paroles ! que de lenteurs ! — reprit San-Privato haussant les épaules ; — le temps presse, je veux entretenir à l’instant ces deux bons jeunes gens ; leurs impressions sont encore toutes chaudes, ils n’en seront que plus malléables… Donc, dépêchons… élevez la voix… appelez-les… obéissez…

— Mort et furie ! — s’écria Charles Delmare serrant les poings et attachant sur San-Privato un regard flamboyant, — je te…

— Hein ? fit le jeune diplomate toisant son interlocuteur ; — plaît-il ? On se rebelle, ce me semble !

— Mon Dieu, mon Dieu ! — murmura Charles Delmare, — ah ! c’est trop souffrir !

— Pour mettre un terme à ces souffrances-là, mon cher, je me permettrai de vous recommander votre fameuse ordonnance contre la migraine… vous savez ? Vous étiez, d’honneur, fort spirituel, fort en gaieté ce matin. À chacun son heure ! Moi, je suis, ce soir, fort joyeux… et je vous trouve réjouissant… Ah çà ! hâtons-nous… appelez ces jeunes gens.

— Non…

— Non ?…

— Non ! et mille fois non ! Je devine le piège que tu vas leur tendre, misérable !

— Monsieur Charles Delmare, — reprit San-Privato d’une voix tranchante, — avant une heure, mon oncle Dumirail saura par moi que…

— Malheur à moi ! — murmura Charles Delmare en cachant son visage entre ses mains. — Oh ! ma fille… ma fille !

— Voilà qui est fort paternel, assurément ; mais ceci n’avance point du tout mes affaires, — reprit en ricanant San-Privato. — Au lieu de soupirer tout bas en égoïste et pour votre satisfaction personnelle : « Ma fille, ma fille ! » criez donc, mon cher, d’une bonne voix pleine et sonore : « Jeane ! Maurice ! arrêtez-vous ! — Voyons… dépêchons, ou sinon…

— Jeane… Maurice !… — cria faiblement Charles Delmare, suffoqué par la douleur, vaincu par une inexorable fatalité ; — attendez-moi, mes enfants !

— Ah çà ! mon cher, vous vous moquez décidément du monde… Qu’est-ce que ce timbre rouillé, fêlé, brisé ? Est-ce que ces jeunes gens, déjà loin de nous, peuvent vous entendre ? Plus haut donc, morbleu !… plus haut…

— Jeane ! — cria le malheureux père avec effort, — Maurice !… attendez-moi.

— C’est déjà mieux… mais encore insuffisant… Recommençons cela, mon cher… allons… ferme !…

— Maurice… Jeane… attendez-moi, mes enfants !

— À merveille ! Stentor, cette fois, eût été jaloux de vous, mon cher, — reprit San-Privato. — Nos heureux fiancés s’arrêtent, se retournent vers nous… Rejoignons-les… Vous allez voir quelque chose de curieux, à quoi, malgré vos vilaines et injustes préventions contre moi, vous ne vous attendez point, mon cher.

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