‹ Les Fils de familleChapitre 31 sur 108 · Partie I · 31

Partie I · 31

Maurice et Jeane, à l’appel de leur ami, s’arrêtèrent ; ils furent bientôt rejoints par San-Privato et par Charles Delmare. Celui-ci n’avait plus qu’un espoir : détruire plus tard, grâce à son influence sur les deux fiancés, l’œuvre perverse qu’allait entreprendre le jeune diplomate.

— Cher maître, — dit Maurice, — vous nous avez appelés ?

— Oui, mon ami.

— Pourquoi ?

— Il m’a semblé que, contrairement à votre opinion et à la vôtre, mademoiselle Jeane, vous devriez peut-être écouter les explications que désire vous donner M. San-Privato, — répondit avec effort Charles Delmare ; — quels que soient vos justes griefs contre votre cousin, vous pourriez du moins entendre la justification qu’il veut tenter.

Les deux fiancés regardèrent Charles Delmare avec une extrême surprise, et Jeane dit vivement :

— Comment, cher maître, vous nous conseillez de renouer un entretien si pénible pour nous à tant de titres ?

— Oui, mes enfants… je vous le conseille.

— Mais, cher maître, — ajouta Maurice non moins étonné que Jeane, — vous le savez aussi bien que nous, il est impossible à notre cousin de justifier sa perfidie, sa méchanceté à notre égard.

— Sans doute…, — répondit Charles Delmare, de qui la torture allait croissant ; — mais les plus grands coupables ont le droit d’essayer de prouver leur innocence.

— L’innocence de M. San-Privato ? — reprit amèrement Maurice. — Est-ce bien sérieusement que vous nous parlez, cher maître ? Vous savez la cause de notre invincible répugnance à reprendre un entretien qui peut…

― Maurice, — dit Jeane interrompant son fiancé, — n’oublions pas que nous avons toujours tiré profit des excellents avis de notre ami ; il doit, en cette circonstance, agir encore dans nos intérêts… écoutons-le donc.

— Soit ! — dit tristement Maurice. — Puisse notre cher maître ne pas se tromper cette fois dans le conseil qu’il nous donne.

— Soyez assurée, mademoiselle, que je n’abuserai pas longtemps de votre attention, — dit d’un ton contenu San-Privato s’adressant à la jeune fille. — J’ose seulement réclamer de vous la grâce de n’être pas interrompu, et j’espère que votre ami, M. Delmare, — ajouta San-Privato jetant un coup d’œil significatif au père de Jeane, — voudra bien se joindre à moi, afin d’obtenir de vous la faveur que je sollicite ?

— En effet, — reprit Charles Delmare obéissant à l’injonction du jeune diplomate, — par cela même que cet entretien est pénible pour vous, chère demoiselle Jeane, le seul moyen de l’abréger est de lui laisser son libre cours.

— Ni moi ni Maurice n’avons, à Dieu ne plaise ! le désir de changer en discussion ce que M. San-Privato a la singulière outrecuidance d’appeler sa justification, — dit Jeane ; — nous nous résignons à l’entendre, uniquement par déférence pour vos avis, cher maître. Il peut être certain de ne pas être interrompu.

— Ceci convenu, mademoiselle, j’aurai en peu de mots terminé ce que je persiste à appeler ma justification, — reprit San-Privato. — Et, d’abord, vous me reprochez l’espèce d’attrait involontaire que je vous ai inspiré, attrait dont vous rougissez, contre lequel vous luttiez et dont enfin vous avez triomphé, puisqu’à cette heure j’ai le malheur de vous inspirer autant de mépris que d’horreur. Ce sont vos propres paroles.

— Oui, monsieur, ce sont mes paroles ; elles sont parfaitement conformes à ma pensée.

― Je vous crois, mademoiselle, et cette croyance me navre, car de ce mépris, de cette horreur, je me demande, hélas ! quelle est la cause.

— Ah ! — dit vivement Jeane, — c’est trop d’audace !… Vous osez…

— Chère mademoiselle Jeane, — dit Charles Delmare obéissant à un coup d’œil impératif de San-Privato, — de grâce… permettez que monsieur achève…

— Pardon, cher maître, l’indignation me faisait oublier ma promesse.

La jeune fille baissa la tête, garda le silence. San-Privato poursuivit :

— Oui, de cette aversion dont je suis l’objet, quelle est la cause, mademoiselle ? Me feriez-vous un crime de cet attrait que je vous ai aussi involontairement inspiré que vous l’avez involontairement éprouvé ? — reprit avec insistance San-Privato, observant d’un regard oblique les traits de Maurice de plus en plus assombris, et où se lisait le réveil de sa jalousie à peine assoupie. — Mon Dieu ! est-ce donc ma faute si la comparaison établie par vous entre mon cousin et moi m’a été momentanément trop favorable ? Est-ce ma faute si, au récit de mes voyages et de ces fêtes brillantes où j’assistais, vous avez, pour la première fois, senti le vide, l’ennui de la morne existence à laquelle vous êtes à jamais condamnée ? Je suis encore en ceci l’écho de vos paroles… au besoin, j’en appellerais à la mémoire de mon cousin.

— Oui, — dit Maurice d’une voix sourde, sans cacher l’expression de ses regrets, — Jeane a dit cela.

— Il est vrai, — reprit vivement Charles Delmare, devinant la pénible pensée de Maurice ; — mais mademoiselle Jeane s’est empressée d’ajouter que…

— Ah ! monsieur Delmare, monsieur Delmare ! — reprit d’une voix doucereuse San-Privato, coupant la parole au père de Jeane, — vous oubliez nos conventions… Vous m’interrompez, cela n’est pas bien…

Charles Delmare, accablé, se tut, et Albert continua, prévenant une objection qu’il vit Jeane prête à lui faire :

— Oh ! sans doute, mademoiselle, votre regret poignant de vivre ici, ensevelie comme dans un sépulcre, afin de vous conformer aux goûts rustiques de votre fiancé… ce regret a été éphémère, vous l’avez du moins affirmé. Je suis trop poli pour douter de vos paroles, pour croire que, par excès de délicatesse et par un courageux renoncement à vos vœux les plus chers, vous vous résigniez à vivre dans l’isolement, dans l’obscurité… vous… — ajouta San-Privato, donnant à sa voix l’accent le plus flatteur et le plus insinuant, — vous… appelée plus que personne à briller dans le monde choisi… dont vous seriez le charme divin… l’ornement enchanteur… la reine idolâtre…

— Cher maître, — dit soudain Jeane avec anxiété, presque avec remords, car l’accent séduisant de son tentateur l’impressionnait plus qu’elle ne l’aurait voulu, et elle remarquait la tristesse croissante de Maurice, — cher maître, je l’avoue, cet entretien m’est odieux, me fait mal. Mon Dieu ! le jugez-vous donc si nécessaire qu’il nous faille le subir ?

— M. Delmare sera certainement conséquent avec lui-même, — dit San-Privato, remarquant l’embarras mortel du père de Jeane ; — ne connaissait-il pas, tout à l’heure, la légitimité de ma justification ?… Il ne saurait avoir changé ď’avis…

— Je n’en ai pas changé, — balbutia Charles Delmare, écrasé de confusion et ne sachant, aux yeux des fiancés, quel prétexte donner à sa condescendance aux volontés de l’homme qui le dominait. — Encore un peu de patience, chère mademoiselle Jeane.

— Ce n’est pas de la patience, c’est du courage dont j’ai besoin, cher maître, pour suivre votre avis, si inconcevable qu’il me semble, — répondit Jeane chagrine et troublée ; — je me résigne donc, et, je l’avoue, la foi qu’en ce moment j’ai en vous est aveugle… c’est le mot.

— Ah ! jamais, plus qu’en ce moment, nous ne vous aurons donné preuve plus grande d’affection, de gratitude et de déférence, — ajouta Maurice avec un léger accent de récrimination contre Charles Delmare, l’accusant de l’exposer à une souffrance morale dont lui, Maurice, ne comprenait ni le but ni la nécessité.

— De quoi suis-je donc encore accusé par mademoiselle Jeane ? — poursuivit San-Privato ; — d’avoir tantôt donné le change à mon cousin sur la nature de l’impression que j’avais causée à sa fiancée ? Peut-on m’adresser un tel reproche ? Quel était mon but ? Respecter le repos de Maurice en lui cachant la préférence dont j’étais l’objet, préférence aussi flatteuse que fugitive, je ne le sais que trop, mais dont cependant Maurice a été plus blessé qu’il ne le veut paraître… ou plutôt qu’il ne croit l’être. Ah ! de ceci je m’afflige et m’effraye. Hélas ! il en sera de cette préférence éphémère, insignifiante… je le répète, il en sera, dis-je, ce qu’il advient souvent d’une écorchure légère : certes, rien n’est d’abord plus insignifiant, à la condition qu’on l’oublie, que l’on n’y touche point ; oh ! alors, elle est bientôt cicatrisée… Mais si, chaque jour à toute heure, on porte la main à cette écorchure, si on l’irrite, si on l’envenime par un prurit incessant, elle grandit, se creuse, s’aggrave, s’enflamme, devient une véritable plaie, cuisante, ulcérée, hideuse, et le fer ou le feu peut seul arrêter les progrès mortels de la gangrène !

Àces mots, d’une âpre énergie et d’une réalité terrible, les deux fiancés frissonnèrent et n’eurent pas la force d’interrompre San-Privato. Il poursuivit :

— Hélas ! ainsi doit s’ulcérer peu à peu, et incurablement peut-être, le cœur de mon cousin Maurice, au souvenir incessant et corrosif de l’insignifiante préférence que m’a accordée sa fiancée… cette chère petite préférence d’un jour, d’une heure. Loin de l’oublier, Maurice se la rappellera constamment… Cela est fatal. Oui, malgré lui, lors même qu’il sera l’heureux époux de son adorable fiancée, par cela même qu’il sera son trop heureux époux… il se dira : « Jeane m’aimait tendrement ; elle n’avait jamais vu Albert ; cependant, durant un moment, elle me l’a préféré… De cette infidélité vénielle, Jeane m’a fait l’aveu loyal… Mais qui me prouve que le souvenir d’Albert est à jamais éteint dans son âme ? Qui pourrait jamais prétendre jeter un regard clairvoyant dans cet abîme impénétrable, le cœur d’une femme ! abîme que parfois elles-mêmes n’osent sonder, de peur de reculer épouvantées ?… »

— Misérable ! — s’écria Maurice, dominant enfin l’espèce d’objurgation qu’exerçait sur lui la parole de San-Privato, parole acérée, brûlante, sous laquelle venaient de se tordre les fibres les plus douloureusement sensibles du cœur de notre candide adolescent ; — misérable ! — répéta-t-il d’une voix haletante, — tu mens ! par ta gorge, tu mens ! Je te méprise trop pour jamais t’honorer de ma jalousie ! On ne jalouse que ceux que l’on craint ou que l’on envie… Tu es trop lâche pour être à craindre, trop méchant pour être envié ! Non, non, Jeane s’abuse elle-même en croyant t’avoir, pendant un instant, préféré à moi… et…

— Viens, Maurice, — s’écria Jeane ; — fuyons cet homme, non parce qu’il est redoutable, mais parce qu’il inspire le dégoût que provoque l’aspect d’un reptile.

Et, s’adressant à Charles Delmare d’un ton pénétré :

— Ah ! pour la première fois, votre amitié, toujours sage et éclairée, nous a donné un conseil funeste… Cet exécrable entretien n’a que trop duré !

— Non ! — s’écria Charles Delmare tremblant de voir son secret révélé par San-Privato.

Et, cédant soudain à une inspiration secrète :

— Non, — reprit-il avec un accent d’affectueuse autorité dont Jeane fut profondément frappée, non, mes enfants, non, cela n’a pas assez duré ; je vous conjure d’entendre votre cousin jusqu’à la fin, il le faut… c’est pour vous un devoir… et son accomplissement, si pénible qu’il soit, sera fécond pour vous… croyez-moi.

— L’accent de ce Delmare n’est plus embarrassé ainsi qu’il l’était tout à l’heure ; il parle sincèrement en adjurant Jeane et Maurice de m’écouter jusqu’à la fin. Quel est son projet ?… Il ne peut songer à me servir… Enfin, nous verrons bien… — pensait San-Privato, tandis que Maurice, irrité contre Charles Delmare, lui disait d’un ton brusque et résolu :

— Monsieur, vous trouverez bon que, cette fois, je diffère d’opinion avec vous… il nous en a déjà trop coûté d’avoir suivi vos avis. Allons, Jeane, — ajouta le jeune homme avec angoisse, — et, s’il le faut, nous fuirons à toutes jambes ce démon qui s’acharne à nous torturer… Viens…

— Monsieur Delmare, — dit San-Privato d’un ton significatif, — rappelez-vous votre promesse… sinon…

— Maurice, mon enfant, mon cher enfant, — dit Charles Delmare saisissant la main de Maurice, qui s’éloignait avec Jeane, — si étrange, si cruelle que doive vous paraître mon insistance en ce moment, je vous en supplie, croyez à mes conseils. Vous êtes-vous jamais repenti de les avoir suivis ? Ne suis-je pas votre ami ? Ne vous ai-je pas, de cette amitié, donné bien des preuves depuis trois ans ? Pouvez-vous, mes amis, me supposer capable de vouloir vous égarer ? La continuation de cet entretien vous semble pénible, odieuse, je le sais : il en doit être ainsi ; mais, voyez-vous, Maurice, certains breuvages sont d’autant plus salutaires que leur amertume est plus grande.

— Ce roué de Delmare m’embarrasse ; il est définitivement par trop de mon avis… Encore une fois, qu’espère-t-il ? Je ne puis le deviner. Enfin, il n’importe, achevons l’entretien ; semons, afin de récolter… Jeane, Jeane, combien tu es belle ! quels regards tu me jettes ! Ah ! il en est d’eux ainsi que de tes yeux bleus ! Il y a de tout dans ces regards-là ! Serions-nous séparés demain… vivrais-tu cent ans… Jeane, je te défie maintenant de m’oublier ! — pensait San-Privato.

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