Partie I · 32
Maurice, si longtemps affectionné à Charles Delmare, de qui tant de fois déjà il avait pu apprécier l’excellent jugement, réfléchit qu’en la circonstance actuelle, circonstance si grave sous tant de rapports, son cher maître ne pouvait s’égarer dans les conseils qu’il lui donnait ; aussi sa fugitive irritation s’apaisa-t-elle, et, non moins par conviction que par habitude de déférence, Maurice se résigna, de même que Jeane, à vider jusqu’à la lie cette coupe d’angoisses, breuvage salutaire peut-être, mais dont les deux fiancés ne ressentaient jusqu’alors que l’âcre amertume.
— En deux mots, je termine, — reprit San-Privato. — Une dernière accusation, la plus grave de toutes, pèse sur moi. Quel est mon crime ? Je me croyais perdu, et, au bord de la tombe, j’ai osé, je l’avoue… Jeane… pardonnez l’audace, non, la sincérité d’un sentiment irrésistible que ni ma raison, ni mon respect pour vous, ni vos dédains ne sauraient vaincre ; j’ai osé vous dire : « Je t’aime ! »
En prononçant ces mots d’une voix douce, vibrante, passionnée, San-Privato se transfigura ; sa physionomie, jusqu’alors glaciale, sardonique ou hautaine, redevint ravissante et exprima l’émotion la plus tendre, la plus vive.
— Mais, hélas ! — ajouta-t-il, et une larme touchante doubla le charme de son regard, ― lorsque l’aveu de cet amour qui allait finir avec ma vie… que je ne comptais plus que par secondes… amour… qui maintenant durera autant que ma vie, si longue qu’elle puisse être… lorsque cet aveu a, malgré moi, monté de mon cœur à mes lèvres, je me croyais sauvé… dites-vous, Jeane ? Je jouais alors, n’est-ce pas, une lâche, une infâme comédie ?… Qu’en savez-vous pourtant, dites, vous, si loyale ? qu’en savez-vous… dites, Jeane, vous si généreuse ?… D’une telle indignité m’accuser, moi, mon Dieu ! Mais la preuve… la preuve ? Comment avez-vous pénétré le fond de ma pensée, à cette heure où, éperdue, bouleversée, vos forces trahissaient votre courage, qui, seul, m’avait jusqu’alors soutenu au-dessus de l’abîme, à cette heure où je sentais que votre faible soutien allait me manquer ? Oh ! alors… oui… en ce moment suprême… cela, je ne le nie pas… et cela est affreux à dire… oui, quand je me suis vu perdu, perdu sans retour… j’ai voulu vous entraîner avec moi et mourir avec vous… Ce baiser ravi à votre bouche m’avait enivré… Ce que je ressentais, voyez-vous, Jeane, aucun langage humain ne pourra jamais l’exprimer ! L’exaltation de l’amour… une volupté céleste… la jalousie, la haine me rendaient fou… j’avais entrevu le ciel !… Un moment vous m’aviez préféré !… Je vous avais dit : « Je t’aime ! » nos lèvres s’étaient rencontrées… Que me restait-il ? À mourir avec vous !… Mort chérie ! mort ineffable ! tous deux enlacés, emportés dans l’espace !… Ah ! je l’aurais payé au prix d’une longue vie, ce divin bonheur de vous tenir embrassée cœur contre cœur… pendant l’insaisissable durée de notre chute, plus rapide que l’éclair… Puis, de nos corps brisés, nos âmes s’exhalaient ensemble… et ensemble remontaient vers Dieu, désormais unies pour l’éternité !
Nous renonçons à rendre l’accent entraînant des paroles de San-Privato, nous renonçons à peindre l’ardeur de son regard, l’enivrante volupté de son sourire, en parlant de ce baiser surpris aux chastes lèvres de Jeane, et de cet embrassement suprême, cœur contre cœur, à travers l’espace ! Que dirons-nous enfin ?… Telle fut la séduction, la magie de la voix, de la physionomie, du regard de ce fourbe, que Charles Delmare, Maurice et Jeane, subissant une sorte de fascination, n’eurent ni le vouloir ni le courage de la secouer en interrompant San-Privato.
Charles Delmare domina le premier cette funeste obsession. N’ayant pas quitté sa fille des yeux, il l’avait vue, d’abord dédaigneuse, puis irritée de l’audace des aveux réitérés de San-Privato, pâlir, trembler, rougir, et, le sein palpitant, le regard troublé, subir peu à peu, et plus dangereusement que jamais, le charme pernicieux de cet homme. Aussi Charles Delmare, sans réfléchir aux cruelles conséquences que pouvait avoir pour lui sa résolution, allait s’efforcer de combattre la détestable influence de San-Privato, lorsqu’il vit de loin un courrier, vêtu d’une livrée rouge galonnée d’or, s’avancer rapidement, au galop de son cheval, à travers les prairies du chalet, et, à quelque distance de ce cavalier, madame San-Privato, précédant d’un pas précipité M. et madame Dumirail.
L’arrivée du courrier rompit le charme qui tenait immobiles, sous le coup de tant d’émotions diverses, Jeane et Maurice. Celui-ci, furieux de l’audacieuse persistance de San-Privato, et songeant que pas un mot de Jeane n’avait repoussé cet insolent amour, doutait pour la première fois de l’affection de sa fiancée. Éperdu de chagrin ou de rage, l’esprit troublé par l’effervescence du sang qui affluait violemment à son cerveau, incapable de raisonner, ne sachant que résoudre, anéanti, presque hébété par des souffrances morales, si nouvelles pour lui, le malheureux poussa un cri déchirant, chancela comme un homme ivre, et, redevenant presque enfant, se jeta sur le gazon : accès de douleur puérile dans son expression, mais atroce dans ses ressentiments ; et, les poings crispés, la face contre terre, Maurice poussa des gémissements étouffés.
Jeane, non moins bouleversée que son fiancé, obéit de nouveau à l’appel mystérieux de la nature qui l’attirait invinciblement vers Charles Delmare, se jeta dans ses bras, fondit en larmes et balbutia :
— Secourez-moi, secourez-moi… je me sens perdue !… et pourtant je le hais, cet homme infernal, et j’aime Maurice !
Tandis que Charles Delmare, afin de pouvoir, sans témoin, consoler, réconforter sa fille, l’entraînait presque défaillante à quelques pas de San-Privato, celui-ci, redevenu parfaitement calme, recevait du courrier, descendu de cheval, une dépêche qu’il lut avec une surprise et une joie évidentes.
Madame San-Privato, toujours courant, s’approchait de plus en plus, criant d’une voix essoufflée, mais triomphante d’orgueil :
— Albert, mon Albert, tu es nommé… chargé… d’affaires… à Paris !… On vient te chercher… en voiture… à quatre chevaux, avec un courrier… Nous allons partir… mon Albert, chargé d’affaires !… Tu es… chargé d’affaires !
Àces mots de madame San-Privato : « Albert, tu es nommé chargé d’affaires… Nous allons partir ! » Charles Delmare, d’abord, si cela se peut dire, ébloui par le rayonnement soudain d’une espérance aussi imprévue que radieuse, se recueillit un moment ; puis, dans un élan de reconnaissance indicible, il éleva son âme vers cette volonté mystérieuse qui semble régir les destinées humaines, et, les yeux noyés de larmes, serrant passionnément contre sa poitrine Jeane éplorée, il baissa la voix, de crainte d’être entendu de San-Privato, et tout bas, bien bas, avec un accent ravi, mais contenu, et où vibrait encore l’écho de ses terribles angoisses, il murmura à l’oreille de sa fille :
— Il part ! nous sommes sauvés… tous sauvés !
— Que dites-vous ? il part ?… — balbutia Jeane. — Oh ! oui, sauvés, tous sauvés, délivrés. Oh ! Maurice… mon Maurice… je…
Mais ce violent contraste entre la renaissance d’un bonheur qu’elle croyait perdu et son désespoir récent brise les ressorts de l’âme de la jeune fille, sa voix expire sur ses lèvres ; son père la voit pâlir et s’affaisser entre ses bras : elle perd connaissance.
— Maurice ! — s’écria Charles Delmare, soutenant sa fille dans ses bras ; — Jeane s’évanouit ! Venez à mon aide, transportons-la au chalet.
Maurice, aussi, malgré l’égarement de son esprit, avait entendu ces mots de madame San-Privato : « Albert, tu es nommé chargé d’affaires… Nous allons partir, » et Maurice, ainsi que Charles Delmare, ainsi que Jeane, avait vu dans le départ de San-Privato un gage de salut certain, et, levant brusquement ses yeux, secs et rouges de larmes, il court à Charles Delmare, et, d’un air sombre :
— Enfin, il part !… Ah ! que ce démon retourne à l’enfer qui l’a vomi… Puissions-nous retrouver notre bonheur perdu !
— Non, non, ce bonheur n’est pas perdu, pauvre enfant ! Un funeste mirage l’a un moment voilé, obscurci à vos yeux… à ceux de Jeane, — dit à demi-voix Charles Delmare ; — courage, courage ! Lorsque, tout à l’heure, elle reprendra ses esprits, son premier regard vous cherchera, et dans ce loyal et tendre regard vous lirez, croyez-moi, le plus sincère amour ! Courage ! mon enfant, transportons Jeane au chalet ; votre père et votre mère s’approchent, ne les attristez pas du récit de vos larmes, dont vous reconnaîtrez bientôt le néant. Nous attribuerons votre émotion et la défaillance de Jeane aux suites du danger qu’elle a couru en allant à la grotte de Treserve.
Au moment où Charles Delmare et Maurice, transportant Jeane évanouie, s’éloignaient de San-Privato, qui, en apparence absorbé par la lecture de la dépêche, avait d’un œil oblique attentivement suivi les diverses péripéties de la scène précédente, madame San-Privato, sans même s’informer de la cause de l’évanouissement de la jeune fille qu’elle voyait emporter, se jeta essoufflée au cou d’Albert en répétant :
— Chargé d’affaires ! mon Albert… Nous allons partir en voiture à quatre chevaux… Le courrier est venu te chercher au chalet et nous a appris que tu étais nommé chargé d’affaires, en l’absence du prince de Serra-Nova, rappelé subitement à Naples… de sorte que tu vas représenter ton souverain à la cour de France… Te voilà quasi ambassadeur ! Mon pingre de frère et mon odieuse belle-sœur sont capables de crever de dépit et d’envie !
— Eux mourir ?… Non, non, ma mère… ils feront mieux que cela pour votre haine… ils vivront ! — répondit San-Privato avec un sourire affreux.
Et, après avoir froidement répondu à l’expansion de l’orgueil maternel, il réfléchit et dit :
— Ce brusque départ contrarie fort mes projets… et risquerait de les compromettre… de les ruiner peut-être… si heureusement je ne laissais ici ce Charles Delmare… pour mon chargé d’affaires… à moi.