‹ Les Fils de familleChapitre 33 sur 108 · Partie I · 33

Partie I · 33

Charles Delmare et Maurice, selon leur convention, cachèrent à M. et madame Dumirail, qu’ils rencontrèrent bientôt, la véritable cause de l’évanouissement de Jeane, l’attribuant à la réaction de l’effroi où l’avait jetée le péril couru par elle et par Albert en voulant se rendre à la grotte de Treserve.

Le chalet était voisin ; Jeane y fut transportée, puis couchée sur le lit des métayers. Madame Dumirail resta près d’elle, afin de lui donner ses soins, et son mari, instruit déjà par sa sœur de son départ subit, se chargea de la reconduire, ainsi que son fils, au Morillon ; Jeane, encore trop faible et trop souffrante pour descendre du chalet, y passerait la nuit avec madame Dumirail.

Maurice déclara ne vouloir pas quitter la montagne sans être rassuré sur les suites de l’indisposition de sa fiancée ; puis, afin de s’épargner les adieux et surtout la vue de San-Privato, il gagna un bois de sapins, d’où il épia le départ de son cousin et de sa tante, qui vinrent s’informer des nouvelles de Jeane et prendre congé de madame Dumirail.

Bientôt les San-Privato montèrent dans le char avec M. Dumirail. Le courrier, les devançant au galop, fut chargé d’aller prévenir le valet de chambre d’Albert de tout préparer pour son départ immédiat.

Charles Delmare, sentant l’urgence de sa présence auprès de Jeane et de Maurice, se hâtait de retourner au chalet après avoir accompagné M. Dumirail jusqu’au char, lorsque San-Privato lui dit avec courtoisie :

— Est-ce que nous aurons le plaisir de redescendre au Morillon avec M. Delmare ?

— En effet, — ajouta M. Dumirail s’adressant au père de Jeane, — voici bientôt le soleil couché… la lune se lève très-tard, et, si vous attendez ici la fin du jour, vous serez obligé de redescendre au Morillon en pleine nuit, car il n’y a pas de lit pour vous au chalet.

— Vous le voyez, monsieur Delmare, — ajouta San-Privato en souriant, — il faut vous résigner à la nécessité… Nous aurons donc, ainsi que je l’espérais, l’agrément de faire la route avec vous, et, je l’avoue, il m’en eût trop coûté de renoncer à l’honneur de votre compagnie.

Charles Delmare comprit la menace cachée sous la politesse de San-Privato et monta près de lui dans le chariot, tournant ainsi le dos à M. Dumirail et à sa sœur, assis de l’autre côté de la voiture, qui commença de descendre, au pas mesuré des bœufs, les pentes sinueuses de la route du Morillon.

Madame San-Privato ne tarissait pas de triomphantes exclamations au sujet de la nomination de son fils au poste éminent auquel il venait d’être appelé. Elle cédait en cela, non moins à la vanité qu’au désir d’exaspérer l’envie de son frère et de se venger de ce qu’elle appelait sa sordide avarice ; aussi, presque à chaque instant elle répétait :

— Mon fils chargé d’affaires ! quasi ambassadeur à vingt-quatre ans ! car il remplace son ambassadeur… et représente son souverain auprès du gouvernement français, et va être en rapport direct avec le roi ! avec le ministre des affaires étrangères ! Remplir de si hautes fonctions à vingt-quatre ans, avoue, mon frère, que c’est superbe !

— Superbe !… répéta sèchement M. Dumirail, triste, rêveur et étouffant un soupir ; — superbe !

— Voilà mon fils lancé… Il ira loin, aussi loin que l’on peut aller !…

— Tant mieux pour lui !…

— Certainement, tant mieux pour lui !… cher frère… car cet avancement si rapide lui présage les plus hautes destinées !

— Grand bien lui fasse !

— Le voilà quasi ambassadeur… et ce que tu ne sais peut-être pas, mon cher frère, c’est qu’en sa qualité de chargé d’affaires, mon fils a droit au titre d’Excellence…

— Vraiment ?

— Cela paraît te surprendre, mon frère !

— Quoi ?

— Le titre d’Excellence accordé à mon fils !

— Pas du tout… Va pour Son Excellence !…

— Mon frère ?

— Eh bien ?

— Décidément, tu parais soucieux, contrarié… triste…

— C’est tout simple… je comptais te garder ici quelque temps, toi et ton fils, et vous partez le lendemain de votre arrivée.

— Combien je suis touchée, cher frère, de ton chagrin de nous voir partir si tôt ! mais tu nous excuseras : mon fils, représentant son souverain près de la cour de France, ne pouvait prolonger son séjour ici.

— Évidemment.

— Il aura, dès son arrivée, à conférer avec les ministres… avec le roi… tu entends… avec le roi…

— Je ne suis pas sourd.

— Tiens, mon frère, il faut que je te dise quelque chose… que j’ai sur le cœur.

— Dis.

— Tu ne te formaliseras pas ?

— Non…

— Tu me réponds presque toujours par monosyllabes… et d’un ton si brusque, que l’on te croirait fâché.

— Fâché de quoi ?

— De ce que mon fils a obtenu un si brillant avancement.

— En quoi cela peut-il me fâcher ?

— C’est ce que je me demande.

— Si ton fils a obtenu cet avancement, c’est qu’il le mérite, je suppose.

— Assurément… mais, je l’avoue, mon frère… je m’attendais de ta part à quelques mots de félicitation.

― Tu me parais si parfaitement satisfaite, — répondit M. Dumirail avec une aigreur à peine contenue, — tu te félicites si complaisamment toi-même, qu’il me semblait superflu de faire chorus avec toi.

— S’il en est ainsi, c’est différent… mais je pensais que peut-être, mon cher frère, tu éprouvais… mon Dieu ! comment dirai-je ? car je serais au désespoir de te blesser…

— Je n’en doute point.

— Je pensais que, peut-être… tu étais… malgré toi… jaloux de mon fils…

— Moi ?

— Non pas jaloux personnellement, bien entendu, mais jaloux pour ton fils.

— C’est absurde !

— Pardon, mon frère… c’est que je me rappelais…

— Achève…

— Tu prétendais tantôt que ce pauvre gros Maurice, si, par impossible, il eût embrassé la carrière diplomatique, s’y serait aussi brillamment distingué que mon fils ?

— Je maintiens ce que j’ai dit.

— Libre à toi, mon frère ; mais enfin, tu ne feras pas que ton fils soit jamais chargé d’affaires, à vingt-quatre ans… Il aura sans doute, à cet âge-là, engraissé beaucoup d’estimables bœufs, beaucoup de porcs délectables, et surveillé l’intéressante confection d’une infinité de délicieux fromages ; mais…

— Ma sœur, — dit brusquement M. Dumirail, — qui vivra verra !

— Que verra-t-on, mon frère ?

— On verra, ma sœur… ce qu’on verra !

— Mais encore ?

— On verra peut-être des choses auxquelles on est loin, et très-loin de s’attendre.

— Ton fils ambassadeur, peut-être ?

Et madame San-Privato éclata de rire ; puis, cette sardonique hilarité calmée :

— Je serais désolée de t’avoir blessé involontairement, mon frère ; mais, à cette idée bouffonne de Maurice ambassadeur, le fou rire m’a prise… Mon frère, tu ne me réponds pas ?

— Je réfléchis.

— À quoi ?

— À la brillante destinée de Son Excellence monsieur ton fils. Tu pardonneras, je l’espère, mon silence en faveur du motif qui le cause, — répondit ironiquement M. Dumirail, voulant sans doute mettre fin à un entretien déplaisant pour lui, et auquel Charles Delmare et San-Privato, assis dos à dos de M. Dumirail et de sa sœur, avaient prêté une oreille attentive, chacun d’eux attachant, à son point de vue particulier, une grave importance à cette conversation.

Le jeune diplomate, remarquant le silence de M. Dumirail, dit, au bout de quelques instants, à Charles Delmare en affectant toujours une extrême urbanité :

— Je sens mes jambes un peu engourdies, je désirerais marcher ; c’est vous dire, monsieur, combien je m’estimerais heureux s’il pouvait, par hasard, vous convenir de faire aussi une partie de la route à pied.

Les chars de côté sont des voitures tellement près de terre, que leur caisse effleure presque le sol ; aussi Charles Delmare, obéissant au désir exprimé par San-Privato, descendit, ainsi que lui, du char, sans que leur absence fût remarquée de M. Dumirail absorbé dans ses pensées.

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