‹ Les Fils de familleChapitre 34 sur 108 · Partie I · 34

Partie I · 34

San-Privato et Charles Delmare, précédant de quelques pas le char où restaient assis M. Dumirail et sa sœur, avaient ensemble l’entretien suivant :

— Mon cher monsieur Delmare, — dit le jeune diplomate avec une sardonique affectation de cordialité, ― je vais en peu de mots… car je connais votre extrême et pénétrante intelligence… je vais en peu de mots vous donner mes instructions, certain de votre zèle et de votre exactitude à les remplir en mon absence.

— Quelles instructions ?

— Celles que vous aurez à exécuter après mon départ.

— Puisque enfin nous voici seuls, — reprit Charles Delmare luttant de sang-froid avec San-Privato, — je saisis cette occasion de vous dire que vous êtes un infâme…

— Vous trouvez ?

— Oui, je trouve cela… et à cela j’ajouterai ceci… méditez ces paroles : Vous possédez mon secret ; l’empire qu’il vous a jusqu’ici donné sur moi vous prouve que je ne vis au monde que pour ma fille et par ma fille.

— Je sais cela ; aussi je compte user, cher monsieur Delmare, et même cruellement abuser de votre tendre paternité. Elle est l’axe autour duquel gravitent tous mes desseins.

— Vos calculs pourraient être trompés.

— Comment donc, de grâce ?

— Voici : ne vivant que pour ma fille, il suit de là que, si je la perdais… or, pour moi, la perdre, c’est être séparé d’elle… il suit de là, dis-je, que, si je la perdais, ma vie, n’ayant plus de but, me deviendrait insupportable ; mais je ne la quitterais pas sans me donner la satisfaction grande de vous tuer comme un chien… après quoi…

— Vous vous brûleriez galamment la cervelle ?

— Probablement.

— Monsieur Charles Delmare, vous êtes homme d’esprit, de cœur et de résolution… je vous rends cet hommage… vrai ! Si j’avais eu le choix d’un ennemi mortel, digne de moi, c’est vous qu’entre mille j’aurais désigné… Cela convenu, et sans m’arrêter à votre menace de me tuer comme un chien, l’actualité primant les futurs contingents, je m’empresse de vous déclarer que, quant à présent du moins, il dépend de vous de n’être point séparé de Jeane, si vous exécutez fidèlement mes instructions. Or, pour vous, rien de plus facile. Les voici : mon oncle et ma tante ont en vous une confiance absolue ; cette confiance, Jeane et Maurice la partagent. Or, il faut… vous entendez bien… il faut… que cela soit, car je le veux… il faut, premièrement, que le mariage de Maurice et de Jeane soit indéfiniment ajourné.

— Et puis ?

— Il faut, secondement, que, avant un mois, pour tout délai, Maurice, accompagné de son père ou de sa mère, vienne à Paris, ne fût-ce que pour y résider huit jours… J’ajouterai que, selon toute probabilité, les circonstances faciliteront tellement votre tâche, que, si vous ne l’accomplissiez point, il y aurait évidemment, de votre part, plus que du mauvais vouloir.

— Est-ce tout ?

— Oui, cher monsieur Delmare, c’est, quant à présent, tout ce que j’exige de vous.

— C’est modeste !

— N’est-ce pas ?

— C’est modeste, mais c’est très-bête !

— Ah bah ! cher monsieur Delmare !

— Oui, il est parfaitement stupide de s’exposer, non-seulement à ne pas obtenir ce que l’on exige, mais à voir arriver justement le contraire de ce que l’on ordonne.

— Le mot de la charade, s’il vous plaît, cher monsieur Delmare ? Vous m’intriguez beaucoup.

— Maurice aura épousé Jeane avant la fin du mois, et ni lui ni elle ne quitteront leur chère retraite du Jura.

— Peste ! c’est de cette façon-là que vous entendez exécuter mes instructions ? Fi ! l’ingrat ! moi qui vous avais nommé in petto mon chargé d’affaires au Morillon ! Ainsi vous refusez de m’obéir ?

Le père de Jeane haussa dédaigneusement les épaules.

— Vous êtes, mon cher, véritablement stoïque et même héroïque en ce moment, — reprit San-Privato ; — mais je serai généreux, je vous donnerai le loisir de cuver le bel héroïsme qui, en ce moment, trouble votre judiciaire… Je vous déclare donc que, si Maurice épouse Jeane et ne vient pas à Paris avant la fin du mois pour tout délai, mon oncle Dumirail et ma cousine Jeane recevront de moi une lettre très-détaillée, très-circonstanciée, dans laquelle je leur révèle et leur prouve que vous êtes le meurtrier de M. Ernest Dumirail.

— Je m’attendais à cette menace.

— Il ne vous fallait point, pour la prévoir, être un grand sorcier, cher monsieur Dumirail, non plus que pour prévoir les conséquences de cette révélation. Reconnaissant en vous le meurtrier d’un frère qu’il adorait, et de qui la mémoire lui est restée si chère, mon oncle vous haïra autant qu’il vous affectionnait. À son aversion se joindra le plus outrageant mépris, car il vous reprochera très-justement l’abominable hypocrisie de votre conduite. Infamie ! s’introduire dans une famille où l’on a porté le déshonneur et la mort ! Vos relations avec les Dumirail seront donc à jamais rompues, et à jamais aussi vous serez séparé de votre fille, car, veuillez remarquer ceci : Jeane, vous croyant le meurtrier de son père, partagera l’horreur que vous inspirerez à M. Dumirail. Il vous restera, je le sais, le moyen de détromper Jeane ; mais, en ce cas, il faudra que vous l’instruisiez du déshonneur de sa mère, votre complice. Or, vous reculerez devant une pareille révélation. Vous le voyez, de toute façon, votre fille sera perdue pour vous. À ceci, vous m’objecterez que, le cas échéant, vous me tuerez comme un chien ? C’est là, pour moi, une question de détail dont je n’ai, quant à présent, nul souci.

— Le moment viendra, je l’espère, où cette simple question de détail vous semblera capitale.

— Le mot est joli, cher monsieur Delmare, extrêmement joli !

— Le mot est vrai, voilà tout. Mais, pour en finir avec vos menaces, vous achèverez, sans doute, votre œuvre en révélant aussi à M. Dumirail que je suis le père de Jeane ?

— Ah ! monsieur Delmare, pour qui me prenez-vous ?

— Comment !… des scrupules ?

— Moi ! des scrupules ?… de mieux en mieux… Décidément, vous avez, mon cher, une triste opinion de votre serviteur.

— D’où vient que vous ne révéleriez pas que Jeane… ?

— Est votre fille… et, conséquemment, étrangère à la famille Dumirail ? Mais, cher monsieur Delmare, cette révélation serait actuellement, de ma part, une faute énorme…

— Pourquoi ?

— Vous jouez l’innocence à ravir ! Vous savez à merveille que, si M. Dumirail apprenait que Jeane n’est pour lui qu’une étrangère, et que le père de cette fille adultérine est le meurtrier de son frère, à lui, Dumirail, mon brave oncle serait capable, dans le premier mouvement de sa douleur et de sa colère, de chasser de chez lui cette pauvre Jeane. Vos bras lui seraient ouverts, et j’aurais ainsi perdu sur vous tout empire, puisque je ne vous tiens que par la crainte d’être séparé de votre fille. Mon petit raisonnement vous frappe, cher monsieur Délmare ?

— Oui, vous êtes un homme d’autant plus dangereux que vous êtes malheureusement doué d’une remarquable intelligence ; vos charmantes scélératesses vous rendent, par les effrayantes conséquences qu’elles peuvent entraîner, aussi criminel peut-être que le misérable qui vole et qui tue pour cacher son vol. À ceux-là, le bagne ou l’échafaud ; à vous, la considération publique, les honneurs, jusqu’à ce que, cependant, un pauvre vieux homme, aussi las de la vie que de l’insolente impunité de vos forfaits à l’eau de rose, vous tue !

— Ah !… encore !

— Je me répète… n’est-ce pas ?

— Un peu, mon cher !

— C’est le défaut de l’âge ; mais, voyons, raisonnons. Par cela même que, dans l’ordre moral de la scélératesse, vous primez beaucoup ; je le reconnais sans conteste, ces coquins vulgaires qui crochètent les coffres-forts ou qui, au besoin, assassinent, vous ne faites pas, que diable ! le mal uniquement pour le mal… pour l’honneur… comme on dit ?…

— Eh bien ! cher monsieur Delmare, je suis en cela, je vous l’assure, souvent bien plus désintéressé qu’il n’y paraît.

— Non !… vous vous vantez… vous n’êtes pas homme à perdre comme cela… pour l’amour du bon Dieu, votre précieux et subtil venin, ni plus ni moins qu’une vipère étourdie et follette ! Vous agissez toujours patiemment ; les larmes que vous faites verser doivent être une rosée féconde pour vos projets ?

— Eh ! eh ! ce cher Delmare possède la phrase imagée, poétique !

— Vous êtes trop bon ! Mais, tenez, aujourd’hui, par exemple, vous avez empoisonné, déchiré, torturé l’âme innocente de deux enfants candides, aimants, généreux, inoffensifs. Dans quel but avez-vous fait cela ?

— Qui sait ? peut-être une expérience in animâ vili.

— Allons… l’amour de la science du cœur humain ne vous possède pas à ce point : vous êtes pratique et non spéculatif ; aussi, dans quel but encore avez-vous feint d’être amoureux de Jeane ? enfin, dans quel but voulez-vous l’ajournement du mariage de Maurice, et désirez-vous sa présence à Paris ?

— Vous ne devinez pas ?

— Non…

— Vous jouez au fin avec moi, cher monsieur Delmare ; en tout cas, de deux choses l’une : ou vous devinez mes projets, alors, à quoi bon vous les dire ? ou bien vous ne les devinez pas, et je serais un niais de vous en instruire.

— Quoi qu’il en soit, vous ne pouvez songer à épouser Jeane ; elle est pauvre, et la logique veut que vous épousiez, pour des écus, quelque laide héritière. Quant à songer à faire de Jeane votre maîtresse, vous sentez bien que cela vous serait aussi impossible que de l’épouser… parce que…

— Parce que ?

— Vraiment… je n’ose…

— Ce cher Delmare est d’une timidité…

— Non… mais enfin chacun a, voyez-vous, son petit amour propre… on n’aime point à s’entendre reprocher sans cesse…

— Quoi donc ?

— Dame ! que l’on rabâche.

— Ah ! très-bien !

— Vous comprenez ?

— À merveille.

— C’est plaisir que de causer avec les gens qui entendent à demi-mot.

— Ainsi, mon cher, dans le cas où j’aurais la fantaisie d’épouser Jeane ou d’en faire ma maîtresse… ?

— Je me chargerais de vous guérir radicalement de cette fantaisie-là.

— Toujours par ce même petit moyen que vous dites, cher monsieur Delmare ?

— Toujours.

— C’est vulgaire !

— Oui, mais c’est d’un effet très-sûr ; voilà pourquoi ma fille ne sera jamais ni votre femme… parce que ce serait le malheur de sa vie… ni votre…

― Ni ma maîtresse… achevez donc !… Vous êtes, mon cher, d’une pruderie de rosière.

— Il suffit, nous nous entendons.

— À merveille !… Et, afin de nous résumer, de nous recorder, cher monsieur Delmare, il est convenu, entendu, arrêté, que vous userez de votre influence sur la famille Dumirail pour faire ajourner indéfiniment le mariage de Jeane et de Maurice, et que, pour un motif quelconque, dont j’abandonne le choix à votre fertile imagination, Maurice viendra visiter Paris à la fin de ce mois ; faute de quoi Jeane et mon oncle sauront que vous êtes le meurtrier de M. Ernest Dumirail… Et, sur ce, cher monsieur Delmare, remontons en voiture, car nous voici bientôt arrivés au Morillon.

En effet, le chariot, où San-Privato et Charles Delmare reprirent leur place, descendait la dernière pente qui conduisait à la maison d’habitation ; la nuit était presque venue, lorsque M. Dumirail et ses hôtes arrivèrent au Morillon. Un élégant coupé de voyage, attelé de quatre chevaux de poste, attendait dans la cour le jeune diplomate, à qui l’ambassadeur de Naples envoyait une de ses voitures, ignorant quel mode de transport il avait employé pour se rendre dans le Jura. Les bagages étaient déjà chargés dans la voiture, sauf un rechange complet de vêtements pour San-Privato, qui, après un quart d’heure consacré à sa toilette, prit congé de son oncle, auquel il exprima ses regrets d’être obligé de le quitter si brusquement.

Madame San-Privato, triomphante d’orgueil, fit ses adieux à son frère, qui lui donna la main pour l’accompagner ; mais, au moment de la quitter, il voulut témoigner à la fois de sa persistance à accomplir un devoir sacré à ses yeux et se venger quelque peu de l’évidente malveillance de sa sœur, car elle jouissait moins encore de l’élévation de son fils que du dépit que cette élévation pouvait causer aux parents de Maurice ; aussi M. Dumirail, s’adressant à madame San-Privato :

— N’oublie pas, ma sœur, que, lorsque tu seras expropriée, complétement ruinée… ce qui ne saurait beaucoup tarder… tu trouveras ici un accueil fraternel, les égards qui te sont dus, et une existence sinon brillante, du moins paisible, et, je l’espère, aussi heureuse que tu pourras le désirer, si enfin, et j’y compte, la raison t’est venue… avec l’âge, car il est plus que temps, ma pauvre Armande, de songer à tes cinquante ans bien sonnés !… — ajouta tout bas M. Dumirail en aidant madame San-Privato à monter en voiture.

Celle-ci reprit, avançant ensuite sa tête à la portière :

— Adieu, cher frère, je n’oublierai jamais ton excellent accueil, tes dernières et sages paroles, ainsi que tes offres pour l’avenir ; si j’en profite, j’espère retrouver ton fils ce qu’il est aujourd’hui, crevant de santé, fort comme ses bœufs et toujours Gros-Jean comme devant… Ah ! j’oubliais… Si tu désires m’écrire, adresse tes lettres tout simplement à l’ambassade de Naples, à Paris ; car, mon fils et moi, nous habiterons probablement l’hôtel en l’absence de M. l’ambassadeur.

— Adieu, cher oncle, — ajouta San-Privato se penchant aussi à la portière de la voiture.

Puis, s’adressant à Charles Delmare, debout sur le perron, à côté de M. Dumirail :

— Adieu, cher monsieur ! Soyez assez bon pour ne point oublier le petit service que j’attends de votre toute gracieuse obligeance.

Charles Delmare s’inclina.

— Mon neveu, — dit M. Dumirail d’un ton contenu, — si tu vois M. de Morainville au ministère, tu lui diras mille choses de ma part, et que je lui écrirai très-prochainement.

— Oui, mon oncle.

— Adieu, mon garçon ! adieu, ma sœur ! — reprit M. Dumirail ; — bon voyage !

En ce moment, le courrier, enfourchant son bidet, s’approcha de la portière de la voiture, sa casquette galonnée à la main, et dit à San-Privato :

— Son Excellence s’arrête-t-elle en route ?

— Non, et vous payerez largement les guides ; je veux arriver le plus promptement possible à Paris.

— Son Excellence sera obéie, — dit le courrier.

Puis, s’adressant aux postillons :

— En route et bon train !… Cent sous de guides !

Le courrier partit au galop en faisant bruyamment claquer son fouet. Les deux postillons l’imitèrent, et M. Dumirail, debout, à côté de Charles Delmare, sur la dernière marche du perron de la maison, suivait, d’un regard pensif et triste, la voiture qui s’éloignait rapidement, tandis qu’il répétait à voix basse, avec une sorte d’amertume :

— Votre Excellence !… Votre Excellence !…

— Mon ami, — dit Charles Delmare à M. Dumirail, — excusez-moi si, ce soir, je ne vous tiens pas compagnie… je me sens un peu souffrant… j’ai hâte d’être de retour chez moi…

— Qu’avez-vous, mon cher Delmare ? Vous ne vous sentez pas, je l’espère, gravement indisposé ? — demanda M. Dumirail avec l’accent d’un intérêt cordial.

Et cependant, pour la première fois peut-être depuis leur intimité, il se sentait embarrassé de la présence de son ami.

Celui-ci répondit :

— J’éprouve une fatigue extrême, j’ai seulement besoin de repos… Demain matin, je viendrai savoir des nouvelles de Jeane.

— Vous la trouverez ici… probablement, car, dans la matinée, je l’enverrai chercher au chalet, ainsi que ma femme. Adieu donc, mon cher ami, bonne nuit je vous souhaite ! Demain, sans doute, vous ne ressentirez plus votre fatigue.

— À demain donc, — reprit Charles Delmare, enfin frappé de l’évidente contrainte de M. Dumirail, qui, chose étrange dans les circonstances actuelles, ne prononça pas un mot relatif au brusque départ de madame San-Privato et au poste éminent auquel Albert venait d’être appelé ; — à demain donc, — reprit Charles Delmare en s’éloignant, — bonsoir !

— Bonsoir, — répondit avec discrétion M. Dumirail, prêtant l’oreille aux tintements des grelots des chevaux de poste qu’il entendait encore dans le lointain.

Et il répéta en soupirant :

— Votre Excellence ! Votre Excellence !…

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