‹ Les Fils de familleChapitre 35 sur 108 · Partie I · 35

Partie I · 35

Charles Delmare, depuis quelques heures de retour chez lui, pâle, défait, le regard fixe, les yeux secs, ardents, mais rougis par des larmes récentes, est assis, à demi ployé sur lui-même, dans un fauteuil, au dossier duquel la vieille Geneviève, debout et pleurant, appuie son front vénérable.

Le morne silence qui règne dans ce salon, faiblement éclairé par une lampe à abat-jour, est troublé par le bruit du timbre de l’horloge rustique de la cuisine. Minuit sonne.

— Minuit ! — dit la nourrice essuyant ses pleurs. — Il faut te coucher, mon Charles, tâcher de dormir… tu as tant besoin de repos ! Bonté divine ! quelle journée !

Puis Geneviève, se reprenant à pleurer, ajouta :

— Ah ! oui, quelle journée terrible !… Et toi qui disais hier, ne croyant pas, hélas ! si bien dire : « Il faut toujours se défier d’être trop heureux, parce que, bien souvent, c’est signe que l’on est menacé de quelque malheur… » Miséricorde ! il n’a pas tardé d’arriver, ce malheur ; tu m’as tout dit en rentrant ici… et j’en ai encore la chair de poule… Ton secret au pouvoir de ce…

Un sanglot de douleur et de rage coupa la parole de Geneviève.

— Lui… oser te menacer de… de…

Un nouveau sanglot étouffa la voix de la pauvre nourrice ; puis, peu à peu, à l’expression de cette douleur déchirante succède un tel paroxysme de fureur, de haine, que les traits ordinairement si débonnaires de Geneviève deviennent presque effrayants. Elle se recueille, ses larmes se tarissent, ses yeux lancent un éclair ; elle se redresse, et, laissant lentement tomber sa main osseuse sur l’épaule de Charles Delmare, toujours assis, brisé dans son fauteuil :

— Dis donc, fieu ?

— Quoi, nourrice ? — demanda Charles Delmare, surpris de l’étrange accent de Geneviève et se retournant machinalement sur son siège pour la regarder. — Qu’as-tu donc ? — reprit-il soudain, frappé du caractère sinistre de la physionomie de la vieille paysanne ; — qu’as-tu donc, Geneviève ?

— Sais-tu, mon fieu, que j’aurai soixante et un ans, vienne la Saint-Martin ?

— Eh bien ?

— Eh bien !… je n’ai plus guère d’années à vivre, moi…

— Puisses-tu te tromper, nourrice !

— Veux-tu que je te dise une chose ?

— Achève, tu m’inquiètes… Tes sourcils froncés… ton air sombre… je ne t’ai jamais vue ainsi.

— Ni moi non plus, je ne me suis jamais vue ainsi, puisque, d’ordinaire, rien que de voir tuer un poulet, ça me saigne le cœur !… Et pourtant veux-tu que je te dise une chose, à présent ?

— Parle…

— Jour de Dieu !… tiens… en ce moment-ci… je me moquerais pas mal de la guillotine… moi… pourvu que le muscadin y passe !

— Geneviève ! — s’écrie Charles Delmare effrayé de la résolution sinistre dont est empreint le visage de sa nourrice, — tu es folle !

— Voyez-vous ça ! Tu es donc fou… toi qui l’as menacé de le tuer comme un chien… s’il osait… ?

— Jeane est ma fille.

— Et toi, est-ce que tu n’es pas mon fieu, dis donc ?

— Nourrice, reprit Charles Delmare, aussi alarmé que touché du dévouement farouche de la bonne femme, — pauvre chère créature, reviens à toi… Ton affection pour moi t’égare… tu ne réfléchis pas à tes paroles.

— Que si fait, que si fait, je sais bien ce que je dis… ce que je pense… Et pourquoi donc que je ne te vengerais pas comme tu veux venger ta Jeane ?

— Les méchants sont toujours lâches ; je voulais effrayer ce misérable… Ah ! une fois dans ma vie, et en cas de légitime défense, j’ai tué un homme, je l’ai vu mourir… je sais quels remords m’a causés, me cause encore ce meurtre ! Non, non, quelle que soit la scélératesse de San-Privato, ma main ne se rougira plus du sang d’un homme désarmé… Je pourrais, peut-être, poussé à bout par ce misérable, rêver, en un moment de délire, l’assassinat… mais le commettre, jamais je n’aurais ce courage.

— Ah ! ah ! ah ! est-il donc délicat, mon pauvre fieu ! Fait-il la petite bouche ! — s’écria Geneviève avec un regard farouche ; — vous allez voir qu’il faudrait prendre des mitaines pour tordre le cou au freluquet s’il te rendait malheureux comme les pierres ! Et ça commence bien ! vous en a-t-il assez fait de mal ? vous en a-t-il assez fait, à toi, à ta fille, à ce pauvre M. Maurice ?

Et la nourrice, éclatant, ajouta avec une fureur croissante :

— Scélérat de muscadin !… lâche, traître, espion ! langue de vipère ! méchant comme un âne rouge ! vous en a-t-il assez fait de mal ?

Et la nourrice, s’exaspérant à mesure qu’elle énumérait les défauts de San-Privato, s’écria en serrant les poings avec une énergie sauvage : — Jour de Dieu ! te séparer de ta fille… toi qui ne vis que pour elle ! Est-ce que ce n’est pas vouloir te porter le coup de la mort ? Va, je te connais bien, mon Charles, le chagrin te tuerait ! Et, toi mort, vois-tu, toi mort… que le diable m’emporte si je ne m’en irais pas dare-dare… faire passer le goût du pain au muscadin…

— Geneviève !…

— Laisse-moi tranquille ! Tu ne peux pas savoir ce que c’est qu’une mère dont on a tué le petit… vois-tu !… Je te dis que j’aurais la tête sous le couperet, que je crierais encore : « Oui, j’ai bien fait de faire passer le goût du pain à un scélérat !… Tiens ! est-ce que c’est ma faute, à moi, si le bon Dieu roupille et me laisse sa besogne ? Oui, j’ai bien fait de venger mon pauvre fieu, qui de chagrin a trépassé !… »

Cette dernière et funèbre pensée changea en attendrissement la fureur éphémère de la vieille nourrice, inoffensive et excellente créature, qui ne pouvait, disait-elle, voir tuer un poulet ; elle fondit de nouveau en larmes, se jeta au cou de Charles Delmare avec une effusion maternelle, en murmurant d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Eh bien ! oui, oui, tu as raison, il faut laisser le ciel punir les méchants, ne pas nous occuper de ça… Mais enfin, mon Charles, est-ce qu’il est jamais Dieu possible que je me fasse à l’idée que tu mourras avant moi ? Il y aurait de quoi me rendre folle ! Qu’est-ce que tu voudrais que maintenant, sans toi, je devienne ? Dis un peu… mon enfant ? Moi qui, depuis trois ans, ne t’ai pas quitté d’un jour, je serais comme un pauvre chien qui a perdu son maître et qui s’en va mourir sur sa fosse.

La nourrice, tombant aux pieds de Charles Delmare, qui pleurait, ajouta, suppliante :

— Je t’en supplie, mon Charles, ne te laisse pas abattre ! Ne désespère pas ! reprends courage ! Tu en as tant de courage, et tant d’esprit ! Comment ne sortirais-tu pas de ce maudit guêpier ? Voyons, cherchons, avisons… Tu m’as dit souvent que ça te soulageait, que même ça t’éclairait parfois de penser tout haut avec moi ; tu m’as déjà, ce soir, en rentrant, raconté ta désolation ; cherchons le moyen d’échapper aux malheurs que tu crains. Ce moyen, nous le trouverons, mon Charles, tu verras, nous le trouverons ! Je ne suis qu’une paysanne, je n’ai point grand entendement, mais tu es mon fieu, et l’esprit vient toujours aux mères quand il faut consoler, sauver leur enfant ! Tu es pour moi ce que ta fille est pour toi ; sois tranquille, à nous deux nous réussirons… Allons, hardi, mon Charles ! va, au fond, le bon Dieu est pour les bonnes gens !

Charles Delmare se pencha vers Geneviève, agenouillée devant lui, serra entre ses mains la tête vénérable de sa nourrice, la baisa pieusement au front, et, levant les yeux vers le ciel :

— Merci, Dieu ! dans ma détresse, il me reste une mère !

Et, contemplant Geneviève avec une expression d’allégement ineffable :

— Oh ! dévouement naïf et sublime !… baume divin répandu sur les blessures de l’âme, bénie soit ta sainte affection ! bénie sois-tu, nourrice ! Tu m’apaises, tu me réconfortes, tu me relèves de mon stérile abattement, tu me donnes le courage d’envisager sur-le-champ la réalité en face, au lieu de perdre un temps précieux en vaines espérances ! Allons, Geneviève, tu l’as dit, ta maternelle tendresse pour moi, ma tendresse pour ma fille, nous viendront en aide ! Oui, à nous deux, nous trouverons le salut de mon enfant. Assieds-toi là, bonne mère, et cherchons comment conjurer tant de maux !

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