‹ Les Fils de familleChapitre 36 sur 108 · Partie I · 36

Partie I · 36

Charles Delmare, plus calme, se recueillait pendant un moment ; puis, s’adressant à Geneviève :

— Résumons les faits. Telles ont été les dernières paroles de San-Privato : « Si vous n’usez pas de votre influence sur M. et madame Dumirail, afin d’amener l’ajournement indéfini du mariage de Jeane… si, avant la fin de ce mois, Maurice n’est pas venu à Paris… ne fût-ce que pour y passer huit jours… je révèle et prouve à M. Dumirail que vous êtes le prétendu Wagner ; vous devenez un objet d’horreur pour la famille Dumirail et vous êtes ainsi séparé de votre fille, qui vous croit le meurtrier de son père !… » Telle est donc la menace de cet homme.

— Bon, — reprend Geneviève avec un accent cogitatif et ne songeant plus à vitupérer contre San-Privato ; — mais cette menace, peut-il l’exécuter ?

— Il le peut.

— Bon ! et quand je dis bon, à propos de ce qui est si mauvais, tu comprends, mon Charles, que je dis cela par manière d’acquit, et…

— Certainement… continue.

— Ah çà ! pourtant, voyons donc un peu ! On apprend à M. Dumirail que tu es le prétendu Wagner, bon ; mais qui affirme cela ? Le muscadin. Or, si tu niais la chose ?

— De deux choses l’une : ou M. Dumirail ajoutera pleinement foi à la révélation de San-Privato, et, sans vouloir même me revoir, me fermera sa porte en me signifiant le motif de notre rupture ; ou bien, ce qui est plus probable, hésitant à croire à cette révélation, il s’adressera cordialement à ma loyauté, à mon honneur, afin de savoir de moi la vérité.

— Bon !… et dans le premier cas ?

En admettant que M. Dumirail, persuadé que je suis le meurtrier de son frère, consente à me recevoir, il me faudrait donc nier effrontément la vérité ; je me sens incapable d’un aussi audacieux mensonge.

— Et dans le second cas ?

— Que répondre à M. Dumirail me disant : « On vous accuse d’être le meurtrier de mon frère… Je ne veux pas ajouter foi à cette horrible révélation ; donnez-moi votre parole d’honnête homme que le fait est faux, et je vous croirai… » Dis, nourrice, puis-je commettre un pareil parjure ?

— C’est vrai, mon Charles, tu ne peux pas nier le fait. Voilà donc M. Dumirail instruit sans rémission que tu es le prétendu Wagner. Bon !… Maintenant, crois-tu que cette découverte éteindra tout d’un coup la grande amitié que M. Dumirail a pour toi ?

— Cela n’est pas douteux : il chérissait son frère ; le souvenir de sa fin tragique saigne toujours dans son cœur… Hier encore, en me parlant de cette mort, lui, ordinairement inoffensif et doux, m’a surpris par la violence de ses haineux ressentiments contre le séducteur de sa belle-sœur. Non, non ! jamais son ancienne amitié pour moi ne prévaudra sur l’aversion que je lui inspirerai désormais ; et si, par impossible… je dis, Geneviève, par impossible… notre ancienne amitié pouvait balancer dans le cœur de M. Dumirail sa récente aversion, le respect de lui-même et les plus simples convenances lui interdiraient tous rapports avec moi, qui ai tué son frère après avoir séduit sa femme ! Je ne m’abuse donc pas, cette révélation aurait pour conséquence la rupture absolue, éternelle de mes relations avec la famille Dumirail.

— Il s’ensuit, mon Charles, que, ne pouvant plus remettre le pied chez eux, tu es ainsi séparé de ta fille ?

— À jamais séparé, puisqu’elle me croira le meurtrier de son père, et que, par égard pour une famille dans laquelle j’ai porté le déshonneur et le deuil, je ne devrais pas même rester plus longtemps dans le voisinage de ces personnes, ce voisinage leur rappelant sans cesse de cruels souvenirs. Il me faudrait donc quitter cette maison, ce pays… renoncer à la consolation d’habiter les mêmes lieux que Jeane… à l’espérance de l’apercevoir quelquefois de loin, malgré l’aversion que je lui inspirerai désormais… Mon Dieu, mon Dieu ! — ajouta Charles Delmare frissonnant à cette pensée.

Puis, se dominant :

— Pas de faiblesse !… envisageons résolûment la réalité… supposons que Jeane soit perdue pour moi !

— Or, comme tu ne vis que pour elle, mon pauvre fieu, cette cruelle séparation sera pour toi…

Et, tressaillant, Geneviève s’interrompit, porta sa main à ses yeux, redevenus humides ; puis, à l’exemple de Charles Delmare, elle domina son émotion et reprit brusquement avec une sourde amertume : — Tu es donc séparé de ta Jeane… le désespoir te prend… bon !… et, tôt ou tard, à ce chagrin… tu ne survis pas.

— Peut-être, — reprit Charles Delmare, de crainte de trop affliger Geneviève ; — je ne sais…

— Oh ! je le sais, moi, tu mourrais à la peine… et…

Mais la nourrice, se contenant encore, ajouta :

— Voilà donc, mon Charles… si ce… scélérat exécute sa menace, voilà donc ce qui arrivera ?

— Oui.

— Et pour que cela n’arrive pas, que faire ?

— User de mon influence sur M. et madame Dumirail pour les engager à ajourner indéfiniment le mariage de Jeane et de Maurice.

— Bon !… et maintenant, raisonnons… Voyons, mon Charles, est-il possible de reculer indéfiniment ce mariage, et, surtout, demandons-nous s’il serait bon, s’il serait juste de le faire ?

Charles Delmare réfléchit, et, après un moment de silence, reprit d’une voix grave, presque solennelle :

— Écoute-moi attentivement, Geneviève : les événements d’hier et ceux de cette journée, en confirmant tout ce que je pressentais du caractère, des penchants, de l’organisation de ma fille, me donnent la conviction absolue… tu m’entends, absolue… que, si Jeane épouse Maurice et vit avec lui, loin du monde, selon le désir qu’ils ont témoigné tant de fois, et que, grâce à Dieu, ils éprouvent encore, malgré les dangereux ferments que la perfidie infernale de San-Privato a jetés dans leur âme, ces deux nobles enfants sont certains d’être heureux, à jamais heureux.

— Bon !… Mais, si leur mariage est de beaucoup reculé, ou bien s’ils ne se marient pas ; enfin, si Maurice va à Paris ?

— En ce cas, Geneviève, ma fille est perdue ! — répondit Charles Delmare avec une angoisse inexprimable ; — Maurice aussi est perdu !

— Perdue… ta Jeane ? — s’écria la nourrice effrayée de l’accent et de la physionomie de Charles Delmare ; — est-il Dieu possible ! perdue ! ta Jeane ?… Cet ange… ce trésor de grâce, de beauté, de vertu… ainsi que tu l’appelles…

— Ce trésor de grâce, de beauté, de vertu, cet ange… s’il sort de son paradis… entends-tu, Geneviève ? et son paradis… est le milieu où elle vit ici, cet ange tombera dans un enfer d’exécrables passions… oui, et cet ange déchu effrayera peut-être un jour les démons !

Charles Delmare prononça cette sinistre prophétie avec une si douloureuse et si effrayante conviction, que Geneviève, atterrée, stupéfaite, le regarda, et ne put que joindre les mains en poussant une exclamation de surprise et d’effroi.

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