Partie I · 38
Le lendemain matin de la journée précédente, journée si féconde en incidents, M. Dumirail, après une nuit fort agitée, passée presque tout entière à réfléchir, se rendit au chalet du col de Treserve, afin d’y aller chercher lui-même son fils, madame Dumirail et Jeane. Il donna l’ordre à ses domestiques, dans le cas où M. Charles Delmare se présenterait au Morillon, de lui dire que la famille serait de retour et l’attendait à dîner le soir, mais qu’on le priait de ne point se donner la peine de monter au chalet, M. Dumirail ignorant à quelle heure il en descendrait. Maurice et Jeane, ainsi qu’on le pense, dormirent peu ; levé dès l’aube, le jeune homme attendit avec impatience l’heure présumable à laquelle sa fiancée, toujours matinale, sortirait de la chambre où elle avait passé la nuit avec madame Dumirail.
Peu de temps après que le tintement mélancolique des grosses clochettes que les vaches portent au cou dans les montagnes eut annoncé qu’elles sortaient de l’écurie du chalet, afin d’aller paître dans les hautes prairies, Jeane parut au seuil de la maison rustique, laissant au lit madame Dumirail, et l’ayant assurée qu’une promenade la rétablirait complétement de son indisposition de la veille ; la jeune fille devinait que Maurice, avec qui elle n’avait pu, depuis son évanouissement, s’entretenir confidentiellement, désirait se trouver seul avec elle.
Àcent pas du chalet commençait un bois de hêtres et de sapins. Les deux fiancés s’y rendirent : un vieux tronc couvert de mousse, renversé près d’un épais taillis, leur offrait une sorte de banc naturel ; ils y prirent place. Jeane, calme et déjà presque rassurée, l’influence que San-Privato avait exercée sur elle étant, si cela peut se dire, plus actuelle, plus immédiate que persistante et réfléchie, en un mot, plus physique que morale, perdait une grande partie de son pouvoir, grâce à l’absence de celui qui la produisait ; enfin, la présence de Maurice devait distraire la jeune fille de ces souvenirs que l’isolement seul pouvait rendre d’une ténacité dangereuse.
L’influence de San-Privato sur Maurice avait été tout autre ; il avait blessé, envenimé des sentiments irritables tels que l’amour-propre et la jalousie, égaré des aspirations généreuses, telles que l’émulation et l’ambition de parvenir à une position élevée par un mérite éclatant ; aussi cette influence devait-elle être durable et durait encore, malgré l’absence de celui de qui elle émanait.
— Jeane, — dit Maurice d’une voix grave et émue, — nous avons à causer sérieusement, très-sérieusement ; je te demande de me répondre avec ta franchise habituelle.
— Jamais je n’ai manqué de sincérité envers toi, jamais je n’en manquerai, — reprit Jeane, attristée de voir son fiancé soucieux, abattu, malgré le départ de leur mauvais génie ; — parle, je t’en prie ; l’accent de tes paroles m’inquiète.
— Avant tout et d’abord, Jeane, m’aimes-tu toujours ?
Cette question, l’angoisse peinte sur les traits navrés de Maurice, surprirent péniblement la jeune fille, et elle le contempla d’un air si candide, si navré, que le jeune homme, profondément attendri, s’écria :
— Oh ! tu m’aimes encore ! je le vois, je le sens !… tu m’aimes toujours !
— Tu en doutais ?
— Non, non ! pardonne-moi !
Et Maurice ajouta, en portant la main à ses yeux humides :
— Ah ! c’est qu’hier, c’est que cette nuit, Jeane, si tu savais, j’ai tant souffert ! Hélas ! si je doute encore, ce n’est plus de toi, c’est de moi-même !
— Douter de toi… et pourquoi ?
— Parce que, maintenant, j’ai conscience du peu que je suis, et, plus que jamais, j’ai conscience de tout ce que tu vaux par le cœur, par la beauté, par l’esprit, par ce trésor de charmes qui ont…
Maurice s’interrompit et acheva ainsi mentalement sa pensée.
— Qui ont enflammé cet exécrable San-Privato, et il a pu cependant comparer Jeane aux femmes les plus séduisantes !
La jeune fille, étonnée de la brusque réticence de son fiancé, lui dit :
— De grâce, achève ta pensée… puis, — ajouta Jeane avec un demi-sourire, — je ferai bonne justice de tes flatteries.
Maurice se recueillit pendant un instant et reprit :
— Jeane, si cette conscience du peu que je suis me donnait le désir de sortir de mon obscurité, si je devais un jour, par mon mérite, conquérir une position aussi brillante, plus brillante peut-être que celle de mon cousin, si surtout l’unique mobile de mon ambition était mon vœu ardent de me rendre encore plus digne de toi, Jeane, m’aimerais-tu davantage ?
— Je serai sincère, — répondit la jeune fille, alarmée des velléités ambitieuses de Maurice : — je ne saurais t’aimer davantage.
— Quoi ! Jeane, mes efforts, ma persévérance à m’élever par toi et pour toi te laisseraient indifférente ?
— Indifférente, non sans doute ; je serais, au contraire, touchée, heureuse et fière de ce que ton amour t’eût inspiré une généreuse ambition ; je t’admirerais, je te glorifierais peut-être, mais mon amour pour toi ne saurait s’accroître, car, à cette heure, crois-moi, Maurice, je t’aime autant que l’on peut aimer.
— Jeane, si, à cette heure, je te disais : Nous sommes fiancés ; tu as ma foi, j’ai la tienne, nous pouvons compter l’un sur l’autre, notre affection est inaltérable, mais je souffre de ne pouvoir t’offrir qu’une position peu digne de toi. Je veux sortir de cette obscurité : encourage ma louable émulation… Nous sommes bien jeunes encore, résignons-nous à retarder notre mariage jusqu’à ce que…
— Maurice, — écoute-moi, — reprit Jeane d’une voix tremblant d’inquiétude et interrompant son fiancé ; — il ne s’agit ici, selon toi, que d’une supposition ; mais s’il s’agissait de ta part d’un projet réel, c’est à mains jointes, entends-tu ? à mains jointes, c’est à genoux que je te supplierais d’oublier ces rêves ambitieux et de demander à nos parents de hâter notre mariage ; et, devenue ta femme, c’est encore à mains jointes, c’est encore à genoux que je te supplierais de ne pas quitter la maison paternelle, de continuer de vivre près de moi, paisible, heureux, ainsi que par le passé. Ton amour, ta présence, nos goûts simples, nos occupations rustiques comblent mes vœux, je te jure ; car, à genoux encore, je te supplie de me laisser étrangère à ce monde où tu rêves de m’introduire ; je ne veux pas le connaître ! — ajouta Jeane avec une sorte de mystérieuse et involontaire appréhension, — non, je ne veux pas le connaître !
— D’où te vient une si vive répugnance, Jeane ? Tu parais troublée, effrayée !…
— En effet, j’ai peur.
— Peur ! et de quoi ?
— Je t’ai promis d’être sincère ; tu sauras, Maurice, ma pensée entière. Eh bien ! vivant ici, près de toi, je suis sûre de moimême ; je répondrais de notre bonheur à tous deux jusqu’à notre heure dernière.
— De sorte que, si notre condition nous plaçait dans un monde brillant dont tu serais la reine, tu douterais de toi, de notre bonheur ?
— Oui.
— Jeane, que dis-tu ?
— La vérité. Tiens, vois-tu, je ne sais quel instinct de conservation, quelle voix secrète de l’âme me dit : « Reste ici près de Maurice, ton époux bien-aimé ; à cette condition, votre bonheur à tous deux est assuré ; mais, si tu mets le pied dans le tourbillon du monde, tu seras entraînée malgré toi, tu seras malheureuse, tu regretteras ta chère retraite du Jura. » Maurice, mon ami, ne bravons pas l’inconnu, ne tentons pas la destinée ; soyons reconnaissants envers la Providence : elle nous a sauvés peut-être de nous-mêmes par le brusque départ de cet homme, qui déjà nous a fait tant de mal, et dont, à cette heure encore, tu subis à ton insu l’influence. Je te le répète, nous sommes perdus peut-être si nous cherchons le bonheur ailleurs qu’ici.
— Ah ! je voudrais croire à tes paroles !
— Pourquoi en douter ?
— Et tes aveux, les oublies-tu, Jeane ? Oublies-tu donc ton enivrement soudain causé par le seul récit de ces fêtes que racontait notre cousin ?
— S’il a suffi d’un récit pour m’enivrer, juge donc, d’après cela, ce que serait pour moi la réalité ! — s’écria la jeune fille dans un élan de franchise d’une naïveté presque effrayante qui frappa Maurice d’une sorte de stupeur, car il ne trouva pas un mot à répondre à sa fiancée, qui poursuivit : — Me croiras-tu maintenant ? me croiras-tu ?
— Oh ! oui, je te crois, Jeane.
— Et vous ne sauriez mieux faire, Maurice, car jamais la vérité n’a parlé langage plus saisissant, — dit Charles Delmare, qui, en venant à la rencontre des deux fiancés, avait entendu les dernières paroles de Jeane.