Partie I · 39
Maurice et Jeane, à l’aspect de leur ami, se levèrent et l’accueillirent avec leur cordialité habituelle. La jeune fille lui dit :
— Venez, venez, cher maître, car je vous aurai certainement pour auxiliaire dans ma lutte contre les projets ambitieux de Maurice.
— N’en doutez pas, chère mademoiselle Jeane.
— Ainsi, cher maître, — reprit Maurice, — j’agis sagement en renonçant à la généreuse ambition que m’inspirait mon amour pour Jeane ?
— Je vous adresserai une question, mon enfant, avant de vous répondre. Vous rappelez-vous qu’hier, au risque de vous faire momentanément douter de mon amitié, je vous engageais instamment à écouter les paroles de votre cousin, si pénible, si odieux que fût pour vous cet entretien ?
— Il est vrai, — reprit Maurice ; — je me suis d’abord révolté contre vos avis, dont je ne voyais pas le but, cher maître, quoique vous disiez à ce sujet que les breuvages salubres sont souvent amers.
— Cette comparaison était juste, car maintenant se manifestent les effets salutaires de cette coupe d’angoisse vidée par vous jusqu’à la lie ; oui, sans doute, — ajouta Charles Delmare, comprenant le regard interrogatif des deux fiancés. — Ainsi, chère demoiselle Jeane, avouez qu’en écoutant San-Privato et laissant ainsi libre cours à son audace, vous avez été effrayée ; avouez encore que l’effroi a éveillé en vous cet instinct de conservation morale qui vous faisait vous écrier, en vous jetant dans mes bras : « Sauvez-moi ! »
— Vous ne vous trompez pas, — répondit Jeane tressaillant et après un instant de réflexion ; — non, vous ne vous trompez pas, cher maître.
— Enfin, quant à vous, Maurice, — ajouta Charles Delmare, — hier, durant cet entretien dont vous étiez révolté, cet homme n’essayait-il pas, avec son astuce habituelle, de vous persuader que Jeane, possédée du désir secret de briller dans le monde, se résignerait à regret, par déférence pour vous, à une existence obscure ? Aussi, qu’arrivait-il ? Vous cédiez à un sentiment généreux en soi ; vous vouliez parvenir à une position élevée, afin d’offrir un jour à Jeane un nom digne d’elle. Ce projet, comment pouvait-il s’accomplir ? D’abord, à la condition d’ajourner votre mariage ; puis, pour embrasser une nouvelle carrière, il fallait vous séparer de Jeane, aller à Paris : là vous attendaient mille tentations, mille occasions de faillir, rendues plus dangereuses encore par votre inexpérience des hommes, par votre candeur loyale, par la fougue de votre naturel. Alors, qui sait ? pauvre enfant, oubliant les austères principes de votre jeunesse, la foi promise à votre fiancée, les enseignements de votre famille et plus tard mes remontrances ; entraîné, égaré, vous vous précipitiez peut-être dans un abîme de malheur, et ainsi vous tombiez dans le piège que vous tendait San-Privato, jaloux de votre bonheur ; il les tuait tous deux, l’un par l’autre, faisant de vous-même l’artisan de votre perte, et cet homme triomphait dans sa haine assouvie !
— Mon Dieu ! serait-ce possible, cher maître ?… Croyez-vous un homme, si méchant qu’il soit, capable d’une si infernale machination ? — dit Maurice avec un accent de doute et d’effroi. — Cependant ainsi s’éclaircirait le mystère de sa conduite. Mais quel mal lui ai-je donc fait, à ce démon ?
— Un ange vous aime, vous préfère à ce démon : de là sa haine et sa rage ; mais l’ange veillait. Jeane, en tremblant pour elle, tremblait aussi pour vous ; alarmée de vos projets ambitieux, y voyant votre perte à tous deux, elle a trouvé dans sa ferme raison, dans son cœur et surtout dans son amour, la force, le pouvoir de vous convaincre.
— Oh ! oui, elle m’a convaincu à jamais, convaincu que chercher le bonheur ailleurs qu’ici et près d’elle, ma compagne chérie, c’était folie ! — s’écria Maurice avec l’expansion d’une ineffable conviction ; — je la crois maintenant. Jeane, mon bon ange, notre cher maître l’a dit, tu veillais sur moi.
— Ah ! mon bien-aimé Maurice ! — reprit Jeane, non moins radieuse que son fiancé, — je ne regrette plus maintenant ce que nous avons souffert depuis trois jours. Qui sait si nous n’aurons pas acquis la sagesse à ce prix ?
— Parvenir à la sagesse en passant par la folie, ah ! cher maître, quelle école ! Et quand je pense qu’il y a trois jours…
— Il y a trois jours, — reprit Charles Delmare en souriant, — vous étiez chez moi, et, me parlant de votre cousin, attaché-payé d’ambassade à l’âge de vingt ans : « Attaché sent trop le servage, et payé sent trop le gage, me disiez-vous gaiement. Je ne serai jamais attaché qu’à nos montagnes et payé de mes travaux que par les fruits de la terre, notre bonne nourricière… »
— C’est pourtant vrai, cher maître ; alors je disais cela, je pensais cela. — Et tout à l’heure, vous rêviez d’être apprenti diplomate.
— Hélas ! oui ; mais ce qui rend ma faute excusable, c’est qu’elle n’avait d’autre mobile que l’espérance de voir un jour ma Jeane appelée madame l’ambassadrice.
— Fi donc ! — reprit gaiement la jeune fille, renaissant, ainsi que son fiancé, à la confiance, à la certitude de leur bonheur prochain ; — fi donc qu’est-ce pour moi que ce titre mesquin d’ambassadrice, pour moi, princesse des bluets, duchesse des primevères, églantines et autres domaines printaniers ? Fi donc ! ambassadeur, ambassadrice… pour qui nous prend-on, s’il vous plaît ? Moi ! bientôt la royale épousée de mon bien-aimé souverain, le roi des vertes prairies, autocrate des blés en fleurs ! N’est-ce pas nous, au contraire, qui, couronnés de trèfle incarnat et assis sur notre trône de luzerne rose, recevrons ambassadrices et ambassadeurs, à nous envoyés par nos voisins, rois de leurs guérets, afin de traiter d’un échange de brebis contre des chevreaux, de semences pour la moisson prochaine, ou d’une terrible guerre contre les loups ravisseurs. Ainsi donc, ô mon noble sire, — ajouta la jeune fille souriant et tendant la main à son fiancé, — ne dérogeons pas jusqu’à l’ambassade, restons heureux et fiers de notre royauté rustique !
Il est impossible de rendre la grâce enchanteresse déployée par Jeane en prononçant ces paroles avec une gaieté charmante, qui témoignait du calme renaissant dans son cœur et de sa foi dans l’avenir.
Maurice, sentant aussi les derniers troubles de son âme se dissiper sous la douce influence de sa fiancée, se mit à ses genoux, et, la contemplant avec adoration :
— Ange, ô bon ange de ma vie ! tu dis vrai, restons heureux et fiers de notre royauté rustique ; ton amour m’a couronné, m’a fait roi… plus que roi, ton amant, ton époux !
Puis, se levant, palpitant d’ivresse et prenant Jeane par la main :
— Viens, viens ; mon père est au chalet, allons le prier de hâter notre union.
Et, s’adressant à Charles Delmare, Maurice ajouta :
— Ah ! cher maître, bénis soient aussi vos conseils ! Je reviens à mon refrain favori : « Vivent les prés fleuris et ma femme tant aimée !… Laboureur je suis né, laboureur je mourrai ! »
Les deux jeunes gens, se tenant par la main, cédèrent à l’élan d’une joie folle, et, ainsi que l’on dit, ne touchant pas la terre, effleurant à peine l’herbe des prés, se dirigèrent en courant vers le chalet, afin de prier M. et madame Dumirail de rapprocher l’époque de leur union. Charles Delmare les suivit d’un regard attendri, se disant avec ravissement :
— Enfin, ces chers enfants, ils sont sauvés…
Puis, étouffant un soupir de douloureuse angoisse :
— Hélas ! bientôt San-Privato tiendra sa promesse, révélera mon fatal secret à M. Dumirail ; alors ma fille sera perdue pour moi ; à ses yeux, je serai le meurtrier de son père… elle ne ressentira plus pour moi que de l’aversion, que de l’horreur !
M. Dumirail, préoccupé, soucieux et depuis peu arrivé au chalet, s’entretenait avec sa femme et lui disait :