Partie I · 40
— Avoue que tu es aussi dépitée que moi de voir notre neveu, à son âge, chargé d’affaires avec le titre d’Excellence, puisqu’on l’appelle Votre Excellence !
Et, soupirant, M. Dumirail ajouta avec amertume :
— Son Excellence, Son Excellence, tandis que notre fils…
Madame Dumirail, voyant son mari redevenir silencieux, reprit :
— Non-seulement, mon ami, je n’éprouve aucun dépit de l’avancement d’Albert, mais j’ai fini, grâce à Dieu, par vaincre certains mauvais sentiments d’envie ou de jalousie maternelle qui s’étaient éveillés en moi depuis l’arrivée de ma belle-sœur et de notre neveu.
— Ma chère Julie, ce que tu éprouvais, ce que j’éprouve moi-même, n’a aucun rapport avec la jalousie ou l’envie : c’est le regret très-louable de voir notre fils, qui s’est peut-être abusé sur sa véritable vocation, végéter ici obscurément, tandis que, grâce à son intelligence, il aurait pu, autant et mieux que personne, prétendre à une haute position sociale.
— C’est possible, mais…
— Non-seulement cela est possible, mais c’est plus que probable.
— D’accord, mon ami. Il est donc probable que…
— Tu pourrais même dire : « Il est certain que Maurice, doué comme il l’est, aurait pu et peut prétendre à tout. »
— J’y consens ; mais enfin, par goût, il a préféré suivre ton exemple, mon ami, et…
— Il a préféré, il a préféré, c’est bientôt dit ; quelles preuves avons-nous de cette préférence ?
— Ne l’entendons-nous pas répéter, chaque jour, qu’il ne veut jamais quitter nos montagnes ?
— Parce qu’il ne connaît rien au delà de notre horizon borné.
— Qu’importe ! mon ami, puisque cet horizon, si restreint qu’il soit, convient à Maurice ?
— Cela lui convient aujourd’hui ; qui sait si demain cela lui conviendra ?
— Tout fait supposer que…
— Une supposition, ma chère Julie, n’est pas une certitude…
— Non sans doute ; cependant je…
— Enfin, il ne t’est jamais venu, non plus qu’à moi, la pensée de contrarier la vocation de notre fils, n’est-ce pas ?
— À Dieu ne plaise !
— S’il avait voulu embrasser quelque carrière que ce fût, nous n’eussions mis à ce désir aucun empêchement.
— Aucun ; mais…
— Ainsi, admettons qu’il veuille, comme son cousin, embrasser la carrière diplomatique, t’y opposerais-tu ?
— En vérité, mon ami, cette question est tellement en dehors de nos prévisions, de nos espérances, qu’elle me surprend profondément.
— Enfin… réponds à ma question…
— Eh bien ! mon ami, je ne m’opposerais pas à la nouvelle vocation de mon fils si elle était véritable ; mais je tâcherais de l’en détourner.
— Pour quelle raison ?
— Parce que tous nos projets seraient bouleversés ; il faudrait peut-être nous séparer de Maurice, ajourner l’époque de son mariage avec Jeane…
— Hier, ne trouvais-tu pas toi-même Maurice et Jeane trop jeunes pour se marier ?
— Oui… mais, me rendant aux sages observations de notre ami M. Delmare, j’ai changé d’avis.
— Mon Dieu, ma chère Julie, — dit M. Dumirail interrompant sa femme avec une croissante impatience, — certes, notre voisin Delmare est un homme d’esprit et d’expérience ; il connaît les hommes, et s’il a un défaut, c’est de les connaître trop bien…
— Ce défaut-là me paraît ressembler fort à une qualité.
— Tu es dans l’erreur, ma chère Julie, car notre voisin, connaissant trop bien les hommes, a conçu la plus triste opinion de l’espèce humaine : ainsi, parce que, prodigue et dissipateur, il a jadis follement dépensé sa fortune et s’est ruiné, il croit que tout le monde devra être aussi fou que lui, à commencer par notre fils. La politesse m’a toujours empêché de faire observer à notre voisin qu’élevé par un père d’une faiblesse aveugle et quasi stupide, il avait malheureusement dû porter les fruits déplorables de cette belle éducation-là, et qu’il n’y avait aucune comparaison à établir entre lui et notre fils, élevé par nous ainsi qu’il l’a été. Aussi le verrais-je sans l’ombre d’appréhension se séparer de nous, dût-il être exposé à toutes ces occasions de faillir dont notre très-sceptique voisin s’alarme avec une exagération que je taxerais de ridicule, si elle n’avait sa source dans l’affection qu’il paraît, d’ailleurs, nous témoigner.
— Il me semble… et à tort, je l’espère, mon ami… que tu ne parles plus de M. Delmare avec ta bienveillance, ta cordialité accoutumées ?
— Moi ? Tu te trompes !
— Non, je te l’assure, et, à ton insu, bien certainement, tu te montres ironique, presque acerbe à l’égard d’un homme excellent, qui, depuis trois ans, nous a donné tant de gages d’affection, de dévouement, et qui nous a rendu enfin d’inappréciables services en concourant surtout l’éducation morale de nos enfants.
— Je ne crois en rien manquer aux devoirs de la reconnaissance et de l’amitié, ma chère Julie, en signalant quelques exagérations dans la manière de voir de notre voisin ; il n’est point, que je sache, impeccable et à l’abri des faiblesses de l’esprit humain, — répondit sèchement M. Dumirail. — Je crois enfin pouvoir et devoir combattre la fort peu rassurante opinion que M. Charles Delmare voudrait nous imposer à l’endroit de notre fils.
— Quant à moi, mon ami, chaque jour je remercie Dieu d’avoir, ainsi que l’on dit, délivré Maurice de la tentation du mal, puisque ses goûts modestes et sa prochaine union avec sa cousine le fixeront pour toujours près de nous.
— Voilà ce dont nous ne pouvons nullement répondre, ma chère amie, non ! Je suis, au contraire, presque certain qu’il s’est opéré ou qu’il va s’opérer un changement radical dans les tendances de notre fils ; son avenir pourra être très-modifié. Or, entre nous, je serais loin de regretter ce changement. Je vais te confier toute ma pensée à ce sujet.
— Ah ! puissent mes pressentiments me tromper ! — pensait madame Dumirail avec une anxiété mortelle. — Grand Dieu ! l’orgueil paternel mal compris pourrait-il troubler, égarer un esprit aussi lucide, aussi ferme, aussi sage que celui de mon mari !