Partie I · 41
M. Dumirail, après quelques moments de recueillement, dit à sa femme :
— N’as-tu pas été frappée de l’air soucieux, pensif, presque sombre de Maurice depuis hier au soir, que ce courrier galonné d’or est venu annoncer à notre neveu qu’il était nommé chargé d’affaires ?
— Durant la soirée d’hier, qu’il a passée ici, au chalet, avec moi, alors que Jeane, revenue de son évanouissement, sommeillait, notre fils, en effet, m’a semblé triste, préoccupé ; mais rien ne me donne à penser, mon ami, que la tristesse de Maurice fût causée par la nomination de son cousin au poste qu’il va remplir.
— À quelle cause, alors, attribuer les soucis de notre fils ?
— Peut-être au sentiment de jalousie auquel il avait un moment cédé avant-hier.
— C’est impossible… il est maintenant fiancé à Jeane, et Albert est parti ; notre fils n’a donc même plus le prétexte d’être jaloux. Or, évidemment, sa tristesse, ses préoccupations doivent avoir et ont d’autres causes.
— Lesquelles, mon ami ?
— Maurice, j’en suis convaincu, éprouve, non de l’envie, ce serait le calomnier, mais une généreuse émulation en songeant à la brillante carrière ouverte à son cousin ; aussi notre fils éprouve-t-il une sorte de découragement en se disant qu’il consacrera sa vie à engraisser des bœufs et des porcs ou à surveiller la confection des fromages du Jura, ainsi que le répétait ma sœur avec un ricanement sardonique qui finissait par m’exaspérer. Aussi, morbleu ! ne fût-ce que pour lui donner une bonne leçon de modestie maternelle, à madame ma chère sœur, je voudrais lui prouver que, si gros paysan qu’il soit, notre fils a autant, sinon plus, de capacité que notre neveu ; cela serait démontré de reste dans le cas où Maurice, ainsi que j’ai tout lieu de le croire, éprouverait une louable ambition. Nous saurons d’ailleurs bientôt à quoi nous en tenir là-dessus.
— Comment ?
— En interrogeant Maurice à ce sujet ; car il se pourrait que, de crainte de nous contrarier ou d’être mal accueilli de nous, ce cher enfant nous dissimulât son secret désir. En ce cas, c’est à nous d’aller au-devant de sa pensée, dans l’intérêt de son avenir.
— Mon ami, plus je t’écoute, plus mes inquiétudes augmentent…
— À propos de quoi ?
— À propos de la seule possibilité de ce changement de vocation chez mon fils. Les conséquences de ce changement seraient incalculables.
— Incalculables ?… Il me semble, au contraire, très-facile de les calculer.
— Sans doute, rien n’est malheureusement plus facile ; il faudrait d’abord ajourner de beaucoup le mariage de notre fils et de Jeane.
— Ils sont si jeunes !
— Il faudrait ensuite… et à cela je ne saurai jamais me résoudre… il faudrait peut-être nous séparer de Maurice !
— Ma chère Julie, les parents doivent aimer leur enfant pour lui, non pour eux-mêmes, et courageusement sacrifier leurs goûts, leurs habitudes, lorsque ce sacrifice est nécessaire.
— Mon ami, tu n’y penses pas ? Maurice, à son âge, inexpérimenté, ardent, impétueux ainsi que nous le connaissons, abandonné à lui-même dans une grande ville, à Paris peut-être, grand Dieu ! souviens-toi donc des craintes si justes exprimées à ce sujet par notre ami.
— Encore une fois, Julie, notre voisin, ayant failli, croit tout le monde faillible, et tu me permettras d’avoir, lorsqu’il s’agit de mon fils, meilleure créance en moi qu’au jugement d’un étranger. D’ailleurs, s’il te coûtait de te séparer de Maurice, dans le cas où il serait obligé d’aller étudier à Paris, pourquoi ne l’accompagnerais-tu pas ?
— Mais, alors, c’est de toi qu’il me faudrait me séparer ?
— Hésiterais-tu, si cette séparation momentanée était utile à ton fils ?
— Tiens, mon ami, puisque, après tout, il ne s’agit heureusement que de suppositions, de grâce, épargne-les-moi ; elles m’attristent, elles m’alarment, à tort sans doute, oh ! bien à tort, je le sais. Est-ce qu’il est possible de raisonnablement admettre que notre existence puisse être ainsi, du jour au lendemain, transformée, bouleversée de fond en comble, parce que notre fils, cédant à un caprice ou à de folles suggestions, voudrait changer de carrière, au risque de compromettre son bonheur, son avenir ? Ah ! mon ami, à cette seule pensée, les plus noirs pressentiments m’accablent.
— Je croyais, Julie, ton caractère plus ferme…
— Mon ami, je témoigne, au contraire, de quelque fermeté de caractère en m’efforçant de ne pas dévier de la voie que nous suivons depuis vingt ans pour le bonheur de notre fils et pour le nôtre.
— D’où il suit que… moi, je suis d’un caractère faible ? — reprit M. Dumirail avec un accent de brusquerie et d’aigreur jusqu’alors à peine contenu et qui devait aller croissant ; — de sorte que j’abandonne la bonne voie où nous avons marché jusqu’ici, et que, sciemment, j’en prends une mauvaise ?
— Mon ami, je t’en conjure, ne…
— Ces reproches de faiblesse et d’imprudence, en quoi les méritai-je, s’il vous plaît ?
— Encore une fois, mon ami, ces reproches, ce n’est pas moi qui te les adresse.
— Ainsi, parce que je regarderais comme un devoir sacré de respecter le choix de mon fils, s’il voulait embrasser une nouvelle carrière, je suis un homme faible ! Ainsi, je suis un homme imprudent, inconsidéré, parce que j’aurais le courage de sacrifier mes goûts à l’intérêt de mon fils, au lieu de me renfermer dans un égoïsme d’ailleurs fort commode, en repoussant tout changement qui porterait la moindre atteinte à l’agréable existence dont je jouis !
— Mon ami, — reprit madame Dumirail les yeux humides de larmes, — depuis vingt ans de mariage, voilà le premier mot dur et injuste que vous m’ayez adressé.
— Parce que, pour la première fois depuis notre mariage, je découvre, avec autant de surprise que de chagrin, qu’en certaines circonstances vous oublieriez peut-être l’intérêt de votre fils pour ne songer qu’à vos convenances personnelles.
— Puisse l’avenir ne pas cruellement démontrer qui de vous ou de moi parle en ce moment le langage d’une tendresse éclairée !… Ah ! mon ami, — ajouta madame Dumirail d’une voix altérée, — vous qui d’ordinaire témoignez d’un esprit si prudent et si sage, pouvez-vous ?…
— En d’autres termes, ma sagesse a tourné en folie, et je déraisonne, Madame, il m’est pénible de vous le déclarer… ce reproche touche à l’injure et me blesse profondément.
— Ah ! votre injustice est révoltante… et je…
— Achevez, madame.
Madame Dumirail, trop émue pour répondre avec calme, se tut pendant quelques moments, se recueillit, et reprit avec un accent rempli de déférence et de tendresse :
— Mon ami, ce qui vient de se passer entre nous est un enseignement ; Dieu veuille qu’il ne soit pas inutile ! Tout à l’heure tu me disais : « Nous qualifions faussement d’envie notre regret de ce que la carrière de notre fils ne sera pas aussi brillante que celle de son cousin ; d’honnêtes gens comme nous, aimant leur fils comme nous l’aimons, sont incapables de céder à de mauvais sentiments. » Hélas ! pourtant, si l’on doit juger d’un sentiment par la bonne ou mauvaise influence qu’il exerce sur nous… Vois donc !… pendant vingt ans, nous n’avons jamais été désunis par un désaccord sérieux ; nos rapports ont toujours été affectueux, dignes de notre estime mutuelle, et voici que, pour la première fois de notre vie, nous échangeons des paroles aigres, chagrines, qui, de ma part, dis-tu, vont jusqu’à l’injure. T’injurier… moi, grand Dieu ! qui ai pour toi autant de tendresse que de respect ! Mon ami, je le demande à ta droiture, à ta raison, un sentiment généreux en principe aurait-il ces funestes conséquences ? nous diviserait-il ainsi, nous qui chérissons notre fils ? Va, crois-moi, mon ami, ne nous abusons pas ! ce que nous avons éprouvé, car, moi aussi, pendant un moment je l’ai ressenti, c’est de l’envie, la haineuse, la hideuse envie !… Elle a pris, pour nous égarer, le masque d’un généreux orgueil paternel, mais elle se trahit par ses œuvres : je la reconnais à la discorde qu’elle sème déjà entre nous ! Ah ! contre cette exécrable passion, je lutterai de toutes mes forces d’épouse et de mère. Oui, à cette lutte, mon ami, je suis résolue, parce que, en luttant, je défends mon fils !
— Défendre votre fils, madame… et contre qui ? — s’écrie M. Dumirail, d’abord quelque peu apaisé, sinon convaincu par les premières paroles de sa femme.
Puis, s’irritant de nouveau :
— Contre qui voulez-vous défendre votre fils ?
— Contre sa propre faiblesse, mon ami, — répondit d’une voix ferme madame Dumirail, reconnaissant avec douleur la vanité de sa tentative conciliatrice ; — oui, je défendrai mon fils contre sa faiblesse, et, s’il le fallait, contre la vôtre.
— Madame, cette audace… !
— Cette audace… au besoin… je l’aurai.
— C’en est trop ! Et qui donc, ici, madame, a le droit de décider de l’avenir de mon fils ?
— Ah ! fasse le ciel que, de cet avenir, ce ne soit pas vous, monsieur, qui décidiez, dans l’aberration d’esprit où je vous vois ! Et, puisque vous ne voulez pas écouter la voix de la raison, je dois enfin vous dire ce que j’ai eu vingt fois sur les lèvres depuis le commencement de ce pénible entretien.
— Je suis curieux de vous entendre.
— Eh bien ! monsieur, vous prêtez à notre fils une vocation qu’il n’a pas, d’ambitieux désirs qu’il n’a pas. C’est vous, oui, vous seul, qui, égaré par l’égoïsme de l’orgueil paternel, voulez pousser Maurice dans une voie nouvelle ; car je vous défie d’affirmer qu’il vous ait dit un mot, un seul mot, de cette vocation qu’il vous plaît de lui supposer.
— Et quand cela serait, madame ?
— Ainsi, vous l’avouez, c’est à l’insu de Maurice que…
— Et qu’ai-je donc à cacher, madame ? Quoi donc de plus légitime, de plus respectable, que le sentiment d’un père qui, mettant son ambition, sa fierté dans le succès que son fils peut obtenir par son mérite, serait désireux de voir la carrière de son enfant éclatante et considérée ? Ainsi je déraisonne, je risque de compromettre l’avenir de Maurice, parce que je suis résolu, non de provoquer, mais de favoriser la vocation de mon fils, s’il voulait servir son pays dans l’une des plus nobles professions qu’il soit donné à un citoyen d’embrasser ? Est-ce qu’en cela je suis en contradiction avec mes principes ? Est-ce qu’avant-hier encore, madame, je ne vous disais pas : « Nous ne saurions, certes, désirer pour Maurice une condition plus douce, plus paisible, plus heureuse que celle qu’il a choisie ; mais il en est de plus brillantes et de plus honorées, par cela qu’elles sont plus difficiles, plus laborieuses ? »
— Ah ! croyez-moi, au nom du ciel, croyez-moi ! — reprit avec une croissante et douloureuse angoisse madame Dumirail ; — malgré vous, ou à votre insu, et c’est là votre excuse, car vous êtes homme de bien, homme de cœur, vous cédez à l’égoïsme de la jalousie paternelle. Vous enviez votre sœur, de qui le fils est aujourd’hui décoré du titre d’Excellence ; ce titre vous a tourné la tête, voilà le vrai. Vous rêvez maintenant pour Maurice le titre d’Excellence… et à cette vanité, d’une réalisation si douteuse, vous sacrifieriez aveuglément aujourd’hui le bonheur de notre fils ; non, non, cent fois non ! Comme mère, comme épouse, je protesterai, je lutterai contre votre funeste ambition, tant que me restera la force ou le pouvoir de protester, de lutter.
— Eh bien ! nous verrons, madame, dans cette lutte, à qui restera l’avantage. Mais, d’abord, retenez ceci : Dans le cas où, ainsi que cela est possible, Maurice désirerait entrer dans la diplomatie, il partirait pour Paris, afin d’y suivre son cours de droit et d’aller travailler au ministère des affaires étrangères, puisque le bonheur veut que j’aie rendu d’assez grands services à M. de Morainville pour pouvoir tout attendre de sa protection en faveur de mon fils, dont il facilitera les débuts diplomatiques. J’ai écrit ce matin même à ce sujet à M. de Morainville, le priant de me répondre courrier par courrier. Enfin, madame, mon égoïsme, mon imprévoyance, mon insanité d’esprit me laissent heureusement assez de judiciaire pour reconnaître que Maurice ne peut être abandonné seul à lui-même, à Paris, malgré la sollicitude tutélaire dont l’entourerait certainement M. de Morainville. Je vous propose donc d’accompagner notre fils à Paris, et, si vous refusiez d’accomplir ce devoir sacré… je l’accomplirais moi-même, après avoir affermé le Morillon, opération prompte, facile et avantageuse, car nos terres sont maintenant tellement mises en valeur, que je reçois chaque jour, de la part de personnes les plus solvables, l’offre de prendre à bail le Morillon pour trente mille francs par année. Voilà, madame, à quoi, le cas échéant, je suis décidé. Engagez maintenant, si cela vous plaît, une lutte impuissante contre moi, rien ne pourra ébranler ma volonté.
M. Dumirail fut interrompu par l’entrée de Jeane et de Maurice, accompagnés de Charles Delmare.