‹ Les Fils de familleChapitre 42 sur 108 · Partie I · 42

Partie I · 42

M. Dumirail se tut et parut embarrassé à la vue de Jeane, de Maurice et de Charles Delmare. Celui-ci, remarquant l’animation des traits de son ami, sa physionomie empreinte d’une colère contenue, pressentit qu’une discussion orageuse venait d’éclater entre les deux époux, discussion dont il s’alarma d’autant plus qu’elle était absolument contraire à leurs habitudes et annonçait chez M. Dumirail une profonde perturbation morale.

Les deux fiancés, absorbés par la pensée de la démarche qu’ils venaient tenter auprès de leurs parents avec la presque certitude de réussir, ne firent pas la même observation que leur cher maître ; mais tous deux ne purent cacher leur surprise lorsque M. Dumirail, toujours si affectueux, leur dit brusquement, presque durement :

— Que voulez-vous ? Vous voyez bien que je suis occupé à causer avec ma femme.

Et, s’adressant à Charles Delmare d’une voix moins brusque, mais dont l’accent témoignait d’une certaine impatience imprévue, M. Dumirail ajouta :

— Je ne comptais pas, mon cher voisin, avoir le plaisir de vous voir ce matin. Vous n’êtes donc pas allé au Morillon avant de venir ici ?

— Non, mon ami, j’ai monté directement au chalet. Aviez-vous laissé chez vous quelque recommandation à mon adresse ?

— On devait vous dire que nous vous attendions pour dîner, mais qu’il était inutile de vous donner la peine de monter au chalet, où nous désirions passer la journée absolument en famille.

Ces derniers mots : « Absolument en famille, » frappèrent Charles Delmare d’un profond et douloureux étonnement ; il se voyait, pour la première fois depuis trois ans, exclu de l’intimité de ses amis ; la froideur soudaine et très-visible de M. Dumirail envers lui le persuadait qu’il était, ainsi que l’on dit, de trop ; mais la circonstance était à ses yeux assez grave pour qu’il n’écoutât pas le ressentiment de la susceptibilité blessée ; il résolut donc de ne point paraître s’apercevoir de la froideur de son ami, remarquant, d’ailleurs, que madame Dumirail, de qui la figure triste et altérée le frappa, semblait l’engager du regard à rester, il resta.

— Mon père, — dit Maurice à M. Dumirail, — avant-hier au soir, toi et ma mère, vous nous avez fiancés, nous promettant de hâter autant que possible l’époque de notre mariage. Nous venons, Jeane et moi, te rappeler, ainsi qu’à ma mère, votre promesse.

— Et dans cette promesse nous mettons tout notre espoir, — ajouta Jeane ; — car cette promesse doit assurer le bonheur de notre vie.

— Béni soit Dieu ! — pensait madame Dumirail jetant un regard expressif à Charles Delmare, qui en comprit la signification, — béni soit Dieu ! Maintenant, je ne redoute plus les suites de ma lutte contre l’aberration de mon mari ; mon fils lui-même est mon auxiliaire, qu’ai-je à craindre ?

M. Dumirail, malgré la contrariété, le désappointement que lui causait la démarche des deux fiancés, se domina, et répondit à son fils d’une voix affectueuse et grave :

— Ta mère et moi, mon cher Maurice, serons fidèles à notre promesse, puisque ton union avec ta cousine comble nos vœux. Seulement, quant à ce qui est de hâter l’époque de votre mariage, je te demande instamment de mûrement réfléchir ; Jeane et toi, vous êtes encore très-jeunes. Or, telle ou telle circonstance imprévue pourrait te faire regretter trop de précipitation à contracter si jeune un engagement indissoluble.

— Mon père, nous avons mûrement réfléchi, Jeane et moi ; nous sommes certains, elle te l’a dit, de trouver le bonheur dans ce mariage et dans notre résolution de passer ici nos jours près de vous.

— Jamais vous n’avez été mieux inspirés, mes enfants, — dit vivement madame Dumirail, — et, ainsi que vous, nous hâtons de tous nos désirs le jour de votre union.

— Sans doute, — reprit M. Dumirail, contenant son impatience et son irritation. — Ainsi, mon fils, tu es bien résolu à rester cultivateur ?

— Oui, mon père.

— Te crois-tu certain… aussi certain toutefois que l’on peut l’être… qu’à ton goût pour l’agriculture ne succédera pas une autre vocation ?

— Je ne le pense pas.

— Ah ! Maurice, quelle douce joie tu me causes en parlant ainsi ! — dit madame Dumirail. — Je n’ai point, d’ailleurs, lieu de m’étonner ; combien de fois ne nous as-tu pas dit : « Laboureur je suis né, laboureur je mourrai ! »

— Ainsi, — reprit M. Dumirail, parvenant à dominer la colère croissante que lui causait l’intervention de sa femme, — ainsi, mon ami, tu ne vois rien de désirable au delà de la modeste et obscure condition qui t’est réservée ? Ainsi, tu ne regrettes et tu ne regretteras jamais… je te cite ce fait parce que nous l’avons sous les yeux… tu ne regretteras jamais, dis-je, de n’avoir pas, par exemple, élevé ton ambition, très-louable d’ailleurs, jusqu’à une carrière aussi brillante que celle de ton cousin San-Privato ?

— S’il faut te dire la vérité, mon père, certaines velléités ambitieuses s’étaient éveillées en moi depuis l’arrivée de mon cousin, — répondit Maurice ; — mais cette ambition a été éphémère.

— J’en étais sûr ! mes pressentiments ne me trompaient pas ! — se dit M. Dumirail triomphant et plus que jamais décidé à persévérer dans ses projets.

Puis il reprit tout haut, s’adressant à Maurice :

— Ce que tu viens de m’apprendre là, mon cher enfant, est un aveu de la plus haute importance. Et d’où vient que tu nous avais caché jusqu’ici cette velléité d’ambition, des plus louables, je te le répète ?

— Maurice vous l’avait cachée par cette raison fort simple, mon ami, que l’ambitieuse velléité de ce cher enfant a été, grâce à Dieu ! aussi éphémère que soudaine, — reprit Charles Delmare, — et, tout à l’heure encore, il nous disait…

— Mon cher voisin, — reprit froidement M. Dumirail, — la question dont il s’agit a, selon moi, une telle gravité, que vous trouverez bon que mon fils me réponde librement et en dehors de toute influence, si bien intentionnée d’ailleurs qu’elle puisse être.

— La réponse de Maurice est à ce point conforme à sa pensée, qu’en entrant ici, sa première parole a été de nous dire qu’il ne voulait jamais nous quitter, — ajouta madame Dumirail. — Il est donc hors de doute que…

— Pardon si je t’interromps, ma chère amie, — dit M. Dumirail, s’efforçant de donner à son accent, à sa physionomie l’affectuosité dont il témoignait habituellement envers sa femme, ne voulant pas laisser soupçonner leur récent discord aux deux fiancés ; — je te ferai la même observation qu’à notre cher voisin : notre fils doit nous dire, librement et sans réticence, sa pensée… sa pensée tout entière… en une conjoncture si grave.

Et, s’adressant à Maurice :

— Tu me disais, mon ami, que, depuis l’arrivée de ton cousin, certaines velléités ambitieuses s’étaient éveillées en toi ?

— Il est vrai, mon père ; mais cette ambition ne m’était pas, à bien dire, personnelle ; ce n’est pas pour moi que j’étais ambitieux.

— Pour qui donc l’étais-tu, mon fils ?

— Pour Jeane ; j’aurais voulu lui sacrifier mes goûts rustiques, si ses goûts, à elle, eussent été différents des miens ; j’eusse été heureux de lui apporter un nom dont elle aurait pu s’enorgueillir !

— Mais j’ai répondu à Maurice que mon unique désir au monde était de devenir sa femme et de continuer de vivre parmi vous, chère tante, cher oncle, qui déjà me donniez le doux nom de fille ! — dit Jeane. — Aussi ai-je supplié Maurice de renoncer à une ambition dont j’étais le seul mobile.

— En cela, ma chère Jeane, tu as eu tort, — reprit presque sévèrement M. Dumirail, — tu as eu grand tort.

— Selon moi, au contraire, chère enfant, tu as fait preuve d’un excellent esprit, d’une sage et prévoyante tendresse pour Maurice ; aussi je te félicite du fond de l’âme, — reprit madame Dumirail. — Notre ami, M. Delmare, est, je n’en doute pas, de mon avis sur la conduite de notre chère Jeane en cette occasion.

— Vous n’en pouvez douter, madame, et j’ajouterai que…

— Ma chère Julie, et vous, mon cher voisin, vous êtes, soit dit sans reproche, de terribles interrupteurs, — reprit M. Dumirail s’efforçant de sourire. — Vraiment, si vous m’interrompez encore, je serai obligé d’aller me chambrer seul avec nos deux enfants, afin d’échapper à vos interruptions. Je te reprochais, Jeane, d’avoir cherché à éteindre la généreuse émulation de Maurice au lieu de l’exciter. Crois-moi, je songe autant à son intérêt qu’au tien en t’adressant ce reproche. Qui sait, ma chère enfant, si toi-même, un jour, tu ne serais pas glorieuse d’appartenir à un homme qui devrait sa haute position à son mérite ? Et cette haute position, Maurice pourrait la conquérir, soutenu, encouragé par toi : puisses-tu ne jamais regretter de l’avoir détourné d’un si noble but, et, un jour, ne pas te trouver humiliée de n’être que la femme d’un cultivateur !

— Ah ! voilà quelle est ma crainte ! — reprit Maurice, qui, plein d’une confiante déférence dans le jugement et la sagesse de M. Dumirail, sentait faiblir ses dernières résolutions. — Cette crainte, tu la réveilles, mon père… hélas ! plus vive que jamais !

— Maurice, je t’en supplie, — dit Jeane, — rappelle-toi notre entretien de ce matin !

— Je me le rappelle, et cependant je sens renaître mes doutes, — répondit Maurice avec anxiété. — Ah ! combien est pénible cette indécision !

— Je ne veux peser en rien sur ta détermination, — reprit M. Dumirail ; — tu réfléchiras. J’ajouterai seulement que, dans le cas où tu voudrais embrasser la carrière diplomatique, aucun sacrifice ne me coûterait pour te mettre à même de la parcourir convenablement. Tu partirais le plus tôt possible avec ta mère et Jeane pour Paris ; notre ami, M. de Morainville, dirigerait le cours de tes travaux ; j’affermerais le Morillon, et bientôt j’irais vous rejoindre ; enfin, lorsque tu serais attaché à quelque ambassade, nous voyagerions avec toi. Je ne suis, comme on dit, jamais sorti de mon village, je ne pourrais désirer plus agréable occasion de voir du pays. Jeane et toi seriez toujours fiancés ; votre mariage aurait lieu lorsque, grâce à ton intelligence, à ton zèle et à l’appui de M. de Morainville, tu n’aurais plus rien à envier à ton cousin Albert ; alors, sois-en persuadé, notre chère Jeane serait ravie de te voir parvenu si haut, et elle t’en aimerait davantage.

— Ainsi, mon père, ni vous, ni ma mère, ni Jeane ne me quitteriez dans le cas où j’irais à Paris ou en pays étranger ? — reprit Maurice, de plus en plus ébranlé, séduit par cette riante perspective.

Et, cédant à la faiblesse et à l’irrésolution de son caractère, puis s’adressant à sa fiancée :

— Jeane, c’est bien tentant !

— Si séduisante que soit cette tentation, résistes-y, Maurice, résistes-y, je t’en conjure ! — dit Jeane d’un ton suppliant. — Je te le répète, je n’ai pour toi aucune ambition, et…

— Ma chère Jeane, — reprit très-sévèrement M. Dumirail, — il m’est pénible de remarquer ta persistance à jeter le désaccord entre moi et Maurice, à cette heure où il partage absolument ma manière de voir.

— Mon oncle, permettez-moi de…

— Non, je ne te permettrai pas de te mettre ainsi toujours en opposition formelle avec mes désirs, alors qu’ils n’ont d’autre but que le bien de mon fils.

— Je me tais, mon oncle, — répondit Jeane profondément attristée ; — excusez-moi, je me tais.

— Cependant, mon ami, — reprit madame Dumirail, — Jeane est assez intéressée dans la résolution dont il s’agit pour exprimer son opinion.

— Ma chère Julie, il est inutile d’entamer une discussion ; Maurice aura le temps de réfléchir, de se décider librement, car, je le répète, je ne prétends en rien l’influencer.

— Mon cher ami, — dit Charles Delmare cachant sous un affectueux sourire ses mortelles angoisses, — une amitié déjà ancienne a ses droits, et sans doute vous me permettrez de vous demander comment il se fait qu’avant l’arrivée de M. San-Privato ici, vous vous montriez profondément satisfait de ce que Maurice, suivant votre exemple, cultiverait les champs paternels… tandis que maintenant, au contraire, vous…

— Pardon, mon cher monsieur Delmare, — dit sèchement M. Dumirail ; — je vous ferai observer que j’ai soixante ans passés, quelque bon sens, le sentiment de mes devoirs de père de famille, une tendresse éclairée pour mon fils et une volonté inébranlable ; c’est vous dire que, tout en appréciant, comme je le dois, l’excellente intention qui vous guide, vous trouverez bon que je ne tienne pas compte de vos objections, et surtout que je m’abstienne de répondre à une question dont ma juste susceptibilité pourrait se blesser.

— J’en serais désolé, mon ami, car rien n’est plus éloigné de ma pensée que de vous blesser…, — répondit Charles Delmare. N’accusez que ma franchise… vous y avez tant de fois fait appel, que j’avais cru pouvoir, ou plutôt devoir aujourd’hui vous parler en toute sincérité.

— Mille remercîments de votre bon vouloir ; mais je n’accepte les conseils que lorsque je crois bon de les demander

— Cependant les circonstances dans lesquelles vous avez fait appel à la sincérité de mon amitié étaient moins graves peut-être que celle dont il s’agit à cette heure.

— En vérité, — reprit impatiemment M. Dumirail, — il est inconcevable que l’on s’obstine à conseiller les gens quoi qu’ils en aient !

— Cette obstination, croyez-le, mon ami, a sa source dans une affection si vraie, que…

— Monsieur ! s’écria M. Dumirail perdant toute mesure, — savez-vous que votre persistance… devient intolérable ?

Charles Delmare, ne doutant plus, depuis quelques moments surtout, du désir de M. Dumirail de provoquer entre eux une rupture, s’était efforcé de la conjurer, ne paraissant pas remarquer la sécheresse et l’aigreur croissantes des paroles de son interlocuteur ; il tenta un dernier effort et reprit :

— Nous sommes de trop vieux amis, mon cher Dumirail, pour qu’une vivacité de votre part puisse jamais me choquer. Je connais, Dieu merci, depuis longtemps vos sentiments à mon égard…

— Eh ! monsieur, la nature de ces sentiments ne peut-elle pas avoir changé ?

— De grâce, que voulez-vous dire ?

— Je veux dire, monsieur, puisqu’il faut parler net, qu’un véritable ami ne cherche pas, ainsi que vous le faites aujourd’hui, à jeter la discorde entre le père et le fils, entre l’épouse et le mari.

— Moi, grand Dieu !

— Vous, monsieur !

— Ah ! mon ami ! — s’écria madame Dumirail, — pouvez-vous adresser un pareil reproche à M. Delmare ! Vous n’y songez pas ! Non ! non, ce serait le comble de l’ingratitude.

— Vous voyez, monsieur, vous voyez le fruit de votre intervention obstinée dans nos plus chers intérêts de famille ! — dit amèrement M. Dumirail à Charles Delmare ; — ma femme m’accuse d’ingratitude en présence de mes enfants, et il n’a pas tenu à vous que mon fils ne m’accusât de déraison ; peut-être comprendrez-vous enfin, monsieur, que…

— Il suffit, monsieur, je me retire, — répondit Charles Delmare avec une dignité triste. — Vous regretterez bientôt un moment d’emportement dont je suis, non pas blessé… mais cruellement affligé… parce que de cet emportement je connais la cause, après tout, honorable. Adieu, monsieur ; soyez-en certain, je ne me souviendrai jamais que de la douce cordialité de nos relations pendant les trois années que j’ai eu l’honneur d’être reçu dans votre famille.

Et, s’adressant à madame Dumirail et aux deux fiancés, Charles Delmare quitta la chambre en disant :

— Adieu, madame ; adieu, mademoiselle Jeane ; adieu, mon cher Maurice !

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