‹ Les Fils de familleChapitre 43 sur 108 · Partie I · 43

Partie I · 43

M. Dumirail, après la sortie de Charles Delmare et pendant le moment de stupeur douloureuse où une rupture si imprévue jetait sa femme et les deux jeunes gens, dit à Jeane, en lui faisant signe de le suivre :

— Viens, mon enfant, j’ai à t’entretenir d’un sujet qui te concerne exclusivement… Tu reviendras ensuite auprès de ta tante et de Maurice.

La jeune fille suivit M. Dumirail. Il la fit asseoir et s’assit près d’elle sous la galerie rustique dont était précédé le chalet, et dit :

— Mon enfant, tu aimes tendrement Maurice, n’est-ce pas ?

— De toute mon âme.

— Tu désires l’épouser ?

— C’est le plus cher de mes vœux.

— Ce mariage comble aussi nos vœux ; il ne saurait donc rencontrer d’autres obstacles que ceux que tu y apporterais toi-même.

— Moi, grand Dieu !

— Je m’explique. Tu exerces sur l’esprit de Maurice une grande influence.

— Il a foi dans mon amour et confiance dans mon dévouement… voilà tout !

— Quelle qu’en soit la cause, cette influence existe. Ainsi tu étais le mobile de la louable ambition de Maurice, et cette ambition, inspirée par toi, a été momentanément étouffée par toi.

— Je la croyais, je la crois dangereuse pour le repos, pour le bonheur de Maurice.

— Je pense absolument le contraire, et tu m’accorderas, j’imagine, un certain discernement en ce qui touche les véritables intérêts de mon fils ? Il suit de là que, si, malgré mes instances, tu persistes à détourner Maurice d’une ligne de conduite que, pour mille raisons, je veux lui faire suivre, il me sera démontré que tu agis sciemment ou plutôt aveuglément contre ses intérêts bien entendus. En ce cas, je te le déclare, Jeane, je te le déclare formellement, si pénible que me soit la pensée de chagriner mon fils, et de t’affliger aussi… tu ne seras jamais sa femme ! Si, au contraire, tu le ramènes à ses premiers projets, il dépendra de toi de hâter l’époque de votre union, en stimulant la généreuse émulation de ton fiancé, afin qu’il parvienne le plus tôt possible à une position dont nous serons tous justement enorgueillis.

— Ainsi, mon oncle, — balbutia Jeane d’une voix altérée, — telle est votre résolution ?

— Telle est ma résolution inébranlable.

— De grâce, écoutez-moi !

— Veux-tu, oui ou non, partager, favoriser mes vues au sujet de Maurice ?

— Mon Dieu !… laissez-moi vous dire…

— Inutiles paroles !… Est-ce oui ?… est-ce non ?

— Eh bien, non ! — s’écria Jeane, les yeux pleins de larmes et vaillamment fidèle à sa conviction ; — non… non… cent fois non ! Je mourrai fille, mais je n’aurai pas concouru à faire volontairement le malheur de Maurice et le mien. Ah ! mon oncle ! si vous saviez, si vous saviez…

— Ce que je sais me suffit, ma pauvre enfant, — reprit M. Dumirail, qui, malgré son aberration passagère, se sentait ému de la courageuse abnégation de la jeune fille, à laquelle il était sincèrement affectionné ; — tu le vois, et, ainsi que je te l’ai dit… toi… toi seule devais mettre un invincible obstacle à un mariage qui comblait nos vœux… Qu’il en soit donc ainsi ! Je déplore ta funeste obstination ; mais tu ne perds rien dans mon estime, tant s’en faut. Seulement, je dois te dire qu’en tout état de cause, soit que mon fils reste ici, soit qu’il suive une autre carrière, il n’est plus convenable, il n’est plus possible, tu le comprends toi-même, que, nos projets de mariage étant rompus, tu continues d’habiter avec nous ; j’aviserai, d’ailleurs, aux moyens de te caser de façon à ce que tu regrettes le moins qu’il se pourra notre maison, devenue pour toi, chère fille, la maison paternelle, — ajouta M. Dumirail attendri. — Mais je veux croire que la réflexion t’éclairera ; j’attendrai jusqu’à demain ta réponse définitive. Je ne te demande d’ailleurs nullement de garder envers Maurice le secret de notre entretien. Agis à ce sujet comme bon te semblera. Je t’en adjure de nouveau, chère Jeane, réfléchis mûrement, et j’espère encore que ta résolution sera telle que je la souhaite pour notre bonheur à tous.

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