Partie I · 44
Quatre jours après que s’étaient passées les scènes précédentes, Geneviève filait son rouet dans la cuisine et se disait, essuyant ses yeux rougis par des larmes récentes :
— Ah ! que de malheurs ! que de malheurs ! Mon pauvre Charles, brouillé avec M. Dumirail, n’ose pas retourner ouvertement au Morillon. Il est allé depuis deux jours rôder sous la terrasse, dans l’espoir d’apercevoir sa fille, M. Maurice ou sa digne mère ; au moins, ceux-là sont du parti de mon fieu ! Il a écrit hier une lettre que j’ai portée à M. Dumirail. Celui-ci a fait répondre qu’il enverrait la réponse… Qu’est-ce que tout cela va devenir, mon Dieu ? qu’est-ce que tout cela va devenir ?… Voilà donc mon Charles séparé de sa fille, ni plus ni moins que si l’on savait qu’il est le prétendu Wagner… Scélérat de muscadin !… c’est lui qui a causé tout le mal… Jour de Dieu ! quand je pense à cela !… il me prend, à moi qui ne tuerais pas un poulet… il me prend des rages… des rages !
Une expression sinistre assombrit la figure débonnaire de la vieille nourrice ; sa main, tremblante de colère, imprimait à son rouet un mouvement rapide et saccadé ; soudain, prêtant l’oreille du côté du jardin :
— J’entends des pas… Qui vient là ?
Geneviève se lève, et, ouvrant entièrement la porte entrebâillée, elle ajoute :
— C’est Josette, une des servantes du Morillon. Elle tient une lettre à la main ; c’est sans doute la réponse de M. Dumirail.
La servante, en effet, s’approche, entre dans la cuisine, et, s’adressant à la nourrice :
— Bonjour, mère Geneviève !
— Bonjour, Josette !
— Voilà une lettre de notre maître pour ce brave M. Delmare.
— Bonne Josette… vous aimez aussi mon fieu, vous ?
— Dame… il est toujours si avenant pour un chacun… aussi, tout le monde l’aime au Morillon.
— Et quoi de nouveau chez vous ?
— Oh ! bien du nouveau, mère Geneviève, tout est depuis hier au soir sens dessus dessous à la maison, depuis que monsieur a reçu une lettre de Paris, qu’il attendait avec impatience.
— Comment donc cela ?
— On fait des malles… des préparatifs de voyage.
— Qui est-ce donc qui s’en va en voyage, Josette ?
— Notre maîtresse, ainsi que mademoiselle Jeane et M. Maurice.
— Bonté divine ! ils partent !… Et où vont-ils ?
— À Paris, la grande ville, et je crois bien qu’ils m’emmèneront.
— Ils vont à Paris, miséricorde ! — murmura la nourrice joignant les mains avec angoisse ; — ah ! mon pauvre fieu !
— Qu’avez-vous donc, mère Geneviève ?
— Rien… rien… Mais, dites-moi, est-ce que M. Dumirail est aussi du voyage ?
— Non, il reste au Morillon ; il ira rejoindre plus tard madame à Paris.
— Et la famille… quand part-elle ?
— Dans deux heures.
— Dans deux heures ?
— Au plus tard. On est allé chercher des chevaux de poste à Nantua. Madame voulait prendre la diligence… mais j’ai entendu monsieur lui dire : « Mon fils peut bien voyager en poste comme mon neveu ; on reconduira ainsi la calèche que ma sœur a laissée. »
— Josette, est-ce que madame, M. Maurice et mademoiselle Jeane ont l’air content de quitter le pays ?
— Tant s’en faut ! Madame a pleuré toute la nuit, et elle a eu une espèce d’attaque de nerfs, m’a dit Mercienne…
— Et mademoiselle Jeane ?
— Elle a l’air triste à mourir.
— Et M. Maurice ?
— Lui ?… Il n’a pas l’air si malcontent que sa mère et mademoiselle Jeane. Il a dit à Gervais, qui l’aidait à faire sa malle : « Je vais donc enfin le voir, ce fameux Paris !… Je ne le désirais pas, tant s’en faut ! je préférais nos montagnes ; mais une fois que l’on y est, ce doit être curieux à voir, cette grande ville… seulement, je regrette de partir si vite, je n’ai pas d’autre habit de ville que mon costume noir qui date de dix-huit mois. — Oh ! monsieur Maurice, les tailleurs ne vous manqueront pas à Paris, a répondu Gervais ; votre papa a fièrement de quoi les payer… les tailleurs ! — Je me ferai certainement habiller à neuf en arrivant, a ajouté M. Maurice. Je ne veux pas avoir l’air trop provincial… »
Et, s’interrompant, Josette ajouta, pensive et attristée :
— Savez-vous une chose, mère Geneviève ?
— Qu’est-ce ?…
— Tout le monde, au Morillon, a le cœur gros, bien gros, en voyant s’en aller madame, M. Maurice et mademoiselle Jeane… parce que, d’abord, faute d’eux, la maison va paraître bien ennuyeuse à ceux qui y restent… et puis…
— Et puis… Josette ?
— Mère Geneviève… croyez-vous aux présages ?
— Assurément…
— Eh bien, il semble, à cause des présages, que l’on ne reverra plus au Morillon, ni madame, ni son fils, ni mademoiselle Jeane… car… Mais vous allez rire de moi, mère Geneviève…
— Je n’ai pas le cœur à la risée… Allez… Josette continuez.
— Figurez-vous donc que les chouettes nichées dans le vieux donjon du Morillon se sont, toute la nuit durant, mises à crier, à gémir, tandis que nos chiens de garde hurlaient à la mort !… Non, jamais, voyez-vous, mère Geneviève, on n’entendra hurler la mort d’une manière si terrible ; aussi le vieux Gervais nous disait ce matin : « Mauvais présage pour nos maîtres, qui s’en vont à Paris… mauvais présage pour eux et pour nous !… Qui sait si nous les reverrons ? »
— Ah ! Josette, « Chien qui hurle à la mort, annonce le mauvais sort, » dit le proverbe en mon pays, — répondit Geneviève en frissonnant ; — et ils n’ont jamais tort les proverbes.
— Adieu, mère Geneviève !… Voilà votre brave fieu, comme vous dites, — reprit Josette voyant s’approcher rapidement Charles Delmare, à qui elle fit sa plus belle révérence.
Puis elle traversa l’allée du jardin et s’éloigna.