Partie I · 45
Charles Delmare, douloureusement préoccupé, s’aperçut à peine de la présence de Josette, et se laissa tomber sur l’un des escabeaux de la cuisine, en disant avec accablement :
— Je n’ai pu entrevoir, depuis trois jours, ni madame Dumirail… ni Maurice… ni ma fille… personne !
— Mon Charles… du courage !… — dit la nourrice tâchant de raffermir sa voix ; — il t’en faut, du courage… Josette, en m’apportant pour toi cette lettre de M. Dumirail, m’a dit ce qui se passe au Morillon… Ils partent pour Paris.
— Qui cela ?
— M. Maurice, sa mère et ta Jeane !
— Ils partent ?…
— Dans deux heures…
— Je devais m’attendre, je m’attendais à ce nouveau coup, et pourtant il m’abat !… — murmura Charles Delmare. — Ainsi… le sort en est jeté… plus d’espoir… ils partent !
— Oui, sauf M. Dumirail ; ils vont se mettre en route ; ils doivent voyager en poste dans la voiture du muscadin.
— Ah ! la vanité !… la vanité !… Avant-hier, M. Dumirail blâmait sa sœur de voyager ainsi.
— Toute la maison a la mort dans l’âme ; il leur semble, à ces bonnes gens, mon pauvre fieu, qu’ils ne reverront plus leurs maîtres. Les chouettes, toute la nuit, ont gémi, les chiens ont hurlé la mort !…
— Oh ! gardiens fidèles du foyer domestique, votre instinct ne vous trompe pas ! Vous vous réaliserez, funestes prophéties ! — dit Charles Delmare cédant malgré lui à une sorte d’appréhension superstitieuse. — Perdus… peut-être… perdus ! Jeane, ma fille… Maurice !… Ah ! pour vous… quel avenir je prévois… puissiez-vous démentir mes prévisions ! À quelle fatalité obéit donc cette malheureuse famille ? Que Maurice et Jeane, habitués à respecter l’autorité de M. Dumirail, aient subi son influence, si contraire à leur première impulsion et à mes avis, à la rigueur, je le comprends… Mais madame Dumirail, elle, douée d’un caractère ferme et d’une haute raison ; elle, mère pénétrée des dangers que va courir son fils, comment a-t-elle pu consentir à ce voyage ?… Hélas !… pauvre femme !… je l’accuse à tort… Incapable de triompher de l’opiniâtreté de son mari, que pouvait-elle faire, sinon de deux maux choisir le moindre, et accompagner son fils à Paris ?
— Si tu lisais la lettre de M. Dumirail, mon Charles, tu apprendrais peut-être quelque chose, — dit Geneviève navrée en présentant la lettre à Charles Delmare ; — lis donc tout de suite sa réponse.
— Ah !… sa réponse, je la devine. L’orgueil paternel a troublé la raison de cet homme ordinairement plein de sagesse.
Et Charles Delmare, brisant le cachet de l’enveloppe, lut ce qui suit :
« Tout en appréciant la nature du sentiment qui vous a déterminé à m’écrire, malgré la vivacité de notre dernière explication et la rupture qui s’en est suivie, je ne peux cependant vous le cacher, monsieur, il m’a paru blessant, pour ma dignité de père de famille, de recevoir de vous, sous la forme épistolaire, une sorte de leçon qu’il ne m’avait pas convenu de recevoir verbalement il y a deux jours.
« J’ai, monsieur, plus que personne conscience et connaissance de mes devoirs envers mon fils et ma pupille, que je considère comme ma fille.
« L’avenir prouvera qui de vous ou de moi est aujourd’hui dans l’erreur. La vôtre, monsieur, a sa source dans les funestes conséquences de votre orageuse jeunesse ; vous n’avez pas su résister à de coupables égarements ; vous jugez autrui d’après votre propre faiblesse, sans tenir compte de la différence essentielle des éducations.
« J’ai une foi plus ferme, et surtout plus éclairée que la vôtre dans la solidité des principes dont, ma femme et moi, nous avons nourri mon fils ; grâce à ces principes, il saura éviter ces terribles écueils que vous semblez vous plaire à signaler avec une regrettable exagération. Heureusement, je ne suis plus d’un âge à appréhender les fantômes.
« J’ajouterai, monsieur, que j’ai été surpris, et, il faut le dire, indigné des craintes à la fois inexplicables et offensantes que vous manifestez au sujet de l’avenir de ma nièce, par cela seulement que son mariage est ajourné de quelque temps, et qu’elle doit accompagner madame Dumirail à Paris.
« Il se peut, monsieur, que les dangereux succès de votre jeunesse vous aient donné le droit de douter de certaines femmes ; mais il en est d’autres que leur pureté native, que leurs angéliques vertus auraient dû sauvegarder de vos soupçons ; ma nièce était de celles-là, monsieur, et je m’aperçois avec douleur, et trop tardivement, que son innocence et sa candeur, que mieux que personne vous auriez dû apprécier en vivant parmi nous, ne lui ont pas mérité grâce à vos yeux.
« Je vous le demanderai, enfin, monsieur, de quel droit vous prétendez vous immiscer dans la direction future d’une jeune personne qui vous est absolument étrangère ?
« Vous paraissez, monsieur, me rendre responsable de je ne sais quels malheurs imaginaires dont ma nièce pourrait être victime. Sachez que j’accepte la responsabilité de mes actes ; ils ne relèvent que de ma conscience : elle est pure et tranquille.
« Un mot encore, monsieur. Croyez-le bien, loin de redouter les conséquences de la généreuse ambition que je ressens pour mon fils, et qu’il partage, je m’enorgueillis, je m’enorgueillirai toujours de cette ambition, parce qu’elle sera couronnée d’un succès mérité, j’en ai la ferme espérance : mon excellent ami, M. de Morainville, m’écrit à l’instant de Paris qu’il facilitera de tout son pouvoir l’entrée de la carrière diplomatique à mon fils, et que son avancement est certain, grâce à la rare intelligence que, lors de son dernier séjour ici, M. de Morainville a remarquée dans Maurice. Vous le voyez, monsieur, tout le monde ne partage pas vos craintes, si désobligeantes à son égard.
« Vous m’objectez que, complétement inexpérimentés de la vie de Paris, ma femme et moi, nous serons hors d’état de guider sagement mon fils et de faire raisonnablement la part de la jeunesse, puisque nous l’exposons à une foule de tentations… Rassurez-vous, monsieur ; Maurice respectera l’autorité paternelle tout aussi bien à Paris qu’il la respectait au Morillon.
« En terminant, vous m’engagez, monsieur, dans le cas où vos avis ne prévaudraient pas auprès de moi, à conserver cette lettre, parce que, dites-vous, les malheurs de famille que vous redoutez pouvant nous rapprocher un jour, je ferai peut-être alors appel à vos conseils, et qu’ainsi leur autorité, quant à l’avenir, sera constatée par vos prévisions actuelles. Votre vœu sera satisfait, monsieur, je conserverai soigneusement votre lettre ; mais j’ajouterai, à regret, que je la conserverai comme un regrettable témoignage de l’aberration où a pu tomber un homme que longtemps j’avais cru doué d’un esprit juste, d’un sens droit, d’un caractère généreux et bienveillant, tandis qu’il est dominé par l’impérieuse et aveugle prétention de se poser et surtout de s’imposer en censeur, en directeur de la conduite d’autrui.
« Quant à vos insinuations au sujet de ma sœur et de mon neveu, qui, selon vous, désiraient méchamment la rupture du mariage de Maurice et de Jeane, ces insinuations sont tellement vagues, quoique fort malveillantes, que je n’ai pas dû m’y arrêter sérieusement.
« Soyez donc assuré, monsieur, qu’il m’en coûte extrêmement de voir se rompre de la sorte des relations jadis amicales, commencées et continuées sous de si heureux auspices ; je n’oublierai jamais les services que vous avez rendus à mes enfants.
« Pourquoi faut-il que vous ayez malheureusement oublié que la plus étroite intimité n’autorise jamais un étranger à s’ériger en dominateur d’une famille dont le chef, grâce à Dieu, n’a besoin des avis de personne pour comprendre et pratiquer ses devoirs.
« Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
« Dumirail.
« P.-S. Je crois, monsieur, devoir vous prévenir que toute tentative de rapprochement ou de correspondance avec moi resterait sans succès. Épargnez-moi donc le véritable chagrin que j’aurais de laisser vos lettres désormais sans réponse. »