‹ Les Fils de familleChapitre 46 sur 108 · Partie I · 46

Partie I · 46

Charles Delmare lut cette lettre avec l’accent d’une tristesse profonde, mais sans amertume, sans colère ; puis, douloureusement accablé, il dit :

— Telle est donc la réponse de M. Dumirail à une lettre dont chaque mot partait du cœur ! une lettre où l’amitié la plus éclairée, la plus vive, respirait dans tous les conseils que me pouvait suggérer ma longue et cruelle expérience des choses de la vie ! Mais à cette réponse je devais m’attendre ; l’erreur de cet homme de bien est d’autant plus dangereuse qu’elle procède d’un sentiment généreux en soi : voir son fils parcourir une brillante carrière et s’élever par son mérite. Hélas ! mon pauvre père obéissait aussi à un sentiment généreux, en se disant : « Je mets mon luxe, mon orgueil dans mon fils ; mon unique joie est de le voir jouir du fruit de mes longs et pénibles labeurs. » Ô mystères insondables de la destinée ! L’avenir de cette famille était compromis par la funeste influence de San-Privato ! Un concours de circonstances inespérées éloigne cet homme fatal ! le danger disparaît avec lui. La confiance, l’espoir renaissent dans le cœur de Jeane et de Maurice ; leur instinct les guide dans la voie qui devait les conduire à un bonheur assuré ; ils pressent M. Dumirail de les marier ; leur vœu le plus sincère est de continuer de vivre ici… où ils n’auront ni l’occasion ni la tentation de faillir… et c’est lui… lui, ce père de famille, ordinairement si intelligent, si sage, qui les pousse peut-être à leur perte, malgré mes avertissements, mes instances, mes prières !… Mon Dieu ! ma fille aussi va peut-être courir à sa perte ! Et cet homme ose me demander de quel droit je m’intéresse à mon enfant… Misère de moi !… je le…

Mais, refrénant cet emportement, Charles Delmare ajoute :

— Hélas ! M. Dumirail dit ce qu’il doit dire. À ses yeux, aux yeux du monde, que suis-je pour Jeane ?… Un étranger ! Malheur !… malheur !… voir son enfant en péril et rester là, cloué, inerte, immobile, impuissant à secourir, à sauver cet être adoré par qui seul, pour qui seul vous vivez… N’est-ce pas à se croire sous l’obsession d’un crime horrible ! Ah ! Providence, hasard ou fatalité, le crime a souvent des châtiments terribles. M’est-il donc réservé de subir la peine vengeresse de la dissipation, de l’adultère et du meurtre dans la personne de ma fille ?…

Geneviève n’osait interrompre Charles Delmare, sentant la vanité des consolations qu’elle pouvait lui offrir ; elle le contemplait en sanglotant. Il reste pendant quelques instants replié, affaissé sur lui-même ; puis soudain il se redresse, se lève brusquement, et, prenant dans ses mains les mains de la nourrice, il lui dit d’une voix altérée :

— Bonne mère… tu m’as déjà donné bien des preuves de dévouement. Ce n’est pas assez, j’attends de toi davantage encore !

— Ah ! mon Charles, est-il possible ! — s’écria la nourrice, moitié ravie, moitié pleurant. — Bonté divine ! si je pouvais… mon Dieu… tu sèches mes larmes… Je suis navrée… pourtant tu me mets presque la joie au cœur, en me disant que je peux quelque chose pour toi. Oh ! dis vite, dis vite ; que faut-il faire ?

— Partir pour Paris.

— Ça ne pèsera pas une once, mon fieu, — répond résolûment Geneviève. — Deux chemises et deux paires de bas dans un mouchoir… et en route ! Quand faut-il partir ?

— Demain.

— Aujourd’hui, si tu veux… Mais toi ?

— Je t’accompagne.

— À Paris ?

— Oui.

— Jésus, mon Dieu ! mais tu veux donc me rendre tout à fait heureuse, malgré le chagrin où je te vois, mon Charles ? Quoi ! je ne te quitterai pas ?… C’est vrai ! bien vrai ! je ne te quitterai pas ?

— Me quitter, nourrice ! me quitter, bonne mère, vivre sans toi dans cette ville maudite ; ne t’avoir pas là pour me consoler, me réconforter au milieu des malheurs que je prévois ?

— Mais, mon Charles, — reprend soudain Geneviève avec appréhension, — pour aller à Paris, pour y vivre, il faut de l’argent.

— N’en avons-nous pas ?

— Si… mais pas beaucoup. Il reste onze cents francs sur les quinze cents que tu m’as remis au mois de janvier pour les dépenses de l’année, sans compter mes économies de la rente de cinq cents francs que m’a laissée ton brave homme de père ; jusqu’ici, grâce à toi, je n’ai à payer que mon entretien. J’ai donc amassé, depuis trois ans, près de quatorze cents francs ; je les ai cachés, avec ton argent, à toi, dans ma paillasse.

— Ce qui me reste des quinze cents francs nous suffit.

— Mais, mon Charles, tu n’y penses pas.

— Comment ?

— Ton reliquat et mon épargne, ça fait tout au plus deux mille cinq cents francs.

— L’argent que j’ai, bonne mère, me suffira, te dis-je.

— Bonté divine ! toi, mon Charles, vivre de si peu dans ce Paris où tu brillais jadis ; est-ce que c’est possible !

— Deux mansardes voisines l’une de l’autre, deux lits de sangle, une table, quelques chaises, voilà notre mobilier, bonne mère ; du pain, du lait, des fruits, voilà ma nourriture.

— Toi… qui autrefois…

— Est-ce que je m’apercevrai seulement des privations, si je peux arracher ma fille aux dangers que je redoute ? Allons, nourrice, du courage ; hâtons-nous et songeons à tout. Connais-tu quelqu’un qui puisse garder cette maison ?… Notre loyer se trouve encore payé d’avance pour dix-huit mois. Peut-être reviendrons-nous ici ; on ne saurait prévoir les événements.

— La mère Arsène, brave et honnête femme, gardera la maison.

— Bien… Maintenant, il nous faut un messager pour aller aujourd’hui à Nantua ; il y arrêtera pour demain nos places à la diligence… une place d’intérieur pour toi, bonne mère, et une place d’impériale pour moi, c’est moins cher ; il faut ménager nos ressources.

— Toi, sur l’impériale ! toi qui voyageais toujours à quatre chevaux avec un courrier !

— Ô luxe passé, maudit sois-tu ! — murmura Charles Delmare en frissonnant. — Peut-être, un jour, verrai-je ma fille manquer de pain…

— Manquer de pain, bonté divine ! et ma petite rente… est-ce qu’elle ne t’appartient pas, mon Charles, puisqu’elle vient de ton brave père ? est-ce que je n’ai pas encore bon pied, bon œil ? est-ce que je ne trouverai pas à gagner mon pain, quand ça serait comme balayeuse des rues ?

— Bonne et chère créature !… je n’ai jamais douté de ton cœur… mais…

Puis, s’interrompant, Charles Delmare ajoute :

— Songeons au présent, il est assez triste…

Et, réfléchissant, il se dirige vers le salon, s’assoit devant la table où est déposé son nécessaire à écrire, en or ciselé, puis il trace à la hâte ces mots :

« Je serai à Paris presque en même temps que vous y serez vous-même ; je vous en conjure, dès votre arrivée, faites-moi connaître votre demeure, et adressez votre lettre bureau restant, à M. Delmare. Dieu fasse que je puisse vous aider à conjurer les malheurs que vous pressentez ainsi que moi !

« Agréez, etc.

« Ch. Delmare. »

Le père de Jeane plie la lettre et la remet à Geneviève, en lui disant :

— Écoute-moi, nourrice, tu vas aller au Morillon.

— Bon.

— Tu tâcheras d’approcher de quelque domestique de la maison.

— Très-bien.

— Tu feras en sorte que ma lettre soit remise à madame Dumirail en personne.

— Sois tranquille.

— Et, autant que possible, sans que M. Dumirail sache que j’écris à sa femme.

— Je comprends… Je m’adresserai à Josette, qui, ce matin, paraissait si triste du départ de ses maîtres ; je passerai en même temps au bourg, afin d’envoyer quelqu’un à Nantua pour arrêter nos places à la diligence… Je verrai aussi la mère Arsène… Tu n’as pas d’autre commission ?

— Il faudra que ton messager s’informe du meilleur orfèvre de Nantua.

— Un orfévre ?

— Demain, en passant, je lui proposerai d’acheter mes deux nécessaires de voyage. Ils valent, ne comptât-on que le poids de l’or, quatre ou cinq mille francs. Cette somme peut nous être d’une utile ressource.

— Pourquoi vendre ces nécessaires, mon fieu ? Tu y tiens beaucoup ! c’est tout ce qui te reste du temps de ta jeunesse et de ta richesse… Vends plutôt ma petite rente…

— Te dépouiller, pauvre bonne mère !… peux-tu croire que jamais ?…

Et, répondant à un geste suppliant de Geneviève :

— Jamais ! te dis-je, — ajouta Charles Delmare. — Mais le temps passe… Il faut absolument que tu tâches de remettre ma lettre à madame Dumirail avant son départ… Va, nourrice, va et reviens vite.

— Je n’oublierai rien, — répondit Geneviève en prenant à la hâte sa mante et sortant précipitamment ; — avant une heure, je serai de retour ici.

Madame Dumirail reçut la lettre de Charles Delmare au moment où elle allait quitter le Morillon avec sa nièce et Maurice.

Le lendemain, le père de Jeane, abandonnant une solitude qui lui avait été si chère, se mit, à son tour, en route pour Paris, dans l’espoir d’y retrouver sa fille.

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