‹ Les Fils de familleChapitre 47 sur 108 · Partie I · 47

Partie I · 47

Antoinette Godinot, née Renard, à peine âgée de dix-sept ans, avait, au bout de quelques mois de mariage, abandonné son mari, M. Godinot, avoué en province, et suivi un beau garçon assez riche et chef d’escadron, en garnison dans la petite ville où M. Godinot exerçait son office. Sa femme, trouvant son nom conjugal trop vulgaire, se fit, en arrivant à Paris, appeler d’abord madame de Montrésor.

Cette créature était et devait être surtout plus tard une femme hors ligne, puisqu’il est des phénomènes de toute sorte. Douée d’une beauté incomparable, d’un esprit naturel, vif, brillant, hardi, d’un caractère inflexible dans le mal, mais qu’au besoin elle savait plier avec une incroyable souplesse à tous les faux dehors de la dissimulation, à toutes les exigences du paraître, ainsi que dit Montaigne ; suprêmement intelligente, très-fine, très-adroite, avec la ruse, l’inexorable rapidité de la bête de proie, et surtout l’instinctive prévoyance du lendemain qui distingue quelques espèces supérieures ; prédisposée à tous les vices, à toutes les perversités par une éducation détestable et les scandaleux exemples d’une mère de mœurs éhontées, Antoinette fut bientôt, selon le terme consacré, lancée par le chef d’escadron, son amant, roué accompli, housardant ses amours ; en peu de temps, et grâce aux prodigieuses dispositions qu’elle montra, il fit de la provinciale gauche et inexpérimentée l’une des Phrynés les plus effrontées qui aient jamais chanté l’hymne de Vénus Aphrodite ; buvant sec et dru, fumant, jurant, sacrant, tirant le pistolet à ravir, intrépide à cheval, elle conquit bientôt dans le milieu exclusivement militaire, et d’ailleurs restreint où elle vivait, une éclatante renommée, due à la crânerie de sa beauté, à ses joyeusetés de taverne et à ses saillies de caserne.

Somme toute, en moins de dix-huit mois, Antoinette ruina son chef d’escadron. Elle avait conservé de son éducation première certaines pratiques d’économie et de prévoyance ; ces habitudes, combinées avec sa rapacité naturelle et sa froide et ferme volonté de s’enrichir, lui permirent, malgré ses folles dépenses, d’épargner environ soixante mille francs.

Le successeur du chef d’escadron fut un étranger dont il avait fait connaissance au camp de manœuvres de Compiègne. Cet étranger, lord Fitz-Gerald, capitaine aux horse-guards, très-grand seigneur, riche à millions et d’excellente compagnie, demandait certaines illusions aux maîtresses, qu’il gageait, d’ailleurs, magnifiquement ; il voulait trouver en elles les dehors décents, la réserve apparente des femmes bien élevées. Il lui parut piquant, dans son désœuvrement d’homme blasé, de transformer Antoinette, dont il admirait et prisait fort les charmes incontestables ; il commença d’abord, afin de la dépayser, par la faire voyager avec lui en Italie et entreprit la seconde éducation de sa maîtresse.

Celle-ci trouva non moins piquant de se métamorphoser ; très-intelligente, très-malléable, elle se rechercha, s’observa, s’étudia, et, aidée des conseils et des exemples de lord Fitz-Gerald, homme éminemment distingué, elle parvint à jouer merveilleusement son rôle de femme du monde, et, contraste précieux pour un libertin, elle retrouvait dans l’intimité et au gré de son lord cet entrain bachique, cette crânerie, cette verve licencieuse qu’elle devait à son premier éducateur.

Antoinette manquait de l’instruction la plus vulgaire ; elle eut des professeurs de toute sorte, et elle profita tellement de leurs leçons, qu’en moins de deux ans elle parlait irréprochablement sa langue, l’écrivait avec goût, possédait, en histoire, en géographie, en littérature, des notions suffisantes pour prendre part à toute conversation sérieuse et souvent y briller ; enfin, grâce au développement de son goût naturel pour la musique et l’étude, elle devint très-bonne musicienne.

Ces succès enchantèrent lord Fitz-Gerald ; il les paya royalement d’une inscription de vingt mille livres de rente, qui vint se joindre aux épargnes d’Antoinette, déjà considérables. Elle rencontra aux eaux d’Ems, où son lord l’avait conduite, un prince régnant d’Allemagne, vieillard usé par la débauche. La rare beauté d’Antoinette l’éblouit, ses excellentes manières, sa bonne grâce, son talent de musicienne, son esprit, achevèrent la séduction, et le grand-duc s’affola de la maîtresse de lord Fitz-Gerald. Celui-ci commençait à s’ennuyer de sa liaison. L’éducation d’Antoinette était achevée ; les incitants d’une métamorphose à accomplir ne le stimulaient plus ; aussi la folle passion du grand-duc lui parut-elle venir très à point pour caser superbement Antoinette. Il lui traça, en homme d’expérience et en ami, la ligne de conduite à tenir avec son quasi royal adorateur, et la quitta dans les meilleurs termes, la laissant riche d’environ quarante mille livres de rente.

Le grand-duc, enchanté de sa conquête, emmena Antoinette dans ses États, et, afin de lui donner entrée à sa cour, il créa bel et bien, en vertu de son omnipotence, Antoinette, femme Godinot, née Renard, baronne de Hansfeld. Elle joua non moins habilement son rôle de femme de cour que naguère son rôle de femme du monde.

Ce contraste de haute distinction au dehors et de licencieuse effronterie dans le tête-à-tête, ce mélange de grande dame et de fille dressée à la housarde tournèrent complétement la cervelle du grand-duc : il combla de biens madame de Hansfeld, lui donna scandaleusement au palais le logement de feu la grande-duchesse madame sa femme, et, abrégeant sa vie par des excès funestes aux vieillards, il mourut un an après avoir rencontré Antoinette. Celle-ci, aussitôt après le décès du grand-duc, reçut, de la part de son héritier présomptif, l’ordre de quitter le grand-duché dans les vingt-quatre heures.

Antoinette revint donc en France, titrée baronne de Hansfeld, riche de plus de soixante mille livres de rente, sans compter des pierreries magnifiques. Alors âgée de vingt-quatre ans et dans toute la splendeur de sa beauté, elle était depuis environ sept années absente de Paris, où l’on ne se souvenait guère de la Montrésor, de qui le renom n’avait guère dépassé les limites de la caserne de son premier protecteur. Antoinette revit à Paris l’ambassadeur de Naples, le prince de Serra-Nova, qu’elle avait connu en Italie au temps de lord Fitz-Gerald.

L’ambassadeur, non moins grand seigneur, non moins magnifique que le lord, songea qu’il ne pouvait choisir une maîtresse plus convenante à sa position que madame la baronne de Hansfeld, déjà millionnaire, femme charmante et spirituelle, façonnée aux habitudes de la meilleure compagnie, et chez laquelle il pourrait, avec une douce satisfaction d’amour-propre, recevoir en garçon ses amis ou ses collègues du corps diplomatique.

Le luxe appelle le luxe ; peut-être, malgré sa magnificence, M. l’ambassadeur eût-il relativement lésiné avec une fille entretenue de bas étage ; mais, lorsque l’on prend, à soixante ans, pour maîtresse une femme possédant déjà l’opulence, on est obligé à des dépenses proportionnelles, en d’autres termes, énormes.

Le prince de Serra-Nova, maître d’ailleurs d’une fortune colossale, fit donc présent à madame de Hansfeld d’un ravissant hôtel, situé dans le faubourg du Roule, et meublé avec un faste inouï, et monta et défraya sa maison sur un très-grand pied. Elle eut deux cochers, six chevaux dans son écurie, quatre valets de pied, deux valets de chambre, un maître d’hôtel et l’un des meilleurs cuisiniers de Paris. Le prince de Serra-Nova aimait fort la bonne chère, et, sauf ses réceptions d’apparat et ses galas officiels, il recevait son intimité chez madame de Hansfeld, fort peu jaloux d’ailleurs, en homme bien appris et bien avisé, ne demandant à Antoinette que de sauvegarder les convenances et aussi de s’abstenir de recevoir des femmes, puisqu’elle ne pouvait recevoir qu’une société féminine équivoque ou tarée ; il donna seulement à Antoinette une dame de compagnie d’un âge respectable, et, afin de ne pas être obsédé sans cesse de la présence de cette duègne, il l’appointa largement et la logea très à proximité de l’hôtel de madame de Hansfeld. Celle-ci envoyait quérir cette espèce de chaperon, afin de n’être pas esseulée lorsqu’elle allait se promener en voiture ou qu’elle assistait dans sa loge aux représentations de l’Opéra.

Tel était donc, à l’époque de ce récit, le passé d’Antoinette Godinot, née Renard, et, par surcroît, baronne de Hansfeld. Ses relations avec l’ambassadeur de Naples duraient depuis huit mois environ, et elle atteignait sa vingt-sixième année.

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