‹ Les Fils de familleChapitre 48 sur 108 · Partie I · 48

Partie I · 48

Ce jour-là, vers les trois heures de l’après-midi, la baronne de Hansfeld devisait dans son boudoir avec un homme jeune encore, très-élégant, très-agréable, M. Richard d’Otremont.

Nous l’avons dit, la rare beauté d’Antoinette, alors dans son complet épanouissement, brillait d’un luxe incomparable ; son épaisse et fine chevelure, d’un noir de jais comme ses sourcils, et ses yeux d’une grandeur presque démesurée, contrastaient avec sa carnation, d’une blancheur fraîche et rosée ; sa taille, svelte et souple, était admirablement proportionnée, malgré son léger embonpoint, qui devenait un charme de plus ; sa main accomplie valait son pied : le goût exquis de sa toilette complétait le séduisant ensemble de sa personne ; mais l’attrait principal et singulier de cette dangereuse créature consistait en une sorte de rayonnement sensuel, de radiation voluptueuse qui émanait d’elle, de même que le fluide électrique se dégage de certaines organisations animales.

L’action pour ainsi dire magnétique de l’atmosphère de sensualité qui semblait entourer, baigner Antoinette était telle, que les gens même les plus calmes, les plus froids, ressentaient, à divers degrés d’intensité, d’irrésistibles enivrements.

Ce phénomène, très-indépendant de la beauté, puisqu’il se produit souvent chez des femmes laides ; ce phénomène, encore inexpliqué quant à son principe, mais flagrant quant à ses effets, et plus fréquent qu’il ne le semble au premier abord, fait parfaitement comprendre le pourquoi de ces égarements, de ces entraînements, de ces passions invincibles et en apparence inconcevables causés par certaines femmes, belles ou laides, sottes ou spirituelles, et à quelque condition sociale qu’elles appartiennent, et répond péremptoirement à cette question maintes fois formulée : « Comment se fait-il, comment est-il possible et croyable que cet homme soit à ce point affolé de cette femme, de qui la laideur, ou les vices, ou la sottise, ou l’ignominie devraient exciter d’insurmontables répulsions ? » Madame de Hansfeld devisait donc, ce jour-là, dans son boudoir, avec M. Richard d’Otremont, qui, depuis longtemps, lui faisait, ainsi que l’on dit, la cour.

— Non, — répétait-il, — non, vous ne me persuaderez jamais que vous n’aimez personne ; c’est une consolation banale que vous me donnez là.

— Consolation… ou espérance… qui sait ?…

— Vous seule le savez, cruelle !…

— Peut-être… Il est souvent si difficile de lire clairement dans notre propre cœur.

— Vous aimez quelqu’un, vous dis-je !

— Une pareille persistance à affirmer ce que je nie, mon cher Richard, n’est pas sans cause ?

— Certes…

— Vous soupçonnez quelqu’un de me plaire ?

— Oui.

— Qui cela ?

— Eh bien !…

— Voyons… achevez…

— San-Privato.

— Quelle folie ! — répondit madame de Hansfeld haussant les épaules ; — le prince de Serra-Nova, qui raffole de son secrétaire d’ambassade et qui vient de le faire nommer en son absence chargé d’affaires, me l’a présenté, il y a plus d’un an de cela, et, depuis lors, M. San-Privato, sans doute fort occupé ailleurs, et il doit l’être, car il est charmant, n’a jamais remis les pieds chez moi.

— Raison de plus !

— Comment !… parce que je ne vois jamais M. San-Privato, il s’ensuit conséquemment que je dois l’aimer ?

— Le mystère est si doux !

— Pourquoi le mystère ? le prince ne me connaît-il pas assez ?… N’est-il pas homme de trop bonne compagnie pour être jaloux ?

— Certes… mais…

— Mais… quoi ?

— Tenez, Antoinette, San-Privato a auprès de M. Serra-Nova une position tellement intime, qu’il est incroyable, impossible que vous soyez restés jusqu’ici étrangers l’un à l’autre et que vous ne l’ayez pas remarqué.

— Je l’ai remarqué, au contraire : ne vous ai-je pas dit que je l’ai trouvé charmant ? Je ne connais personne qui m’aurait plu davantage, sinon vous peut-être.

— Allons, ne vous contentez pas de me désespérer, raillez-moi. Maudit soit le jour où je vous ai connue !

— Que voilà une galante manière de répondre à mes bontés… à moi… qui, ce matin, vous ai écrit un charmant billet pour vous prier de passer chez moi cette après-midi !

— Vous vouliez être certaine de pouvoir, à heure fixe, torturer notre victime ?

— Non, Richard, non ; je voulais vous donner l’occasion de me prouver cet amour passionné dont vous m’entretenez souvent, et auquel je voudrais croire, parce que, si j’y croyais…

— Que feriez-vous ?

— Fi ! l’indiscret, le curieux, il veut me forcer de rougir ! — reprit madame de Hansfeld avec un accent de coquetterie provocatrice dont Richard fut transporté. — Vous demander une preuve d’amour… n’est-ce point déjà trop significatif ?

— Ah ! si je pouvais ajouter foi à vos paroles, combien je serais heureux !…

— Soyez donc heureux, Richard ! car je parle sérieusement, très-sérieusement.

— Tenez, au risque de passer à vos yeux pour un niais… j’admets que vos paroles sont sérieuses… Cette preuve d’amour, quelle est-elle ?… dites… oh ! dites !

— En vérité… Richard, j’hésite…

— J’en étais certain… vous vous moquiez de moi.

— Vous vous méprenez sur la cause de mon hésitation.

— Cette cause ?

— Mon ami, il me serait pénible de vous voir, par votre refus, déchoir de la haute opinion que j’ai de votre courage.

— Antoinette, ce seul doute est pour moi une offense. Richard d’Otremont est de ceux-là qui ne reculent devant qui que ce soit ou devant quoi que ce soit

— Vous êtes d’une bravoure éprouvée, je le reconnais ; vos nombreux duels vous ont rendu redoutable, et, chez un homme, la vaillance est auprès des femmes une puissante séduction. Je le sais mieux que personne.

— Ah ! si vous disiez vrai ! — s’écria Richard, troublé par le regard enchanteur dont Antoinette accompagna ses dernières paroles, — si vous disiez vrai !

— N’en doutez pas… Mais aussi j’ajouterai que les plus intrépides, l’épée à la main, manquent parfois de courage moral.

— C’est donc une preuve de courage moral que vous attendez de moi ?

— Oui, Richard… et cette preuve, si vous me la donnez…

Madame de Hansfeld s’interrompit ; mais son silence, l’expression de ses traits ravissants, le coup d’œil fixe et hardi qu’elle jeta sur M. d’Otremont, complétèrent la pensée qu’elle n’avait émise qu’à demi, et l’ardent amoureux, enivré, palpitant, s’écria :

— Antoinette, je vous le jure ! tout ce qu’il est humainement possible à un homme de faire, je le ferai ! Ordonnez ! je suis à vous, tête et bras, âme et sang !

— Ah ! Richard, Richard ! plus que jamais je comprends maintenant vos succès auprès des femmes ! Quel dévouement, quel cœur intrépide que le vôtre !

— De ce cœur, de ce dévouement, disposez en souveraine ! Je suis à vous, je ne m’appartiens plus ! Dieu me damne ! vous m’avez ensorcelé !

— Le secret de ma sorcellerie est bien simple, je vous…

— Achevez… oh ! achevez !

— Non, soyons sages… parlons raison…

— Est-ce possible quand vous me rendez fou ?

— Allons, Richard, encore une fois, soyez raisonnable ! Revenons à cette preuve d’amour que j’attends de vous.

— Je vous écoute.

— Il est bientôt trois heures. Il va venir ici… un jeune homme… un très-jeune homme.

— Quel est-il ?

— Vous le saurez, puisque je vous le présenterai, mon cher Richard.

— À moi ?… Et dans quel but ?

— Afin que vous soyez charmant pour lui.

— Et pourquoi voulez-vous que je sois charmant pour ce petit jeune homme ?

— Ce petit jeune homme a près de six pieds.

— Qu’importe sa taille ! Et, encore une fois, pourquoi voulez-vous que je me mette en frais d’amabilité envers un inconnu ?

— Parce que cela me plaît, apparemment.

— Mais enfin, ma chère Antoinette, je…

— Voyez… déjà vous hésitez à m’obéir… mon pauvre Richard, et vous prétendez m’aimer !…

— Quoi ! cette preuve d’amour que vous me demandez consiste à me montrer aimable pour cet inconnu ?

— Oui, d’abord ; mais j’exigerai tout à l’heure davantage.

— Toujours au sujet de ce monsieur ?

— Toujours.

— Je m’y perds, — reprit M. d’Otremont abasourdi ; — continuez, de grâce… et, puisque vous le désirez, je me montrerai fort aimable pour votre petit jeune homme de six pieds.

— Il arrive de sa province.

— Bien obligé.

— Vous me ferez donc le plaisir de ressentir pour mon protégé une sorte de sympathie subite, et, afin de le produire tout de suite à Paris dans un milieu élégant et choisi, vous lui proposerez de le présenter à votre club.

— Mais vous savez, ma chère Antoinette, que le premier venu n’est pas admis à mon club.

— Les parents de ce jeune homme sont fort riches ; il est bien élevé ; il a, ainsi que l’on dit, l’un de ces noms neutres qui ne peuvent soulever aucune objection sérieuse. Vous présidez le comité d’admission de votre club ; or, si vous le voulez fermement, mon jeune provincial sera reçu parmi vous, grâce à votre influence.

— Votre jeune provincial ? Ah çà ! Antoinette, est-ce que, par hasard, vous voudriez me faire jouer le singulier rôle de… ?

— Au revoir, Richard !

— De grâce… ne vous fâchez pas !

— À chaque mot, vous élevez une difficulté ou une supposition plus ou moins désobligeante. Est-ce ainsi que vous pensez me convaincre de votre dévouement à mes volontés ?… Non, non… Ainsi donc, au revoir, mon pauvre Richard.

— Allons… c’est dit, votre jeune homme sera reçu à mon club.

— C’est fort heureux !… Enfin, pour avoir l’occasion de présenter notre candidat aux membres de votre comité d’admission, vous les engagerez, eux et lui, à souper après-demain au café Anglais.

— Soit… En un mot, si je comprends votre pensée, il s’agit de lancer votre provincial parmi la jeunesse dorée de Paris.

— C’est cela même, mon cher Richard.

— Une question… et ne voyez là, de grâce, nulle indiscrétion.

— Parlez.

— Si vous vous intéressez à ce monsieur, je n’ai pas besoin de vous faire observer qu’inexpérimenté comme doit l’être un jeune homme qui, peut-être, n’est jamais venu à Paris…

— Jamais… il sort tout frais, tout battant neuf, de ses montagnes.

— En ce cas, il y a fort à parier que, lancé dans le monde, votre jeune homme, s’il est riche, se ruinera comme tant d’autres.

— Il ne faut pas qu’il se ruine… ou plutôt, — ajouta madame de Hansfeld avec une expression indéfinissable, — il ne faut pas laisser à mon jeune provincial le loisir de se ruiner.

— Comment ?

— Cela dépend de vous, mon cher Richard.

— Je peux empêcher ce monsieur de se ruiner… moi ?…

— Oui… vous.

— Et comment cela ?

— Mon cher Richard, tout à l’heure je vous disais que les plus intrépides… vous, par exemple, si brave l’épée à la main, vous pourriez manquer de courage moral.

— En quoi… à propos de qui… pourrais-je manquer de courage moral ? En vérité, vous parlez en énigmes !

— Richard, — répondit Antoinette en attachant son noir et brûlant regard sur M. d’Otremont, — je suis femme de parole ; vous savez quelle est ma promesse… si vous me donnez la preuve d’amour que je veux !

— Antoinette ! — s’écria M. d’Otremont bondissant au choc presque électrique de ce coup d’œil chargé d’enivrante volupté, — oh ! ne me regardez pas ainsi !… ou je perds le peu de raison qui me reste… Je suis à vous… je vous l’ai dit… corps et âme… Que faut-il faire ?

— Ne pas laisser à notre jeune homme le temps de se ruiner.

— Et comment puis-je l’empêcher de se ruiner ?

— En abrégeant infiniment ses jours…

— Vous dites ?

— Je dis que, si vous tuez en duel mon jeune homme, et cela… le plus tôt possible… je suis à vous, Richard ! — répondit madame de Hansfeld sans sourciller, sans que la moindre émotion se trahît sur son masque de marbre.

— Richard d’Otremont était ce que l’on appelle (locution d’ailleurs assez élastique) un galant homme. Aussi, à cette abominable proposition de tuer en duel un très-jeune homme, presque un enfant peut-être, il pâlit, fit un brusque mouvement pour s’éloigner de madame de Hansfeld, comme s’il eût été mordu par une vipère, et, quoique spadassin endurci, son honneur se révolta ; aussi, après un moment de stupeur, il s’écria indigné :

— Madame !… ah ! madame, c’est affreux !

Il est impossible de peindre le regard de froid dédain, le sourire de sinistre raillerie dont Antoinette accabla M. d’Otremont, à qui elle dit d’un ton sardonique :

— Vous m’excuserez, mon cher monsieur, je suis obligée de me priver du plaisir de votre excellente compagnie ; votre présence n’ayant plus ici de but, je préfère recevoir mon jeune provincial tête à tête.

— Mais, madame, reprit M. d’Otremont de plus en plus indigné, vous n’y songez pas !

— À quoi… est-ce que je ne songe pas ?

— Ce que vous me proposez là, madame… ce que vous me proposez là…

— Eh bien ?…

— Mais, madame… c’est un assassinat !

— Monsieur… un mot… s’il vous plaît ?

— Je vous dis, madame, que ce que vous me proposez là… est un lâche assassinat…

— Est-ce tout, monsieur ? Voulez-vous maintenant m’entendre ?

— Vous m’épouvantez !…

— Est-ce que par hasard, monsieur, lorsque vous avez tué en duel le jeune de Monbreuil, vous l’avez assassiné ?

— Il m’avait insulté, provoqué, madame.

— Et qui vous dit, de grâce, monsieur, que mon provincial ne vous provoquera pas, ne vous insultera pas ? Et alors… que ferez-vous, s’il vous plaît ?

— En ce cas, — balbutia M. d’Otremont avec embarras, car la question était en effet embarrassante, — je… je… ne sais…

— Votre honneur, si chatouilleux d’ordinaire, monsieur, subira donc piteusement, cette fois, un outrage… une provocation ?…

— Si ce jeune homme m’outrageait, je… je…

— Il vous outragera… et cela, de la façon la plus sanglante… je vous en donne ma parole. Ainsi, — poursuivit madame de Hansfeld avec un redoublement d’ironie, — ainsi, vous endurerez honteusement une offense… par cela seulement qu’en la vengeant vaillamment, loyalement, l’épée à la main, vous seriez certain d’être aimé de moi !

— M. Maurice Dumirail, — dit à haute voix un valet de chambre vêtu de noir, qui, après avoir discrètement frappé à la porte du boudoir de madame de Hansfeld, annonçait et introduisait le jeune provincial.

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