Partie I · 54
Maurice, en quittant l’hôtel de madame de Hansfeld, marcha d’abord, — ainsi que l’on dit, — sur les nues ; il ne touchait pas terre ; il regardait parfois les passants avec une expression d’autorité ou de supériorité singulière ; ses larges poumons, épanouis, dilatés, aspiraient à pleines bouffées l’air parisien ; il se rappelait les moindres circonstances de son entretien avec cette enchanteresse, dont la ravissante image semblait voltiger devant lui et lui sourire. Cependant, loin d’oublier sa fiancée, il évoquait de nouveau son souvenir et se disait :
— Ô ma Jeane bien-aimée, je crois que je t’aime davantage encore ; cette sensation de trouble brûlant, ce vertige, cette ivresse que, pendant quelques instants, m’a causés la beauté d’Antoinette, redouble, par la puissance même du contraste, cette sensation suave, sereine, qui semble rafraîchir, embaumer ma pensée lorsque je songe à toi !… Ô ma Jeane ! dis, qu’a de commun la rose avec le diamant ? Ne peut-on admirer le scintillement de l’un et aspirer le doux parfum de l’autre ? Aimer Jeane comme la future compagne de ma vie, être aimé d’Antoinette avec la tendresse d’une sœur, est-il un sort plus digne d’envie ? Voir, pour ainsi dire, à mes pieds, à moi, rustique montagnard, cette femme charmante qui me donne des conseils si sages, si sérieux, si tutélaires, qu’on les croirait dictés par ma mère, ma mère, de qui Antoinette me parle toujours avec tant de respect ; enfin, ne pense-t-elle pas à acheter le Morillon, où, disait-elle, consolation dernière, elle pourra promener ses rêveries mélancoliques en songeant que ces lieux ont abrité mon enfance et ma première jeunesse ! Oh ! que de douce résignation dans l’amour d’Antoinette ! Et pourquoi tant d’amour ? en quoi l’ai-je mérité ? En vain j’interroge ce mystère impénétrable. Eh ! qu’importe la cause secrète de la touchante affection d’Antoinette ! jouissons de cette affection, suivons ses avis. Oh ! oui, faisons deux parts de ma vie : la plus considérable appartient à l’étude, à ma mère, à Jeane ; l’autre à Antoinette. Ma mère et Jeane pourraient-elles être jalouses de mon amie, alors qu’elles-mêmes ne me conseilleraient pas d’une manière plus sensée qu’elle me conseille ? Oh ! les ravissantes journées ! L’étude jusqu’à quatre heures, et, comme l’a dit Antoinette, à cette heure, le studieux élève diplomate se transforme en élégant ; mon valet de chambre m’a préparé ma toilette, je monte à cheval et vais à mon club suivi de mon groom ; puis je me rends aux Champs-Élysées pour y rejoindre madame de Hansfeld ; elle est dans sa voiture, et là, envié de tous, je…
Mais, tressaillant et tombant soudain de la sphère de ses brillants désirs dans la froide réalité, Maurice se dit avec amertume :
— Mon valet de chambre, mes chevaux, mon groom ! Mais de l’argent pour gager ces serviteurs, mais de l’argent pour payer les chevaux, mais de l’argent pour payer ces fournisseurs les plus en vogue de Paris, qui, demain matin, vont arriver à notre hôtel, adressés chez moi par madame de Hansfeld ? Misérable fou que je suis ! où trouver de l’argent ? Mon père me donnait cent francs par mois pour mes menus plaisirs, et, la plupart du temps, je faisais de cet argent largesse à nos bonnes gens du Jura. À quoi l’aurais-je dépensé dans notre retraite du Morillon ? Mais supposons qu’à Paris, mon père double ou triple cette somme, que ferais-je avec deux ou trois cents francs par mois ? Et, j’y songe, que dira ma mère en voyant demain se présenter chez nous cette nuée de marchands les plus en vogue de Paris, ma mère qui, aujourd’hui, a demandé à notre hôtelier l’adresse d’un modeste tailleur… pas trop cher… qui donne du bon et du solide ? Je le vois d’ici, cet affreux tailleur ; il doit ressembler à celui de Nantua, qui m’a affublé de ces exécrables habits, et je me laisserais, sans mot dire, accoutrer de la sorte, moi, moi qui dois accompagner quelquefois à la promenade, à l’Opéra, madame la baronne de Hansfeld, l’une des femmes les plus à la mode de Paris ! moi, reçu au club de M. d’Otremont, rendez-vous des élégants ! Non ! cent fois non !… Mon père est riche, et, sans rien exiger de superflu, je peux bien attendre de lui qu’il satisfasse à des dépenses raisonnables. Il est si bon, si équitable ! N’est-ce pas enfin lui qui m’a instamment sollicité de venir à Paris ? Oh ! ce voyage, je ne le regrette pas maintenant, malgré les sinistres prophéties de notre cher maître ; aussi, mon père comprendra qu’il doit me fournir les moyens de vivre honorablement à Paris. J’hésitais à quitter nos montagnes, je voulais rester cultivateur ; mon père a insisté, j’ai obéi. C’est à lui maintenant de faire ce qu’il doit. Cependant, s’il se refusait à mes désirs, s’il voyait le superflu là où je ne vois que le nécessaire ? Quelle honte ! je n’oserais jamais retourner chez madame de Hansfeld. Non, non ! mon père et ma mère se montreront équitables, généreux ; mais, s’ils ne l’étaient pas, que faire ?… que faire ?…
Le cours des pensées de Maurice fut soudain interrompu par ces mots, que lui adressait courtoisement un inconnu :
— Monsieur, je suis étranger, auriez-vous l’obligeance de m’indiquer la rue Royale ?
Maurice, rappelé à lui-même par cette question, se souvint de la seconde lettre à lui confidentiellement remise par le portier de l’hôtel, et il répondit à l’inconnu :
— Monsieur, je suis étranger moi-même, et ne saurais vous renseigner ; mais j’ai justement besoin de savoir aussi où est la rue Royale, et nous allons nous en informer.
Maurice se trouvait alors presque à l’extrémité de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, près de la place de la Madeleine. Il apprit bientôt qu’il était tout proche de la rue Royale, et tira de sa poche la lettre qu’il avait reçue du concierge de son hôtel garni. Elle contenait ces lignes :
« Je crois pouvoir être assez heureux pour pouvoir vous rendre l’un de ces petits services toujours agréables aux fils de famille ; si vous voulez m’honorer de votre confiance et savoir ce dont il s’agit, vous me trouverez demain, de quatre à six heures, au café qui fait le coin de la rue Royale et de la place de la Madeleine. Vous demanderez au comptoir M. Léon.
Maurice, après la lecture de cette lettre, chercha des yeux, et à quelques pas de là, reconnut le café signalé, où il entra en se disant :
— Quel est ce M. Léon ? Quel est ce service toujours agréable aux fils de famille ? Je ne sais pourquoi ces mots piquent vivement ma curiosité. Voyons ce monsieur ; après tout, que risqué-je ?