‹ Les Fils de familleChapitre 55 sur 108 · Partie I · 55

Partie I · 55

Maurice entra dans le café, se dirigea vers le comptoir, où il demanda M. Léon. Celui-ci, sans doute aux aguets, s’approcha presque aussitôt qu’il eut entendu prononcer son nom, et, s’adressant au jeune provincial d’un air souriant et empressé :

— C’est à monsieur Dumirail que j’ai l’honneur de parler ?

— Oui, monsieur ; vous êtes sans doute monsieur Léon ?

— Pour vous servir, monsieur.

Et, avisant l’un des garçons de café, M. Léon ajouta :

— Julien, y a-t-il quelqu’un au billard ?

— Non, monsieur.

— Montez-nous deux verres d’absinthe.

M. Léon, se tournant ensuite vers Maurice, lui dit :

— Nous serons seuls dans la salle de billard ; nous pourrons causer tranquillement… Pardon si je passe devant vous ; je vais vous montrer le chemin.

M. Léon précéda Maurice dans un escalier tournant, conduisant du café à la salle de billard, en ce moment solitaire. M. Léon était un homme de trente ans, vêtu avec goût, d’une apparence distinguée ; sa physionomie ouverte et avenante plut tout d’abord à Maurice, qui lui dit :

— Puis-je savoir, monsieur, quel est l’objet de la lettre que vous m’avez écrite ?

— En deux mots, monsieur, le voici : vous êtes fils unique, vos parents sont fort riches ; ils possèdent l’une de ces solides fortunes en biens-fonds ou en placements hypothécaires toujours à l’abri du hasard des événements ; ils ont toujours vécu, ils vivent avec économie, quoique fort honorablement d’ailleurs, d’où il suit qu’à cette heure monsieur votre père possède, soit en propriétés territoriales, soit en excellents placements sur première hypothèque, possède, dis-je, au moins, car je table au plus bas chiffre, quinze ou seize cent mille francs !

— Quinze cent mille francs ! — répéta Maurice ébahi, car jamais il ne lui était venu à la pensée de supputer le chiffre de la fortune paternelle, n’ayant aucun motif de se livrer à cette évaluation toujours quelque peu parricide.

La simplicité des goûts du jeune montagnard les rendait très-faciles à satisfaire alors qu’il était au Morillon, et, nous l’avons dit, il ne trouvait même pas l’emploi des cent francs que son père lui allouait mensuellement pour ses menus plaisirs. Maurice fut donc véritablement stupéfait du chiffre, à ses yeux énorme, auquel M. Léon faisait monter la fortune de M. Dumirail, et il répéta d’un air incrédule :

— Vous êtes dans l’erreur, monsieur ; il est impossible que la fortune de mon père soit aussi considérable que vous le dites.

— Je vous assure, monsieur, que le chiffre est encore au-dessous de la réalité ; nous sommes trop intéressés à être exactement renseignés pour n’avoir pas pris nos informations aux meilleures sources.

L’affirmation de M. Léon persuada Maurice. Il ne demandait d’ailleurs pas mieux que d’être persuadé, car, pensif, il se disait :

— Puisque mon père est si énormément riche, il ne pourra me refuser sans injustice, et ainsi qu’il me l’a promis, de quoi vivre honorablement à Paris. Antoinette avait donc cent fois raison en me disant que, pour moi, le nécessaire raisonnable était deux chevaux de selle, un groom, un palefrenier et un valet de chambre. Elle m’aime trop pour me conseiller des folies ; j’en aurais maintenant les preuves, si j’avais pu douter de la sagesse de ses avis. Elle est, par je ne sais quel mystère, si bien informée de tout ce qui me concerne, qu’elle connaissait sans doute le chiffre de la fortune de mon père ; sans cela, elle ne m’eût pas conseillé ces dépenses, qu’elle regarde comme nécessaires.

M. Léon, remarquant le silence du jeune provincial, reprit :

— Il paraît, monsieur, que la découverte du chiffre réel de la fortune de votre père vous surprend beaucoup ?

— Je l’avoue.

— En ce cas, vous hésiterez d’autant moins à accepter mes propositions.

— Quelles propositions, monsieur ?

— Pardon, je suis à vous dans l’instant.

M. Léon, se levant, alla vers le palier tournant du billard et cria :

— Garçon, du papier, une plume et de l’encre !

Le garçon revint bientôt, et M. Léon, muni de tout ce qu’il lui fallait pour écrire, s’attabla de nouveau près de Maurice, et, tirant de sa poche un portefeuille, il y prit un paquet de billets de banque, les compta lentement un à un et dit ensuite, en les offrant au jeune provincial :

— Voilà vingt mille francs ; veuillez, je vous prie, compter à votre tour les billets.

— Compter ces billets… et pourquoi ?

Pour vous assurer que je vous remets bien, en effet, vingt mille francs.

— À moi ?

— À vous-même.

— Et que voulez-vous, monsieur, que je fasse de vos vingt mille francs ?

— Ma foi, monsieur, vous en ferez ce que vous voudrez… le meilleur et le plus joyeux usage… probablement.

— Monsieur… est-ce une plaisanterie ?

— Diable ! on ne plaisante jamais avec des billets de mille francs !

— Mais enfin, monsieur, vous ne pensez pas que je croie que vous me donniez vingt mille francs, et vous pensez encore moins que je veuille les accepter ?

— Vous les donner ?… Non point ! Je vous les prête… ou plutôt la personne de qui je suis l’agent vous les prête.

— Elle me les prête… et pourquoi ?

— Pour placer avantageusement ses capitaux à six pour cent, pas un centime de plus, qui n’en est pas moins un excellent placement par le temps qui court ; du reste, le compte des intérêts se réglera plus tard, et, si vous acceptez ce prêt, vous voudrez bien m’écrire un simple récépissé ainsi conçu : « Je reconnais avoir reçu de M. Léon la somme de vingt mille francs, dont les intérêts, convenus plus tard de gré à gré, commenceront à valoir de ce jour. » Vous daterez, vous signerez, vous empocherez vos vingt mille francs, et si, plus tard, bientôt peut-être, vous avez encore besoin d’argent, ne vous gênez pas, voici mon adresse (M. Léon donna sa carte à Maurice). Jetez à la poste une lettre dans laquelle vous m’indiquerez le chiffre de la somme qu’il vous faut, et le lendemain elle sera mise à votre disposition ; lors de notre première entrevue, prochaine, je l’espère, nous réglerons notre compte d’intérêts.

— Monsieur, je comprends tout maintenant ! — s’écria naïvement Maurice, se levant avec une sorte d’effroi et se rappelant ses entrevues avec Charles Delmare, — vous êtes un usurier !

— Hélas ! monsieur… je n’ai point cet honneur. Qui dit usurier dit capitaliste ; or, je n’ai pas, je n’ai plus de capitaux. J’en possédais quelques-uns ; mais Paris est tentant, et le diable est bien fin. En un mot, je suis modestement le courtier d’un capitaliste, tout à votre service.

— Monsieur, je ne veux pas de votre argent.

— Voilà qui est véritablement surprenant, très-surprenant !

— Non, je ne veux pas de votre argent, monsieur ; plusieurs motifs dictent mon refus.

— De grâce !… lesquels ?

— D’abord, je commettrais un acte dont mon père et ma mère seraient profondément blessés !

— Ce scrupule est des plus honorables ; cependant, je…

— Ensuite, monsieur, lorsque l’on emprunte il faut rendre, et je ne possède pas un sou à moi.

— Permettez…

— Enfin, monsieur, j’ai trop de confiance dans la bonté, dans l’équité de mon père, maintenant surtout que le hasard m’a instruit du chiffre de sa fortune, pour ne pas être certain qu’il me fournira les moyens de vivre honorablement à Paris. Ce serait donc de ma part un témoignage de défiance indigne envers ma famille que d’emprunter, à son insu, une somme considérable, qu’il me serait d’ailleurs, je vous le répète, impossible de jamais rembourser ?

— Sont-ce là, monsieur, toutes vos objections ?

— Oui.

— Je ne me permettrai pas de discuter avec vous le noble sentiment d’amour filial auquel vous obéissez, monsieur, en refusant ce prêt ; je vous ferai seulement observer, quant au point capital, à savoir le remboursement… que vous serez un jour à même de rembourser la somme en question, et bien d’autres encore.

— Comment cela, monsieur ?

— Hélas ! lorsque vous aurez le malheur, l’irréparable malheur de perdre l’auteur de vos jours, — reprit avec un soupir de componction le courtier d’usure, — vous hériterez, monsieur, d’une fortune considérable.

— Qu’osez-vous dire ?… Ah ! c’est horrible ! spéculer sur la mort de…

Maurice n’acheva pas ; l’indignation, la douleur étouffèrent sa voix ; une larme brilla dans ses yeux ; il reprit en se levant :

— Cet entretien révoltant a trop duré, monsieur.

— Je suis désolé de vous avoir blessé ou affligé, monsieur, par une réflexion fort innocente. Nous sommes malheureusement tous mortels, tous soumis, riches et pauvres, aux lois inexorables de la nature ! Or, en prévoyant le terme aussi éloigné que possible, mais enfin fatalement certain, de la vie de monsieur votre père, je ne croyais en rien vous choquer ; je voulais uniquement vous persuader de ceci : que le prêteur attendrait aussi longtemps qu’il le faudrait le remboursement de la somme qu’il vous offre, puisqu’il est certain d’être un jour parfaitement payé du capital et des intérêts.

— Il suffit, monsieur. Je vous le répète, je ne veux pas de votre argent, il me ferait horreur !

— Je regrette, monsieur, d’être si mal compris de vous ; ne parlons plus de cette affaire ; mes billets vont rentrer dans mon portefeuille. Seulement, daignerez-vous me permettre une seule et dernière observation ?

Soit ! — reprit impatiemment Maurice, — je vous écoute.

— Maintenant que le hasard vous a instruit du chiffre de la fortune de monsieur votre père, vous êtes certain, dites-vous, qu’il fournira largement à vos besoins ?

— Oui, monsieur, j’en suis convaincu.

— Vous m’accorderez cependant que c’est là une probabilité, probabilité presque certaine, j’y consens… oui, il y a quatre-vingt-dix-neuf à parier contre un que monsieur votre père se montrera libéral envers vous… mais enfin, il reste une chance contraire.

— Eh bien ! monsieur, quand cela serait ?

— De deux choses l’une : ou monsieur votre père satisfera vos désirs ou il ne les satisfera point, et, dans ce dernier cas, vous regretterez d’avoir refusé cette somme.

— Et s’il fournit raisonnablement à mes besoins ?

— Eh bien ! monsieur, cette somme vous devenant complétement inutile, vous me la rendez ; mais commencez par vous en nantir, c’est plus prudent !

— Monsieur, encore une fois, je…

— Un dernier mot : pensez-vous franchement que, si généreux que soit monsieur votre père, il vous remettra vingt beaux billets de mille francs pour vos frais de premier établissement à Paris ?

— Cette somme est considérable, je l’avoue, et…

— Et vous doutez que monsieur votre père vous l’accorde, n’est-ce pas ? Moi, je ne veux pas en douter ; j’irai plus loin : j’admets qu’il vous accordera même davantage ; alors, j’en reviens toujours là, vous me rendrez ces vingt mille francs dès qu’il vous sera prouvé qu’ils vous sont inutiles, grâce à la générosité de monsieur votre père ; mais commencez par les accepter… Que risquez-vous ? Tout ceci demeurera secret entre nous.

— En admettant, monsieur, que vous disiez vrai, — répondit Maurice, enfin ébranlé par l’astucieuse logique de son tentateur, — il sera toujours temps pour moi de recourir à vous.

— Pardon, c’est une erreur.

— Comment cela ?

— Le capitaliste dont je suis le courtier a appris par l’un de ses amis, banquier à Nantua (avec un homme comme vous, monsieur, l’on doit jouer cartes sur table), mon patron, dis-je, a appris par l’un de ses correspondants que M. Dumirail et sa famille venaient habiter Paris. Or, mon patron a prévu cette éventualité fort probable, à savoir : que, vu les notables habitudes d’économie de monsieur son père, M. Dumirail fils pourrait avoir besoin de quelques avances, maintenant et plus tard ; mon patron, dans cette supposition, a consacré à ce placement environ cinquante mille écus (il pourra vous ouvrir un crédit montant à cette somme) ; or, si votre refus persiste, ou si vous différez d’accepter les offres, mon patron n’est pas homme à laisser ses fonds improductifs, même pendant un jour ; il en disposera pour une autre opération qu’il a en vue, et, si vous n’acceptez pas aujourd’hui mes propositions, il a dès demain l’emploi assuré de ses capitaux. Encore un mot, monsieur. Il vous semble peut-être extraordinaire que nous avons été si promptement et si exactement instruits de votre arrivée à Paris et de votre demeure ?

— Il est vrai.

— Rien ne vous paraîtrait plus simple si vous saviez que, chaque jour, les propriétaires d’hôtels garnis envoient, à qui de droit, le nom des voyageurs descendus chez eux. C’est ainsi que mon patron, informé de votre arrivée, m’a chargé de vous faire ses offres de service ; mais, je dois vous le répéter, il vous faut à l’instant prendre une décision, sinon, en cas de refus de votre part, mon patron disposera demain de ses fonds.

— En vérité, monsieur, c’est me mettre le pistolet sur la gorge. Mon père doit prochainement arriver à Paris ; je suis certain qu’il m’accordera…

— Tout ce que vous pouvez raisonnablement souhaiter, je n’en doute pas ; en ce cas, j’insiste de nouveau là-dessus : que vous importe d’emprunter ces vingt mille francs ? Vous me les restituerez s’ils vous sont inutiles. Cet emprunt sera resté secret ; mais vous vous serez du moins prudemment nanti d’une somme suffisante pour parer à toutes les éventualités.

— Quoi ! — dit Maurice cédant de plus en plus à la tentation, — vous ne pouvez pas, du moins, m’accorder quelques jours de réflexion ?

— Mon patron m’attend à six heures pour connaître votre réponse : il est cinq heures et demie. Il faut donc, monsieur, qu’avant un quart d’heure vous vous soyez prononcé par oui ou par non. Or, je vous le déclare, votre refus non-seulement rompra cette affaire, mais rendra impossibles celles qui auraient succédé à la première. Croyez-moi, je connais la place de Paris ; vous trouverez difficilement, ou plutôt vous ne trouverez pas de longtemps des offres aussi avantageuses que celles que j’ai l’honneur de vous faire, monsieur, et pour le présent et pour l’avenir.

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