‹ Les Fils de familleChapitre 56 sur 108 · Partie I · 56

Partie I · 56

Maurice, en proie à une cruelle perplexité, hésitait à profiter des offres usuraires qu’on lui faisait ; tantôt subissant encore l’influence des bons principes de sa jeunesse, se rappelant l’ineffable bonté de son père et de sa mère, les sages conseils de Charles Delmare, ses saisissantes peintures des terribles suites de la dissipation, Maurice sentait que son avenir dépendait de son premier pas dans la voie ruineuse et fatale à lui si complaisamment ouverte par l’usure.

Alors, effrayé, il voulait résister à la tentation.

Mais soudain il songeait que, le lendemain matin, arriveraient chez lui des fournisseurs de toute sorte, depuis le tailleur jusqu’au joaillier, sans compter un valet de chambre d’excellente maison, envoyé par le maître d’hôtel de madame de Hansfeld, et peut-être même deux chevaux de selle choisis par son cocher, Maurice, n’ayant pas osé, par un sot amour-propre, refuser ces offres, malgré l’embarras inextricable où cette acceptation devait le jeter, tandis que tout s’aplanissait, grâce au prêt usuraire, et Maurice inclinait à accepter les vingt mille francs.

Cependant, un dernier scrupule le retenait ; il ne se le dissimulait plus : il spéculait par son emprunt sur la vie de son père ; il escomptait à l’avance cette mort, dont la seule pensée avait jusqu’alors éveillé en lui les plus tristes, les plus pieux sentiments de la tendresse et de la vénération filiales !

Ce malheureux enfant, essentiellement bon et chérissant son père et sa mère, eût, certes, reculé devant cette idée, nous le répétons, presque parricide, si M. Léon, avec une très-adroite perfidie, n’eût posé ce dilemme au jeune provincial :

— Ou votre père sera pour vous libéral ainsi qu’il doit l’être, — en ce cas, n’ayant pas besoin de recourir à la somme empruntée, vous me la rendrez, — ou bien, votre père, malgré sa grande fortune, se montrera envers vous d’une parcimonie injuste, alors vous aurez le droit d’user de votre emprunt.

Ce raisonnement absurde, mais très-spécieux, flattait trop les désirs de Maurice pour ne point prévaloir, et, finalement, il prévalut à ses yeux ; cependant, voulant encore, par un reste de pudeur morale, de respect humain, se tromper, s’abuser lui-même sur la gravité de l’acte qu’il commettait, il dit à M. Léon, ensuite de quelques moments de réflexion :

— Il est bien convenu que, si, comme j’en suis certain, je n’ai pas besoin de cette somme, je pourrai vous la rendre, car j’espère bien n’en être que le dépositaire.

— Soit, monsieur, vous me remettrez les vingt mille francs, et je vous rendrai votre reçu.

— Vous me le promettez sur l’honneur ?

— Sur l’honneur ! de même que, si cette somme ne vous suffit pas… je…

— Cette somme me suffira d’autant mieux, que je suis sûr d’avance de n’en avoir pas besoin, — se hâta de répondre Maurice tâchant de s’étourdir sur le remords qui poignait son cœur ; — je vous écrirai aussitôt que je voudrai opérer entre vos mains la restitution de cet argent.

— En attendant, voici, monsieur, vos vingt mille francs.

— Il est, encore une fois, bien convenu, monsieur, que je pourrai vous les remettre dès que je le voudrai ? — dit Maurice, de qui la main tremblait en approchant des billets, qu’une suprême hésitation l’empêchait encore d’accepter. — Je ne contracte cet emprunt qu’à cette condition absolue.

— C’est entendu, monsieur, — répondit M. Léon présentant toujours les billets à Maurice ; — mais, du moins, pour pouvoir me rendre la somme, commencez par la prendre.

Maurice reçut enfin des mains de son tentateur les billets de banque, et, au moment où il prenait la plume afin d’écrire le reçu de la somme, une remémorance à la fois puérile, sinistre, traversa l’esprit de Maurice.

Il se rappela ces légendes, le charme et l’effroi de ses premières années ; ces légendes racontées le soir, au coin du foyer paternel, et dans lesquelles un personnage mystérieux, étrange, aux yeux flamboyants, au sourire diabolique, évoqué dans un carrefour de la forêt par quelque désespéré, lui faisait signer de son sang un pacte où il vendait son âme pour des pièces d’or.

Mais le jeune provincial, se reprochant bientôt sa niaise faiblesse, haussa les épaules et signa le reçu.

Ô Maurice ! pauvre enfant ! bientôt déchu de tes mâles vertus, de ta noble candeur, elle est d’une terrible vérité, cette comparaison puisée aux naïfs souvenirs de ton enfance ; le pacte infernal est signé ! Tu as vendu ton âme, Maurice ! de ce jour, elle est à jamais vendue au démon des passions mauvaises, effrénées, criminelles peut-être !

Oui, elle est vendue, ton âme, elle ne t’appartient plus !

Page 1