‹ Les Fils de familleChapitre 57 sur 108 · Partie I · 57

Partie I · 57

Madame Dumirail occupait une partie de l’entre-sol de l’hôtel des Étrangers, situé dans la rue de l’Université ; quelques détails sur la distribution de ce logis seront nécessaires à l’intelligence de plusieurs scènes de notre récit.

Une petite antichambre fermée, donnant sur l’escalier principal de la maison, précédait l’appartement et était percée de trois portes. Celle de droite conduisait à la chambre de Maurice, complétement séparée de celle de sa mère, et attenante à une pièce destinée à son père, laquelle avait une sortie sur l’escalier en dehors de l’antichambre ; la porte gauche était celle d’un cabinet où couchait Jeane, cabinet attenant à la chambre de madame Dumirail. Enfin, la porte du fond communiquait à un salon servant aussi de salle à manger. — Le couvert était mis. Six heures du soir venaient de sonner.

Madame Dumirail et Jeane, assises dans l’embrasure de l’une des fenêtres qui s’ouvraient sur la rue, s’occupaient d’un travail de broderie ; toutes deux semblaient soucieuses.

— Ainsi, ma pauvre Jeane, — disait madame Dumirail en soupirant, — jusqu’à présent, Paris ne te séduit pas plus qu’il ne m’a séduite moi-même ?

— Tenez, ma bonne tante, hier, en revenant de promenade aux Champs-Élysées, j’avais la mort dans l’âme.

— La mort dans l’âme ! c’est beaucoup dire, car rien n’était plus brillant que cette promenade : ces belles dames, ces cavaliers, ces voitures ; certes, j’aurais cent fois préféré à ce spectacle, à ce tumulte étourdissant, une tranquille promenade au milieu des fleurs de notre terrasse du Morillon, d’où l’on découvre un si admirable horizon, nos Alpes, nos glaciers. Hélas ! quand les reverrons-nous, nos chères montagnes !

Et, soupirant encore, madame Dumirail ajouta :

— Mais, enfin, il faut avouer qu’hier, le spectacle des Champs-Élysées…

— Était pour moi navrant, m’attristait, que vous dirai-je ? me révoltait.

— Te révoltait, Jeane, et contre qui ?

— Contre tout ce beau monde.

— En vérité, chère enfant, je ne comprends pas ce que tu veux dire.

— Que voulez-vous, ma tante ! c’est à peine si je comprends moi-même ce que je ressens, — répondit la jeune fille avec une impatience nerveuse ; et, après un moment de silence, elle reprit :

— Ah ! pourquoi mon oncle nous a-t-il fait quitter le Morillon ! Vous le verrez, ma tante, notre séjour à Paris nous sera funeste.

— Allons, Jeane, du courage ; ne nous effrayons pas à l’avance ; j’ai reconnu l’impossibilité de lutter contre l’inébranlable volonté de mon mari ; je t’ai suppliée de céder aussi à la nécessité ; tu as consenti à nous accompagner ici, je compte sur ta bonne influence sur Maurice.

Et, regardant la pendule, madame Dumirail ajouta :

— Déjà six heures ! mon fils ne peut maintenant tarder de rentrer. Certes, — reprit-elle, — je vois notre séjour à Paris avec une certaine appréhension ; mais par cela même, chère enfant, que les circonstances sont graves, sont difficiles, nous ne devons pas nous laisser abattre ; peut-être, après tout, le mal sera-t-il moins grand que je ne le craignais.M. de Morainville, je te l’ai dit, nous a hier accueillis, Maurice et moi, de la manière la plus aimable ; grâce à sa protection et à celle de ses amis, mon fils, sans aller à l’École de droit, ce que je redoutais surtout à cause des connaissances qu’il aurait pu faire là, mon fils, ensuite d’un stage d’un an dans les bureaux du ministère des affaires étrangères, sera nommé attaché d’ambassade ; c’est donc seulement une année à passer ; après quoi, nous partirons tous ensemble pour le pays dans lequel il devra résider ; d’ici là, moi et mon mari, qui va bientôt venir nous rejoindre, nous veillerons sur Maurice avec un redoublement de tendre sollicitude et de vigilance. Ce qu’il y a de plus à craindre, dit-on, à Paris, ce sont les mauvaises liaisons ; or, mon fils, n’allant pas à l’École de droit, doit échapper à ce danger ; il ne connaît personne ici ; son temps sera partagé entre son bureau, où il restera jusqu’à cinq heures, et nous autres qui le gardons avec nous jusqu’au moment de son coucher ; il n’aura donc ni le loisir, ni l’occasion, ni le goût de se lier avec personne ; notre affection lui suffira. Je te l’atteste, chère enfant. Il nous aime tant ! ses habitudes sont comme les nôtres, si simples !

— Puisse-t-il, ma tante, conserver cette simplicité !

— D’où te vient ce doute ?

— Vous allez trouver cette observation ridicule ; mais, ce matin, lorsqu’en présence de Maurice, vous avez demandé au maître de cet hôtel l’adresse d’un modeste tailleur, qui songeât moins à la mode qu’à donner de bonnes fournitures, Maurice a paru contrarié, il vous a répondu qu’il ne voulait plus être vêtu comme un provincial.

— C’est un enfantillage.

— Enfin, hier, à chaque instant, aux Champs-Élysées, il s’écriait, l’œil brillant d’admiration et d’envie : « Jeane, vois donc le bel attelage, la belle calèche… et ces jeunes gens à cheval, quelle tournure élégante !… sont-ils heureux !… sont-ils heureux !… »

— Mon Dieu, mon enfant, je suis la première à reconnaître maintenant, et plus que jamais la vérité de ces paroles de notre ami M. Delmare : « Maurice est une de ces organisations ardentes, mais faibles, qu’il ne faut pas exposer aux tentations ; tout pour lui dépendra de la nature du milieu où il devra vivre… » M. Delmare avait raison, cent fois raison ; il connaissait mon fils mieux que son père ne le connaît.

— Et, cependant, ma bonne tante, vous n’avez pas encore envoyé votre adresse à notre cher maître, dit Jeane d’un ton de doux reproche… — Il est sans doute à Paris, selon qu’il vous l’a promis dans sa lettre, et vous hésitez à le mander près de vous, lui qui, par dévouement pour nous, a renoncé à sa solitude et entrepris ce voyage si coûteux à sa pauvreté ; lui enfin, de qui, en ce moment surtout, les conseils, l’expérience, le soutien seraient si utiles à Maurice.

— Mon enfant, je te l’ai dit, il répugne à ma droiture de recevoir M. Delmare à l’insu de mon mari ; jamais je ne lui ai caché une de mes pensées, une de mes actions : le mensonge ou la dissimulation me sont impossibles. Si je croyais devoir, en un cas extrême, recourir aux avis de notre ancien ami, je le ferais ouvertement ; mais alors, je blesserais M. Dumirail, qui, à tort ou à raison, à tort, à grand tort selon moi, a rompu tous rapports avec un homme excellent, qui nous a donné tant de preuves d’intérêt. Or, pour me résoudre à causer à mon mari un chagrin réel, il faudrait me trouver en face de circonstances qui, je l’espère, ne se produiront pas.

— Puissiez-vous, ma tante, ne pas regretter votre résolution ! Quelle doit être l’inquiétude, la tristesse de M. Charles Delmare en reconnaissant l’inutilité d’un voyage dont le but était si généreux ?

— Sans doute ; mais je t’ai dit ma répugnance à cacher à ton oncle la plus insignifiante de mes actions ; ainsi, par exemple, il m’avait recommandé d’aller, dès le lendemain de notre arrivée, voir ma belle-sœur, afin de lui apprendre que Maurice entrait dans la carrière diplomatique ainsi qu’Albert, et…

Mais madame Dumirail, s’interrompant en voyant Jeane tressaillir involontairement :

— Qu’as-tu, mon enfant ? — dit-elle.

— Rien, ma tante, — répondit la jeune fille n’osant, ne voulant exprimer l’effroi que lui inspirait la seule pensée de revoir San-Privato, à l’influence de qui elle croyait échapper pour toujours lorsqu’il avait quitté le Morillon.

— Je disais donc que, si j’ai cru devoir ajourner ma visite à ma belle-sœur, malgré les recommandations de mon mari, je l’en ai prévenu, parce que j’ai l’habitude de ne lui rien cacher.

L’un des domestiques de l’hôtel entra, et dit à madame Dumirail :

— Madame avait commandé son dîner à cinq heures, il en est six. Peut-on servir ?

— Pas encore, attendez le retour de mon fils, — répondit madame Dumirail au domestique, qui sortit.

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