Partie I · 58
Madame Dumirail, après la sortie du domestique, dit à sa nièce avec l’accent d’une légère inquiétude :
— Mon Dieu ! comme Maurice tarde à rentrer ! voilà plus de trois grandes heures qu’il est parti. Il se peut, du reste, que, ne connaissant pas Paris, il se soit égaré.
— Vous oubliez, ma tante, qu’il est sorti en fiacre.
— C’est vrai. Il faut alors qu’on lui ait fait faire longtemps antichambre chez cette madame la baronne de… de…
— De Hansfeld, — reprit Jeane d’un ton brusque et en rougissant ; — elle s’appelle madame de Hansfeld.
— Comment as-tu retenu si facilement ce nom étranger, chère Jeane ?
— Je l’ai retenu parce qu’il m’a frappée autant peut-être que m’a frappée l’inconcevable démarche de cette dame, — ajouta la jeune fille non sans une sorte d’amertume ; — car elle a écrit avec une singulière familiarité à un jeune homme qu’elle n’a jamais vu.
— Il n’y avait rien, ce me semble, de trop familier dans la lettre de cette dame, mon enfant ; elle priait simplement Maurice de passer chez elle pour lui faire une communication relative à des intérêts de famille.
— Soit ! — répondit Jeane sèchement. — Je me trompe. Cette personne, l’une des femmes les plus riches, les plus élégantes de Paris, selon ce que dit son domestique, doit mieux que moi, pauvre fille de province, connaître les usages du grand monde.
— Jeane, ta réponse est contrainte, tu ne dis pas toute ta pensée.
— Ma tante…
— Chère enfant, n’avons-nous pas besoin de nous ouvrir en toute sincérité l’une à l’autre ? Est-ce que notre devoir, notre but ne sont pas les mêmes, à moi, la mère de Maurice, à toi qui seras sa femme ? N’est-ce pas à nous deux de veiller sur lui, de nous concerter, de nous entr’aider pour cela ? Or, comment réussir, mon enfant, si nous manquons de confiance l’une envers l’autre ?
— Chère et bonne tante, — reprit Jeane attendrie, — excusez un moment de vivacité, je souffre…
— Que veux-tu dire ?
— Depuis tantôt je suis assaillie de pressentiments absurdes, insensés… mais plus forts que ma raison ; contre eux, je lutte en vain ; ils augmentent d’heure en heure, de minute en minute.
— De ces pressentiments, pauvre enfant, quel est donc l’objet ?
— Cette dame… la baronne de Hansfeld.
— Explique-toi.
— Tout me paraît extraordinaire dans sa démarche.
— Mais encore ?
— D’abord, ma tante, comment cette dame a-t-elle su notre adresse, à nous si inconnus à Paris ?
— Je l’avoue, je n’avais point songé à cela.
— Ensuite, s’il s’agit réellement d’affaires de famille, n’est-ce pas à vous, en l’absence de mon oncle, que cette dame devait s’adresser, au lieu de mander près d’elle Maurice, lui… presque un enfant ?
— C’est encore vrai ! Cela maintenant me fait réfléchir… et mon fils ne revient pas ; il m’avait promis de rentrer avant quatre heures.
— Et voilà qu’il est bientôt six heures et demie. Dites, ma tante, que penser… s’il est resté tout ce temps-là chez cette dame ?
— Mon Dieu, Jeane, tu m’effrayes ! J’avais aussi vaguement l’instinct de l’étrangeté de la démarche de cette personne, puisque d’abord je voulais accompagner Maurice jusqu’à la porte de l’hôtel de cette baronne. Elle est, dit-on, l’une des femmes les plus élégantes de Paris ; donc, elle doit être jeune et belle, ce me semble…
— Hélas ! oui, ma tante… et je…
Mais Jeane s’interrompit et cacha son visage entre ses mains. Madame Dumirail, inquiète, reprit :
— Chère enfant, je t’en conjure, dis-moi tout !… Tu te tais, tu rougis, tes yeux se remplissent de larmes.
— Ah ! si je rougis, c’est de moi-même… si je pleure… c’est de honte ! — répondit Jeane.
Et elle s’écria d’une voix déchirante :
— Cette femme est jeune et belle, j’en ai le pressentiment ; je suis jalouse… je suis folle !
Puis, fondant en larmes, la jeune fille se jeta au cou de madame Dumirail en murmurant :
— Pardon, ma tante ! maudit voyage… maudit voyage !
En ce moment, la porte s’ouvrit, et Maurice entra dans l’appartement.