‹ Les Fils de familleChapitre 59 sur 108 · Partie I · 59

Partie I · 59

Les traits de Maurice, altérés, fatigués par la violence des sensations si imprévues, si nouvelles, si diverses, qui venaient de le bouleverser, s’étaient, depuis quelques heures, presque transfigurés ; on y lisait un singulier mélange d’orgueil, d’assurance et de mécontentement de lui-même. Cette sorte de transfiguration, qui donnait à sa physionomie une expression saisissante dont l’observateur le moins attentif eût été frappé, ne put échapper à madame Dumirail. Elle fit vivement quelques pas vers son fils, puis elle s’arrêta, le contemplant avec une curiosité anxieuse, tandis que Jeane s’efforçait de faire disparaître les traces de ses larmes.

— Mon Dieu, cher enfant, — dit soudain madame Dumirail, — que t’est-il donc arrivé ?

— Que veux-tu dire, ma mère ?… Il ne m’est rien arrivé.

— C’est impossible.

— Je t’assure.

— Encore une fois, il est impossible qu’il ne te soit rien arrivé, ta pauvre figure est toute changée. Je ne saurais préciser en quoi consiste ce changement, et cependant il m’inquiète. Jeane, n’es-tu pas de mon avis ? Regarde Maurice, regarde-le donc !

La jeune fille, dominant son émotion, leva les yeux sur son fiancé, à la fois interdit et embarrassé de la pénétration maternelle.

Jeane, on l’a dit, avait été jusqu’alors agitée de pressentiments, dont elle reconnaissait elle-même la déraison, puisqu’elle ne savait pas encore réellement si madame de Hansfeld était jeune ou vieille, belle ou laide. Cependant la jeune fille subissait l’empire de ces pressentiments, qui sembleraient incompréhensibles si l’on n’avait tant de preuves analogues de cette sorte de seconde vue particulière au véritable amour, intuition surtout fréquente chez les personnes passionnées, douées d’une extrême sensibilité nerveuse, ainsi que l’était Jeane.

Maurice, de plus en plus confus, baissa les yeux, et sa cousine, le contemplant avec une attention silencieuse, ressentit au cœur une douleur poignante. Elle fut persuadée, sans pouvoir s’expliquer cette conviction, que ce changement saisissant, si remarquable, dans la physionomie de son fiancé, était dû à l’influence de la baronne de Hansfeld, et murmura tout bas :

— Oh ! les angoisses de mon cœur ne me trompaient pas.

Le domestique de l’hôtel, entrant pour servir le dîner, selon les ordres de madame Dumirail, délivra momentanément Maurice de son croissant embarras. Il n’en doutait plus : sa mère et sa fiancée, grâce à une incroyable perspicacité, devinaient qu’une grave révolution venait de s’accomplir dans sa destinée. Il regretta de nouveau son emprunt usuraire, mais il ne se reprocha nullement sa soudaine et fraternelle affection pour Antoinette. Ne s’était-elle pas exprimée, sur madame Dumirail et sur Jeane, avec autant de bienveillance que de déférence ?

Le résultat de cet examen de conscience fut pour Maurice que, sauf l’emprunt usuraire, et encore était-il conditionnel, il n’avait à rougir d’aucun tort.

Madame Dumirail et les deux fiancés prirent place à table, et, gênés par la présence du domestique qui les servait, les convives gardèrent d’abord le silence.

Rien n’échappe à l’attention d’une mère en émoi et en éveil. Madame Dumirail remarqua que Maurice but coup sur coup plusieurs verres d’eau, et qu’il touchait à peine aux mets qu’on lui servait, lui de qui l’appétit était d’ordinaire si robuste.

Jeane s’absorbait dans les amères préoccupations de la jalousie qui envahissait son âme, ressentiment dont le terrible empire devait subjuguer cette nature valeureuse et loyale, mais ardente, susceptible et fière à l’excès.

— Mon Dieu ! Maurice, combien tu es altéré ! dit soudain madame Dumirail à son fils, qui venait de demander au domestique une seconde carafe d’eau ; — est-ce que tu as la fièvre ?

— Non, ma mère ; mais il fait chaud, et j’ai très-soif.

— Tu ne manges absolument rien, — ajouta madame Dumirail voyant son fils encore refuser un mets qu’on lui offrait ; — tu te sens donc indisposé, mon enfant ?

— Non, ma mère… seulement, le changement d’air m’aura fait perdre l’appétit.

Le domestique étant alors sorti pour les besoins de son service, madame Dumirail reprit, sans dissimuler ses angoisses :

— Nous voici seuls, mon ami ; je t’en supplie, dis-nous la cause de ce changement si visible en toi, et dont, Jeane et moi, nous sommes profondément inquiètes ; tu ne nous persuaderas jamais qu’il ne te soit pas arrivé quelque chose ?

— Ma bonne mère, je te répète et te répéterai à satiété qu’il ne m’est rien arrivé.

— Mon enfant…

— Tu m’adresserais vingt fois la même question, ma chère mère, que tu recevrais vingt fois la même réponse, puisque je n’en ai pas d’autre à te faire.

— Si c’est un parti pris, mon ami, je n’essayerai pas de lutter d’obstination avec toi.

— Je serais désolé de te blesser, ma mère, mais je ne puis que te répondre la vérité…

— La vérité !… — reprit madame Dumirail d’un air de doute ; — enfin, je n’insiste plus…

Et, après une pause, elle reprit :

— Tu ne nous dis rien de ta visite chez cette dame ?

— J’attendais que nous fussions seuls.

— Quelle est donc cette communication si… importante…, — reprit madame Dumirail appuyant sur ce dernier mot, — que cette dame avait à te faire ?

— Madame la baronne de Hansfeld…

Maurice accentua ce titre avec une certaine complaisance.

— Madame la baronne de Hansfeld, ayant appris que mon père était dans l’intention de vendre le Morillon, désire acquérir cette propriété.

— Voilà tout, mon fils ?…

— Oui, ma mère…

— Ainsi, cette dame, pour te demander simplement si ton père voulait ou non vendre ce domaine, t’a gardé chez elle pendant trois grandes heures ?

— Ma tante, cela s’explique à merveille, — reprit Jeane avec une ironie fébrile, — Maurice, afin de donner à cette personne une idée nette de l’acquisition qu’elle devait faire, aura sans doute dessiné devant elle différentes vues du Morillon… et détaillé par écrit la maison depuis la cave jusqu’au grenier. Il ne lui aura pas fallu moins de trois grandes heures pour donner de pareils renseignements.

— Nous n’avons pas uniquement parlé de cette acquisition, — reprit Maurice légèrement piqué de l’accent sardonique de Jeane ; — madame de Hansfeld et moi, nous avons causé de choses et d’autres.

— Sa conversation doit être fort spirituelle, assurément, car cela t’a fait oublier que ta mère t’attendait à cinq heures pour dîner.

— Ma chère Jeane, madame de Hansfeld a, en effet, infiniment d’esprit, et, de plus, elle est douée d’un excellent cœur et d’un noble caractère.

— Vraiment ! — répondit la jeune fille, les lèvres contractées par un sourire forcé ; — c’est à ravir. Et, pour compléter le portrait de ce phénix parisien, il va sans dire que cette dame est sans doute d’une beauté miraculeuse et dans la fleur de la jeunesse ?

Jeane attendit avec une cruelle angoisse la réponse de Maurice, quoiqu’elle la pressentît.

— Madame de Hansfeld a vingt-cinq ans, et elle est, en effet, remarquablement belle, — reprit Maurice de plus en plus piqué de ce qu’il regardait comme des plaisanteries très-inopportunes, les attribuant à une malséante envie de railler, mais ne pouvant soupçonner la jalousie dont était possédée Jeane.

L’ombrageuse enfant, voyant ses pressentiments justifiés, en cela, du moins, qu’elle apprenait que madame de Hansfeld, riche, titrée, était jeune, remarquablement belle et douée de toutes les qualités de l’esprit et du cœur, la malheureuse enfant, disons-nous, cédant à la vivacité de son imagination vive et ardente, doutant de soi-même, de Maurice, de l’avenir, et cela sans cause sérieuse, réelle, dévora les larmes que sa fierté contenait, le fiel où se noyait son cœur, et, quittant brusquement la table, alla se mettre à la fenêtre, sous prétexte de respirer l’air du soir, mais, au vrai, afin de cacher les déchirements de son âme.

Madame Dumirail, de son côté, déjà mise en défiance à l’endroit de madame de Hansfeld, par son instinct maternel, non moins soupçonneux que l’amour de Jeane, trouvait singulier, malgré son inexpérience du monde parisien, mais guidée par son bon sens, qu’à propos de la vente d’une propriété, madame de Hansfeld, dans un entretien de trois heures durant avec Maurice, eût jugé à propos de lui dévoiler les trésors de son cœur, de son caractère et de son intelligence ; aussi, posant à son fils une question qui devait, à ses yeux, l’aider à éclaircir les doutes qu’elle ressentait, elle lui dit :

— Le mari de cette belle dame assistait-il à votre conversation, mon ami ?

Cette question, que Maurice ne s’était pas faite à lui-même dans la promptitude de ses divers entraînements de l’après-dînée, lui causa une sorte de stupeur, puis le fit réfléchir, et, se demandant si, en effet, le baron était mort ou vivant, il lui parut singulier que, parmi tant de touchantes et cordiales confidences, Antoinette ne lui eût pas appris si elle était ou non veuve.

Absorbé par cette pensée soudaine, Maurice garda un silence de quelques instants, qui augmenta les soupçons de madame Dumirail.

Jeane, étant parvenue à vaincre ou plutôt à dissimuler ses émotions, revint près de son fiancé. Elle était pâle et, ainsi que lui, hélas ! déjà presque transfigurée ! La riante candeur de son visage angélique avait disparu devant une expression hautaine, sardonique, irritée ; le léger froncement de ses sourcils, le gonflement de ses narines roses, palpitantes comme son sein, le port altier, presque impérieux de sa tête, disaient assez combien sa fierté s’efforçait de se révolter contre les mortelles douleurs qu’elle se reprochait comme une lâcheté.

Madame Dumirail, très-étonnée du silence de son fils, lui dit :

— Je t’ai demandé, mon ami, si le mari de cette dame assistait à votre conversation ?

— Non, ma mère.

— Ordinairement, les acquisitions de propriétés sont cependant du ressort du mari ? Cette dame est veuve, apparemment ?

— Je n’en sais rien.

— Comment ! Maurice, — dit Jeane redoublant de sarcasme et sentant pourtant qu’elle s’engageait dans une voie de plus en plus funeste, — comment ! parmi les délicieux épanchements qui t’ont révélé les rares trésors de vertu que renferme le cœur de cette inestimable personne, rien n’a pu te faire deviner si elle était loyalement à son mari, ainsi que doit l’être toute honnête femme ?

— Tout ce que je sais, Jeane, et de ceci je réponds comme de moi-même, c’est que madame la baronne de Hansfeld, veuve ou non, n’a rien à envier à qui que ce soit pour les qualités de l’esprit et du cœur, — répondit presque aigrement Maurice, ne pouvant s’expliquer encore la cause de l’évidente malveillance de sa mère et de Jeane au sujet de madame de Hansfeld.

— Je ne connais pas cette dame… et je ne puis savoir si, en effet, elle est douée de toutes les qualités de l’âme, — reprit madame Dumirail. — Cependant, mon ami, je trouve, ainsi que Jeane, assez singulier que, durant une conversation de trois heures, elle n’ait pas fait allusion à son mari ou à son veuvage.

— C’est que probablement elle est veuve depuis quelques années, — répondit Maurice.

Puis, voulant rompre un entretien qui le mettait au supplice et craignant de voir la patience lui échapper, il reprit :

— Ma bonne mère et toi, Jeane, parlons, si vous le voulez bien, d’un sujet qui vous intéresse autant que moi, de mes travaux, de mes études, de l’emploi de mes journées, enfin de l’organisation de notre existence à Paris.

— Soit, mon enfant, — dit madame Dumirail sentant qu’il lui serait sans doute en ce moment impossible de pénétrer le secret que voulait garder Maurice au sujet de sa longue entrevue avec madame de Hansfeld, — soit, mon enfant ; aucun entretien ne saurait nous être plus agréable que celui que tu me proposes.

— Eh bien ! donc, mère, commençons par l’emploi de ma journée : le matin, à neuf heures, je me rends au ministère des affaires étrangères, où je travaille, dans le bureau de M. de Morainville, jusqu’à quatre heures.

— À merveille, mon ami ; tu le sais, tant que je l’ai pu, j’ai lutté, ainsi que notre chère Jeane et toi-même, contre les idées de ton père au sujet de la nouvelle carrière qu’il désirait te voir embrasser ; ces idées, tu as fini par les partager : c’est un fait accompli ; il faut donc maintenant tirer tout le parti possible de la situation ; mes encouragements ne te manqueront pas.

— Je compte sur tes bontés, chère mère ; j’espère que tu seras satisfaite de moi ; je suis résolu à travailler assidûment, à m’élever par mon mérite et à rapprocher ainsi l’époque de mon mariage avec toi, ma bien-aimée Jeane !… — ajouta Maurice cherchant du regard celui de la jeune fille et espérant apaiser sa méchante humeur au sujet de madame de Hansfeld.

Mais Jeane tint ses yeux baissés ; un sourire douloureux erra sur ses lèvres, et elle répondit :

— Que de choses se passeront d’ici là, Maurice !

— Sans doute, chère Jeane ; mais chaque jour me rapprochera de cette époque fortunée ; le temps s’écoulera donc plus vite que nous ne le pensons, bonne mère ; or, afin d’en revenir à l’emploi de mes journées, je vais travailler dans le bureau de M. de Morainville depuis neuf heures du matin jusqu’à quatre…

— Très-bien, mon enfant ; à quatre heures tu reviens ici, et, si le temps le permet, nous allons faire une longue promenade jusqu’au dîner ; ensuite, Jeane et moi, nous prenons notre panier à ouvrage, tandis que toi, selon les recommandations de M. de Morainville, tu étudies les traités de ce qu’il appelle le droit international et autres ouvrages très-sérieux dont il nous a donné la liste ; cela nous mène jusqu’à dix heures, et nous nous couchons, afin que tu puisses te lever de très-bon matin pour étudier ton droit international avant de te rendre à ton bureau. Après tout, mes enfants, bien que je regrette toujours notre heureuse existence du Morillon, nous trouverons encore moyen de vivre ainsi entre nous d’une manière très-agréable, n’est-il pas vrai ?

Ce programme, exposé par madame Dumirail avec une confiance naïve, différait tellement de l’attrayant programme formulé par madame de Hansfeld, que Maurice tressaillit et entrevit l’abîme qui existait entre ses secrets désirs et les vues de sa mère. Cependant il ne perdit pas l’espoir de la ramener à des intentions plus concordantes avec les espérances qu’il formait.

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