Partie I · 65
Après une nuit d’insomnie passée dans d’inexprimables angoisses et dans les suppositions les plus sinistres sur la cause de l’absence prolongée de Maurice, madame Dumirail avait épié son retour. Dès l’aube et accoudée à sa fenêtre, jetant au loin des regards remplis d’anxiété, longtemps elle l’attendit. Elle le vit enfin descendre d’un fiacre qui s’arrêta devant l’hôtel. Soulagée du poids de ses appréhensions par la présence de son fils, elle oublia d’abord ses justes griefs contre lui. Puis, songeant qu’en une circonstance si grave l’indulgence serait coupable et d’un funeste précédent, madame Dumirail résolut de l’accueillir avec une sévérité méritée. Cependant, ne le voyant pas paraître et envoyant Josette s’enquérir de lui, elle apprit ainsi qu’il était occupé à recevoir divers fournisseurs dans la chambre de l’appartement restée jusqu’alors inoccupée.
Madame Dumirail ouvrit la porte de communication donnant dans son salon, apparut soudain aux yeux de son fils et aperçut, disposés sur les meubles, les produits de l’industrie des marchands.
Maurice, à l’aspect de sa mère, tressaillit ; son cœur se serra, ses sentiments habituels de tendresse et de déférence filiale reprirent d’abord sur lui leur empire, et, confus, attristé, il baissa les yeux, n’osant s’approcher de madame Dumirail. Celle-ci, s’adressant vivement aux fournisseurs d’un ton de reproche :
— Il n’est pas honnête à vous, messieurs, de venir provoquer un jeune homme à de folles dépenses, d’abuser ainsi de sa faiblesse et de son inexpérience ! Allez, messieurs, vous devriez rougir de votre conduite !
— Madame, — reprit l’un des marchands, blessé des reproches de madame Dumirail, — apprenez que nous ne sommes pas de ceux-là qui abusent de la confiance des jeunes gens.
— Nous sommes d’honorables commerçants, madame.
— Si nous sommes venus ici, c’est que l’on nous y a envoyés, — reprit un autre fournisseur, tandis que Maurice, devenant pourpre de honte et de colère, accusait intérieurement sa mère de le placer dans une situation aussi humiliante que ridicule.
— Et qui donc, messieurs, s’est permis de vous envoyer ici ? — demanda madame Dumirail avec une animation croissante ; — qui donc ose ainsi pousser mon fils à des achats qu’il est hors d’état de payer ?
— Nous nous sommes présentés ici, madame, à la recommandation de l’un de nos plus respectables clients, M. le vicomte Richard d’Otremont.
— Et moi, — ajouta brusquement le marchand de chevaux, — c’est à la recommandation de madame la baronne de Hansfeld que j’ai conduit ici les deux plus beaux chevaux de mon écurie.
— Quoi ! — s’écria madame Dumirail indignée, — vous n’avez pas honte de vous rendre ainsi les complices d’une femme qui, non contente de débaucher mon fils, l’engage à contracter des dettes ? Mais cette horrible créature a donc juré la perte de mon malheureux enfant !
— Ma mère… oh ! ma mère, assez ! — s’écria Maurice, de plus en plus blessé, irrité, pouvant à peine se contenir en entendant madame Dumirail traiter Antoinette avec autant de mépris devant des étrangers ; — ménagez vos expressions au sujet d’une personne qui…
— Silence, mon fils !
— Eh ! ma mère… je…
— Silence, vous dis-je !… Vous ne vous oublierez pas jusqu’à prendre contre moi la défense de cette mauvaise femme.
Et, s’adressant aux marchands pendant que Maurice restait muet, suffoqué par le courroux et par la confusion, madame Dumirail ajouta :
— Messieurs, remportez vos marchandises, et ne venez plus à l’avenir tenter mon fils. Il ne peut rien vous acheter ; il est encore, grâce à Dieu, en puissance de père et de mère ; or, si vous lui vendez quelque chose à crédit, tant pis pour vous, ce sera à vos risques et périls, car il n’a pas de quoi vous payer.
— C’était bien la peine de nous déranger pour nous exposer à une pareille algarade ! — dit le joaillier en remettant ses bijoux dans leur écrin.
Le marchand de chevaux, moins accommodant, reprit brutalement, en s’approchant de madame Dumirail :
— Moi, je n’ai pas l’habitude d’être fait au même, je vous en avertis, madame. Le cocher de la baronne de Hansfeld est venu hier choisir dans mes écuries deux chevaux de selle pour votre fils. Le prix a été débattu et convenu : onze mille cinq cents francs, dont six mille francs pour le cheval bai doré et cinq mille cinq cents francs pour le cheval noir. Je pouvais vendre celui-ci ce matin, j’ai refusé, le croyant acheté… Or, si le marché est rompu, j’exige une indemnité…
— Deux chevaux ! plus de onze mille francs ! — reprit madame Dumirail avec stupeur, ignorant à quel prix les chevaux anglais se vendaient à Paris et trouvant la somme exorbitante.
Puis, faisant allusion à ce qu’elle regardait comme une connivence de la part de madame de Hansfeld à l’endroit de ce trafic, elle ajouta :
— Mais, mon Dieu ! cette femme s’entend donc avec tous ces gens-là pour voler mon fils !
Ces paroles, échappées aux maternelles alarmes de madame Dumirail, firent bondir Maurice. Il allait peut-être manquer de respect à sa mère, s’il n’eût entendu les marchands, furieux de l’accusation portée contre eux par la mère du jeune provincial, éclater contre elle en récriminations injurieuses.
— Nous traiter de voleurs !
— Il paraît que c’est de la politesse à la mode de province.
— A-t-on vu cette vieille avare ! — s’écria M. Moïse, — cette vieille folle !
Maurice, malgré son irritation contre sa mère, fut révolté de la grossièreté du marchand de chevaux, et, d’un geste menaçant, lui indiquant la porte :
— Sortez, monsieur, sortez à l’instant… J’irai chez vous, afin de vous indemniser.
— À la bonne heure ! sinon, en avant l’assignation ! — reprit M. Moïse.
Et, s’adressant aux fournisseurs, qui s’empressaient de sortir après avoir remballé leurs marchandises :
— Eh bien ! mes très-chers, en voilà de drôles de pratiques !… Décidément, il paraît que maman ne veut pas que nous montions à dada.
— Messieurs, — reprit Maurice écrasé de confusion et s’adressant tout bas à ceux des fournisseurs qui s’éloignaient les derniers, — je suis désolé de ce qui vient d’arriver… Je vous prie de me laisser vos adresses, je passerai tantôt chez vous…
— Ma foi, monsieur, bien obligé de la préférence ! Votre mère nous a dit que vous étiez hors d’état de nous payer ; nous nous souviendrons de l’avertissement… — répondit le marchand en sortant sur les pas de ses confrères et échangeant avec eux, en descendant l’escalier, des quolibets et de bruyants éclats de rire qui exaspérèrent Maurice.
Son valet de chambre, Simon, demeurait impassible dans un coin de la chambre, lorsque madame Dumirail, l’avisant :
— Qui êtes-vous ?… Pourquoi restez-vous là ?
— J’ai l’honneur d’être au service de monsieur.
Et Simon fit un profond salut en s’inclinant du côté de Maurice.
— J’attends les ordres de monsieur.
— Allez-vous-en et ne revenez plus, — répondit brusquement madame Dumirail ; — mon fils n’a point besoin de domestique… notre servante Josette nous suffit.
— Puisque mademoiselle Josette suffit au service de madame et de monsieur, j’ai l’honneur de présenter à madame et à monsieur mes humbles révérences, — répondit Simon d’un ton à la fois formaliste et narquois.
Puis il laissa seuls Maurice et sa mère.