Partie I · 66
Madame Dumirail garda pendant assez longtemps un silence que Maurice, agité de sentiments aussi pénibles que contradictoires, n’osait interrompre. Il vit sa mère, d’abord accablée par le chagrin, se laisser tomber presque anéantie dans un fauteuil, puis cacher son visage entre ses mains, se recueillir profondément, et, ensuite de cette longue méditation, il l’entendit se parler ainsi à elle-même à demi-voix :
— Il faut s’y résoudre ! il n’y a pas d’autre parti à prendre… non… en mon âme et conscience… non !… Devant Dieu qui me voit et m’entend, il n’y a pas d’autre parti à prendre… il le faut !
Maurice, frappé de l’accent solennel des paroles prononcées par sa mère, cherchait à pénétrer leur sens, lorsqu’il la vit se lever en répétant :
— Il le faut !… il le faut !…
Madame Dumirail, s’approchant de la cheminée, agita vivement le cordon d’une sonnette. Bientôt Josette parut ; sa maîtresse lui dit :
— Priez le maître de l’hôtel de monter.
— Oui, madame, — répondit la servante.
Elle sortit.
Le même silence continua de régner entre Maurice et sa mère pendant les quelques moments que dura l’absence de Josette, qui bientôt revint avec l’hôtelier. Madame Dumirail, s’adressant à lui :
— Monsieur, avez-vous fait reconduire chez ma belle-sœur, à l’ambassade de Naples, la voiture qui nous a amenés ici ?
— Non, madame ; cette voiture est encore sous les remises.
— Tant mieux…
Et, regardant la pendule, madame Dumirail ajouta :
— Il est dix heures… Vous voudrez bien faire demander des chevaux de poste pour midi précis.
— Madame, ils seront ici à l’heure dite.
— Je vous prie de m’envoyer tout à l’heure le compte de ce que je vous dois pour nos dépenses depuis notre arrivée dans l’hôtel.
— Madame va donc déjà quitter Paris ?
— Oui, monsieur.
— Madame aura sa note dans un quart d’heure, — répondit l’hôtelier en sortant.
Maurice, muet de stupeur en entendant les paroles de sa mère, ne savait s’il veillait ou s’il rêvait.
— Josette, — poursuivit madame Dumirail, — vous allez tout de suite vous occuper des préparatifs de notre départ ; mademoiselle Jeane vous aidera…
— Faire vos malles ?… Serait-il Dieu possible ! — balbutia Josette, à qui la surprise et la joie coupèrent un moment la parole. — Pardon, madame, j’étouffe de plaisir !… Quoi ! nous retournerions au Morillon !… Quel bonheur !… Le temps me dure déjà fièrement dans la grand’ville !… Vraiment, madame… nous partons ?
— Oui, ma bonne Josette.
— Eh bien ! madame, cela ne devrait pas m’étonner. Figurez-vous que j’avais rêvé que…
Le tintement de la sonnette de la porte extérieure de l’appartement interrompit la servante.
— On sonne, — dit madame Dumirail ; — Josette, allez ouvrir et si, par hasard, c’était une visite pour moi, peut-être M. de Morainville, — pensait la mère de Maurice, — priez mademoiselle Jeane de recevoir cette personne ; j’irai tout à l’heure rejoindre ma nièce.
La servante quitta la chambre afin d’obéir aux ordres de sa maîtresse, et celle-ci se recueillit pendant un moment avant d’avoir avec son fils un entretien dont elle pressentait l’extrême gravité.