Partie II · 03
Charles Delmare, consterné de l’accueil de sa fille et prévoyant dès lors la révélation de son secret par San-Privato, fit cependant bonne contenance, et, répondant à la question de madame Dumirail :
— Inquiet de ne pas recevoir de nouvelles de vous, madame, et présumant que, dès votre arrivée à Paris, vous aviez dû vous rendre auprès de M. de Morainville, je me suis présenté chez lui, afin de m’enquérir de votre adresse. Il me l’a donnée ce matin, et…
— Monsieur, — reprit madame Dumirail tâchant de raffermir sa voix, — on vous accuse d’avoir, sous le nom de Wagner, tué en duel mon beau-frère, M. Ernest Dumirail. Donnez-moi votre parole d’honnête homme que le fait est faux, je vous croirai.
Les prévisions de Charles Delmare se réalisaient, son secret était connu de madame Dumirail ; il s’expliquait dès lors la cause de l’aversion que Jeane avait témoignée à son aspect. Il domina sa cruelle émotion et reprit :
— Madame, avant de répondre à votre question, il est de la dernière importance que vous entendiez quelques explications…
— Monsieur…
— Permettez, ma tante, — reprit San-Privato, voyant madame Dumirail disposée à écouter Charles Delmare, — toute explication est superflue ; monsieur doit se borner à déclarer, sous serment, s’il est, oui ou non, le meurtrier de M. Ernest Dumirail.
— En effet, monsieur, — dit madame Dumirail, — rien n’est malheureusement plus simple que la réponse que j’attends de vous.
— Au nom du salut de votre fils, madame, je vous adjure de m’écouter ! — s’écria Delmare avec un tel accent d’autorité, que madame Dumirail, rappelée d’ailleurs au souvenir de ses angoisses par ces paroles d’un ami dévoué, en qui elle avait durant si longtemps placé sa confiance, lui répondit avec une curiosité inquiète :
— Je vous écoute, monsieur.
— J’ignore quelle a été, depuis votre séjour à Paris, la conduite de Maurice ; mais, s’il a failli, voilà celui qui l’a poussé au mal, — reprit Delmare indiquant San-Privato d’un geste accusateur. — Votre fils, Jeane et vous, madame, n’avez pas d’ennemi plus dangereux, plus acharné que cet homme !
— Qu’entends-je ! — reprit madame Dumirail frappée de l’évidente sincérité de Charles Delmare ; — quoi ! Albert serait notre ennemi ?…
— Monsieur Delmare intervertit singulièrement les rôles, — reprit d’un ton de froid dédain San-Privato ; — d’accusé, il devient accusateur !
— Croyez-moi, madame, il s’agit de vos intérêts les plus chers ! — dit Charles Delmare. — Répondez-moi, de grâce ! Maurice vous a-t-il donné ici quelques sujets de plainte ?
— Ah ! le malheureux enfant ! il m’a causé… il me cause des inquiétudes mortelles, — murmura madame Dumirail, ne pouvant contenir ses larmes. — À peine arrivé à Paris, une indigne femme, riche et titrée, lui a écrit sous un prétexte… et… que vous dirai-je, monsieur Delmare ? hier au soir, cette effrontée est venue chercher mon fils dans sa voiture, et, malgré mes prières, malgré mes ordres, malgré la douleur de Jeane, il est allé rejoindre cette créature ; elle l’a enlevé, pour ainsi dire, sous nos yeux. Ce n’est pas tout : il a découché cette nuit, et, ce matin, un grand nombre de marchands, envoyés par cette même femme, venaient exciter mon fils à de ruineuses dépenses.
— Madame, — dit Charles Delmare réfléchissant, — le nom de cette femme, le savez-vous ?
— La baronne de Hansfeld.
— Je ne l’oublierai pas ; mais, j’en jurerais, cette femme, qui semble vouée à la perte de Maurice, doit être l’instrument de M. San-Privato, que voici.
Àcette accusation portée par Charles Delmare avec l’accent d’une irrésistible conviction, madame Dumirail, d’abord stupéfaite, jeta un regard de trouble et de crainte sur son neveu. Celui-ci, malgré son empire sur lui-même, ne put dissimuler la surprise inquiète que lui causait l’étrange pénétration du père de Jeane ; mais, reprenant bientôt son calme impassible et haussant légèrement les épaules, le jeune diplomate reprit :
— Ma bonne tante, vous êtes dupe d’un très-habile comédien, qui, mis en demeure d’articuler s’il est, oui ou non, le meurtrier de M. Ernest Dumirail, s’ingénie à vous dérouter en vous lançant dans les hypothèses les plus extravagantes ; car, enfin… je vous le demande un peu, quel intérêt puis-je avoir, moi, à ce que Maurice ait des maîtresses et des dettes ?
— Madame, écoutez bien ceci, — reprit Charles Delmare : — Peu d’instants avant son départ du Morillon, M. San-Privato m’a dit ces paroles… il va les nier… peu importe, les voici : « Monsieur Delmare, vous avez une grande influence sur M. et madame Dumirail, ainsi que sur Jeane et sur Maurice. Je veux que leur mariage soit définitivement ajourné, je veux que vous engagiez les parents de Maurice à l’envoyer à Paris. »
— Je veux, je veux ! — répéta madame Dumirail ébahie ; — mais de quel droit mon neveu vous imposait-il ainsi ses volontés ?
— Prenez garde, ma chère tante ! — dit San-Privato, cachant sous un sourire méprisant l’anxiété que lui causait la révélation de Charles Delmare, — prenez garde ! vous allez embarrasser monsieur en lui demandant de quel droit je lui dictais les intentions qu’il me prête, et que d’ailleurs je nie.
— Je m’attendais à cette dénégation ; je rappellerai seulement à madame Dumirail que, loin d’obéir aux volontés de M. San-Privato, j’ai tout tenté, afin de hâter le mariage de Jeane et de Maurice, et de détourner M. Dumirail des projets relatifs au changement de vocation de son fils ; ma rupture avec votre mari, madame, n’a pas d’autre cause.
— Hélas ! vos prévisions ne se sont que trop réalisées ! — répondit en soupirant madame Dumirail. — Maurice, à peine arrivé à Paris, reçoit une lettre de cette baronne…
— Elle est jeune et belle sans doute, madame ?
— Jeane l’a vue à la portière de sa voiture, et elle était, dit-elle, belle à éblouir, — répondit madame Dumirail de plus en plus attentive aux paroles de Charles Delmare.
Celui-ci reprit :
— Eh bien ! madame, les provocations de cette femme, sitôt et si bien instruite de l’arrivée de Maurice à Paris, rapprochez-les des volontés que m’imposait M. San-Privato, alors qu’il prétendait me contraindre d’user de mon influence, afin de vous engager à envoyer votre fils à Paris, et dites, madame, dites si tout ne donne pas à penser que Maurice est victime d’une ténébreuse machination, tramée par l’homme que voici.
— Ah ! ce serait horrible ! s’écria madame Dumirail frappée des rapprochements signalés par Charles Delmare. — Ce matin encore, je disais à Maurice : « Cette femme jeune et timide, qui s’abandonne à vous si effrontément, doit être aussi vile que la dernière des courtisanes, ou bien elle fera de vous son jouet, sa victime peut-être… » Et il en serait ainsi, mon Dieu ! mon neveu aurait la perfidie de ?… Hélas ! ma pauvre tête s’égare au milieu de ces odieux soupçons ; mais ce qui est malheureusement certain, c’est que mon fils échappe à mon autorité, à ma tendresse ; il se perd, il est perdu !
— En vérité, ma chère tante, je ne comprends pas comment une femme de bon sens peut ajouter foi aux divagations de M. Delmare, lorsque cette réflexion si simple devrait vous venir à l’esprit… (en admettant même cette indigne calomnie, que je sois un perfide et méchant parent…) quel intérêt puis-je avoir à ce que Maurice fasse des sottises à Paris ?
— Cet intérêt, madame, vous allez le comprendre, — reprit Charles Delmare ; — M. San-Privato est amoureux de Jeane.
— Qu’entends-je ! — dit madame Dumirail abasourdie ; — Albert amoureux de ma nièce ?
— Oui, madame, et maintenant vous savez pourquoi M. San-Privato désirait l’ajournement du mariage des deux fiancés, vous savez pourquoi il comptait sur le voyage de Maurice à Paris, où il espérait l’exposer aux adroites séductions d’une femme qui le détacherait ainsi de Jeane.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! — murmura madame Dumirail effrayée, — tant de noirceurs sont-elles croyables ?
— Vous pourriez, ma tante, ajouter foi à ces inventions d’un homme qui, après avoir porté le deuil et le déshonneur dans notre famille, n’a pas craint de s’introduire dans l’intimité du frère et de la fille de sa victime ! Tant d’audace, tant d’hypocrisie ne vous donnent-elles pas la mesure de l’homme ? ne vous montrent-elles pas quelle créance on doit accorder à ses calomnies ? Vous vous seriez, ma tante, épargné le chagrin et le dégoût de les entendre, si, tout d’abord et ainsi que je vous le conseillais, vous aviez sommé M. Delmare de répondre oui ou non à l’accusation qui pèse sur lui ; car, enfin, le frère de votre mari a été tué par cet homme ; sa présence ici est intolérable… Jeane peut rentrer d’un moment à l’autre, et retrouver encore ici le meurtrier de son père.
Ces dernières paroles impressionnèrent madame Dumirail, de qui l’esprit était, d’ailleurs, bourrelé par tant de sinistres révélations, et elle dit à Charles Delmare :
— Monsieur, vous êtes homme d’honneur, répondez sincèrement. On vous accuse d’avoir tué en duel mon beau-frère ; est-ce vrai ?
— C’est vrai, madame, — répondit Charles Delmare ; — je l’avoue, j’ai eu ce malheur…
— Ah ! monsieur ! — reprit madame Dumirail en frémissant, — et, après un pareil malheur, vous n’avez pas craint de surprendre l’affection de notre famille, vous avez osé…
— J’ai osé, madame, m’efforcer de témoigner de mon dévouement à une famille dans le sein de laquelle j’avais involontairement porté le deuil, j’ai tenté d’expier ainsi ce meurtre fatal ; tel est mon crime. J’ai encore osé venir à Paris dans l’espoir de vous être utile, madame, et j’accourais vous offrir mon appui, afin de vous aider à conjurer les malheurs que je prévoyais… Le triste secret dont vous êtes instruite maintenant, M. San-Privato le connaissait depuis notre rencontre au Morillon, et, en me menaçant de le divulguer, il voulait me contraindre à user de mon influence pour vous engager à ajourner le mariage de Jeane et de Maurice et à envoyer celui-ci à Paris, où de si dangereuses séductions l’attendaient… Un dernier mot, madame : ce que l’on appelle les convenances vous défend maintenant de me recevoir, puisque vous savez que j’ai eu le malheur de tuer en duel votre beau-frère ; c’est à vous d’apprécier si vous devez sacrifier aux convenances l’intérêt de votre fils. Je l’aime comme mon enfant ; ses désordres, dont vous vous effrayez, m’alarment aussi, sans cependant m’ôter tout espoir de le ramener au bien. Je sais le nom de la femme dangereuse entre les mains de laquelle il est tombé. Je ne resterai pas inactif ; mon expérience de Paris, quelques anciennes relations que j’y ai conservées, me permettront de suivre Maurice où qu’il aille ; aussi, quoi qu’il advienne, mon action sur lui peut encore être salutaire ; mais cette action doit être concertée avec la vôtre, madame ; il faut pour cela que je vous voie souvent.
— Hélas ! monsieur Delmare, mon dernier espoir était en vous ; pourquoi faut-il que ce malheureux duel… ?
Et, s’interrompant, madame Dumirail ajouta :
— Cependant, lorsqu’une amitié dévouée m’offre une chance d’arracher mon fils au désordre, mon devoir de mère n’est-il pas d’accepter ?
— Quoi ! ma tante, vous vous laissez ébranler ? — dit vivement San-Privato. — Mais songez donc au chagrin, à la légitime indignation de mon oncle si, lors de sa prochaine arrivée ici, il y rencontrait celui qui…
— Mon Dieu, je n’ai pas besoin de vos conseils ; je suis d’âge à me conduire, — répondit impatiemment à Albert madame Dumirail. — Vous devriez, mon neveu, vous rappeler les graves accusations que M. Delmare porte sur vous…
— Ces accusations sont des calomnies tellement dénuées de sens, que je ne daignerai plus non-seulement y répondre, mais y faire la moindre allusion, — dit froidement San-Privato ; — je me bornerai, ma tante, à vous déclarer que, dans le cas où vous cacheriez à votre mari que M. Delmare n’est autre que le prétendu Wagner, je parlerai, et mon oncle saura tout.
— Que m’importe ! — reprit madame Dumirail ; — est-ce que, en refusant le concours si utile de M. Delmare, je rendrai la vie à mon beau-frère ?
— Ah ! ma tante, je ne saurais, sans m’écarter peut-être du respect que je vous dois, vous dire quel sentiment m’inspirent vos paroles ; je me tais, je ne peux que gémir sur votre aveuglement, — reprit San-Privato.
Et il s’assit dans un fauteuil voisin de la porte du salon, laissée entr’ouverte par Jeane ; puis il cacha sa figure entre ses mains, comme s’il eût été accablé de l’énormité dont il accusait sa tante.
— Courage et espoir, madame ! — repartit Delmare à demi-voix ; — il est temps encore d’arracher Maurice aux piéges qu’on lui tend : rien n’est désespéré.
— Hélas ! ce matin encore, je croyais, comme vous, monsieur Delmare, que rien n’était désespéré : mon fils rougissait de son entraînement, il consentait, il demandait à retourner dans nos montagnes.
— Qui l’a donc fait changer de résolution ?
— Jeane.
— Comment cela ?
— Par ses duretés, par ses sarcasmes, — répondit toujours à demi-voix madame Dumirail ; — elle n’a pu pardonner à Maurice de s’être laissé captiver par cette maudite madame de Hansfeld. Aussi, ce matin, au lieu de se montrer indulgente pour mon fils, qui revenait à elle, Jeane l’a exaspéré en louant, en flattant son cousin Albert, et…
Mais, s’interrompant en jetant les yeux sur San-Privato, toujours assis près de la porte du salon, le front appuyé sur sa main, madame Dumirail ajouta tout bas :
— Venez dans ma chambre, monsieur Delmare ; nous serons seuls, je vous raconterai tout.
— Je devine et je tremble ! — pensait Charles Delmare en suivant madame Dumirail. — Orgueilleuse et fière, ainsi que l’est Jeane, elle n’aura pu pardonner à Maurice son égarement, et, afin de se venger, elle aura affecté de ressentir de nouveau quelque attrait pour San-Privato ; là est le danger pour elle. Ce penchant fatal, qu’avec tant de peine elle avait dominé, vaincu, peut maintenant renaître, et bientôt prendre un empire absolu sur ce jeune cœur, déjà si cruellement déçu et frappé dans son premier amour… Ah ! les conséquences de cette déception m’épouvantent ! elles peuvent légitimer aux yeux de Jeane d’exécrables représailles, la jeter dans un abîme de malheurs, et, misère de moi ! je ne puis plus avoir sur elle aucun ascendant salutaire. Je lui inspire et dois lui inspirer une insurmontable aversion : elle croit que j’ai tué son père ! Il me reste un moyen suprême de reconquérir à jamais la tendresse de Jeane et peut-être l’influence que j’avais sur elle ; mais, hélas ! devant ce moyen, je recule. Et pourtant il est le seul, le seul qui puisse arracher ma fille à l’infernale obsession de San-Privato ! Ah ! cet homme… cet homme, une fois encore, il me fait rêver le meurtre !