Partie II · 04
Madame Dumirail s’entretint longtemps avec Charles Delmare, et lui raconta tous les événements survenus dans l’intimité de la famille depuis son arrivée à Paris. À ces confidences, il répondit par les conseils suivants :
— Toujours tenter d’agir sur Maurice par la persuasion, par la tendresse ; faire appel à son cœur et aux souvenirs de sa première jeunesse, si paisible et si heureuse ; se garder surtout de froisser l’ombrageuse susceptibilité de Jeane ; enfin, témoigner à San-Privato tant d’éloignement, qu’il suspende ses visites, et, au besoin, lui fermer la porte.
Charles Delmare, à ce sujet, ne cacha pas à madame Dumirail, qui les ignorait, les détails de l’ascension au col de Tréserve et l’audacieux aveu de San-Privato, afin que la noire scélératesse de ce dernier ne fût plus douteuse pour madame Dumirail. Enfin, il s’efforça surtout de combattre chez elle sa froideur croissante envers Jeane, mit en valeur les généreuses qualités qui la distinguaient, et affirma qu’à cette heure encore le bonheur de l’avenir de Maurice dépendait de son prompt retour au Morillon et de son union avec sa fiancée. Laissant ainsi madame Dumirail quelque peu rassurée, Charles Delmare lui promit de ne pas se borner aux conseils, d’y joindre, s’il le pouvait, l’action. Il devait revenir dans la journée ou dans la soirée, s’il découvrait quelque chose de nouveau ou de grave au sujet de Maurice ; et, en cherchant à se remémorer qui pourrait, parmi ses anciens compagnons de plaisir, le renseigner sur plusieurs points importants à ses yeux, Charles Delmare se rappela Richard d’Otremont, de qui, nous l’avons dit, il avait autrefois protégé les débuts dans la fashion parisienne, et il alla s’informer de la demeure de son ancien pupille, au club dont ce dernier faisait déjà partie lors de la prospérité du beau Delmare.
Madame Dumirail rentra dans le salon, décidée à suivre les avis de son conseiller, en se montrant aussi maternellement bienveillante pour Jeane que par le passé, et en témoignant d’une telle froideur envers San-Privato, qu’il s’abstînt désormais de toute visite. Elle le trouva s’entretenant avec la jeune fille ; l’animation de son teint, l’expression résolue, presque hautaine, que prirent ses traits à l’aspect de sa tante, frappèrent celle-ci de surprise, et Jeane lui dit soudain d’une voix brève et ferme :
— Ma tante, permettez-moi de vous adresser une question.
— Parle, mon enfant, — répondit affectueusement madame Dumirail, fidèle aux recommandations de son conseiller, — parle, je t’écoute.
— Est-il vrai que vous vous proposiez de recevoir M. Delmare ?
— Il se peut qu’il vienne me voir quelquefois, et le sujet de ses visites est tellement grave, que…
— Ma tante, — reprit Jeane interrompant madame Dumirail avec un accent de reproche amer, — me faut-il donc vous rappeler que cet homme a tué mon père ?
— Je comprends, je respecte tes scrupules, — reprit doucement madame Dumirail ; — mais il m’est impossible de renoncer aux visites de M. Delmare. Tu resteras dans ta chambre lorsqu’il viendra chez moi…
La jeune fille échangea un regard d’intelligence avec San-Privato. Tous deux d’ailleurs paraissaient surpris et contrariés de la modération de madame Dumirail : ils comptaient évidemment sur sa vivacité pour engager une discussion irritante. Jeane reprit d’un ton sardonique et de plus en plus agressif :
— Je vous sais du moins gré, ma tante, de votre remarquable esprit d’équité ; il me sera permis de me réfugier dans ma chambre pendant que vous vous livrerez à votre penchant amical pour le meurtrier de mon père. La morale est nouvelle : c’est à la victime de fuir modestement les regards du bourreau, c’est à moi de me cacher humble et confuse, et, qui sait ? repentante peut-être, devant l’homme qui m’a faite orpheline !
— Ah ! — reprit Albert, — ma tante reconnaîtra combien est fondée votre douloureuse indignation, ma chère Jeane… et elle s’empressera de fermer sa porte à ce M. Delmare.
— Si je ferme ma porte à quelqu’un, ce sera aux fourbes et aux méchants qui cachent leurs perfidies sous le masque de la parenté, — répondit sévèrement madame Dumirail à San-Privato. — Ceci s’adresse à vous, mon neveu.
— Je n’avais nullement lieu de le soupçonner, ma tante.
— Est-ce l’intérêt que me porte Albert qui lui mérite de si dures et de si injustes offenses ? — reprit Jeane. — Est-il en butte à votre animadversion, ma tante, parce qu’il a seul, ici, conscience et horreur de l’odieuse nécessité à laquelle vous prétendez me réduire ?
L’accent hautain, amer, presque insolent de la jeune fille, la parfaite entente qui semblait exister entre elle et son cousin, irritèrent madame Dumirail, ravivèrent le souvenir de ses griefs contre sa nièce, et, oubliant déjà les recommandations de Charles Delmare, elle reprit d’un ton de récrimination :
— Jeane, vous devriez vous montrer moins arrogante…
— J’ai beaucoup enduré jusqu’ici sans me plaindre ; mais, je l’avoue, ma tante, la résignation a ses bornes…
— Des reproches, mademoiselle ! — reprit vivement madame Dumirail. — N’oubliez pas que ce serait à vous de les endurer !
— Vous ne m’avez pas épargné cette cruelle humiliation, et, ce matin, vous ne m’avez que trop durement rappelé les services que vous m’avez rendus.
— Mademoiselle ! — s’écria madame Dumirail, — c’est votre ingratitude qui vous a valu ces reproches !
— Moi, ingrate ? Ah ! madame, quoi que vous fassiez, vous ne parviendrez jamais à éteindre la reconnaissance dans mon cœur ; mais la reconnaissance a sa dignité. Si vous l’ignorez, je vous plains.
— Votre reconnaissance ! — reprit madame Dumirail ; — et comment, ce matin encore, l’avez-vous prouvée ? En poussant Maurice au désespoir, au lieu de l’encourager dans les bonnes résolutions.
— Suis-je donc destinée, madame, à subir tour à tour, au gré de son caprice, l’affection ou les dédains de votre fils ? — dit orgueilleusement Jeane ; — dois-je donc m’estimer trop heureuse lorsqu’il daigne me pardonner l’outrage et le mal qu’il m’a faits ?
— Vous avez, mademoiselle, perdu le droit d’accuser mon fils ; car, si vous l’aviez aimé comme il méritait de l’être, vous l’eussiez ramené à vous par la douceur, par la résignation ; mais non, c’est la jalousie au cœur, le sarcasme à la bouche, la colère dans les yeux, que vous l’avez accueilli, lorsqu’ensuite d’un moment d’égarement il revenait à vous, ce malheureux enfant !
— En effet, ma cousine, — reprit en ricanant San-Privato, — vous l’avez traité avec trop de rudesse, ce malheureux enfant de cinq pieds dix pouces ! Vous n’avez pas eu le tact assez délicat envers cet intéressant hercule, capable de tuer un bœuf d’un coup de poing.
— Oui, c’est moi que l’on accuse, — ajouta Jeane avec un redoublement d’amertume ; — c’est ma faute si Maurice a été assez ingrat pour oublier tant de preuves de mon amour ! assez lâche pour ne pas résister à une séduction ignoble ! assez vil pour placer si bas son affection ! assez niais pour être dupe d’une aventurière !
— Maudite soyez-vous ! — s’écria madame Dumirail, exaspérée par ces reproches de la jeune fille ; — vous avez causé tout le mal… C’est par ambition pour vous que mon fils a voulu venir à Paris, afin d’y suivre une brillante carrière.
— Un pareil reproche à moi, madame, lorsque votre mari m’a menacée de rompre nos fiançailles, de me renvoyer de votre maison, si je combattais les idées ambitieuses qu’il suggérait à son fils ! Mais, tenez, ne récriminons pas sur le passé : si pénible qu’il soit pour moi, le présent l’efface encore, grâce à l’horrible nécessité à laquelle vous voulez m’obliger ; mais il est des concessions qu’aucune puissance humaine ne m’arrachera jamais, Ainsi, madame, prenez garde !
— Des menaces, mademoiselle ?
— Non, madame, un avertissement.
— Qu’est-ce à dire ?
— Je veux dire, madame, que je ne resterais pas une heure dans une maison où je serais exposée chaque jour à me trouver face à face avec le meurtrier de mon père.
— Bien, ― dit tout bas San-Privato à la jeune fille, — ferme !… Allez jusqu’au bout.
— En un mot, — reprit Jeane, — je vous déclare, madame, que, si M. Delmare remet les pieds chez vous, je sortirai d’ici pour n’y plus revenir.
— Comment ! il ne me sera pas permis de recevoir chez moi qui bon me semble ?
— Vous recevrez qui vous voudrez, madame ; mais il me sera permis, à moi, de sortir de chez vous. Et, d’ailleurs, la rupture de nos fiançailles avec votre fils, les reproches si blessants que vous m’avez adressés ce matin, les récriminations qui s’élèveraient sans cesse entre nous, nous rendraient la vie commune intolérable.
— Ainsi, mademoiselle, vous m’imposez une alternative ?
— En un mot, ma tante, — reprit San-Privato, — par suite des motifs qu’elle vient d’exposer, et dont je reconnais la gravité, ma cousine, au nom de sa dignité blessée, au nom du respect dû à la mémoire de son père, ne jugeant plus ni convenable ni possible de demeurer près de vous, préfère aller demeurer près de ma mère.
— Telle est, madame, ma résolution, — ajouta Jeane d’une voix ferme, — si vous persistez à…
— Vous êtes une misérable ingrate ! — s’écria madame Dumirail exaspérée, — vous êtes une créature sans cœur ! Je vous ai traitée comme ma fille ; vous me voyez accablée de chagrins, bourrelée d’angoisses ; vous pouviez m’aider à conjurer les malheurs que je redoute, et vous m’abandonnez ! Eh bien ! partez, partez donc ! je ne m’y oppose pas ; vous me faites horreur, vous n’avez jamais aimé mon fils ! Ah ! maintenant que votre caractère se révèle dans toute sa noirceur, je crois, Dieu me pardonne, que je me consolerais de ce que Maurice a été dupe de cette madame de Hansfeld, en songeant que du moins il ne sera jamais votre mari ! Vous eussiez fait son désespoir, sa honte peut-être ! Tenez, vous serez la digne fille de votre mère, vous ne vaudrez pas mieux qu’elle ! Ah ! malheur, malheur à qui vous épousera !
— Grand Dieu ! — reprit Jeane en interrogeant San-Privato d’un regard de stupeur, — l’ai-je bien entendu ?… on outrage ma mère !
— Ah ! c’en est trop ! — dit San-Privato, — vous ne pouvez, Jeane, après une pareille insulte, demeurer une heure ici.
— Et qu’osez-vous donc, madame, lui reprocher, à ma mère ? — s’écria la jeune fille impérieuse, irritée, presque menaçante, faisant un pas vers madame Dumirail. — Les services que vous m’avez rendus vous donnent-ils le droit de calomnier un ange de vertu, d’insulter la mémoire d’une femme qui n’est plus ?… Ah ! je vous dis, moi, que vous mentez, madame ! Je vous dis, moi, qu’en voulant m’inspirer des doutes sur l’honneur de ma mère, vous commettez une action infâme !
— Malheureuse ! — s’écria madame Dumirail outrée de ces reproches. — sachez donc que, si quelqu’un doit être accusé d’infamie, c’est la femme adultère ; sachez donc que votre mère…
Madame Dumirail s’interrompit, regrettant, mais trop tard, de s’être laissé entraîner par la colère à une déplorable révélation, tandis que Jeane, palpitante d’indignation et de douleur, reprenait, s’adressant à sa tante, d’une voix altérée :
— Achevez donc, madame ! Qu’avez-vous à m’apprendre sur ma mère ?… Mais vous vous taisez… Béni soit Dieu ! votre vague calomnie ne repose sur aucune preuve. Je quitterai du moins cette maison sans que ma tendre vénération pour ma mère ait été altérée.
Puis, malgré son orgueil et son irascibilité, la jeune fille, faisant, malgré elle, un retour sur le passé, au moment de quitter madame Dumirail, qu’elle avait si tendrement aimée, elle ajouta d’une voix légèrement attendrie :
— Adieu, madame ! Votre silencieux et tardif remords me permet de vous pardonner l’iniquité de vos accusations contre la mémoire de ma mère. Quant aux injustes et humiliants reproches que vous m’avez adressés, je les oublie pour me rappeler que, pendant trois ans, vous avez eu pour moi les bontés d’une mère. Adieu, madame !…
Jeane prit son chapeau, dont elle se coiffa précipitamment, tandis qu’Albert lui jetait son mantelet sur les épaules, en disant :
— Venez, Jeane ! vous trouverez chez ma mère le seul asile qui, maintenant, soit pour vous convenable.
— Ma nièce, vous ne devez pas quitter cette maison avant le retour de mon mari ! — dit madame Dumirail regrettant d’avoir concouru, par la vivacité de ses paroles, à la détermination de Jeane, pour qui elle ressentait, d’ailleurs, un véritable attachement. — Vous avez été confiée à la tutelle de votre oncle, lui seul décidera si vous resterez ou non ici. Je conviendrai, d’ailleurs, volontiers, qu’aigrie par le chagrin et en proie aux cruelles inquiétudes dont, mieux que personne, vous savez la cause, j’ai pu manquer de mesure dans les termes que j’ai employés à votre égard, et qu’en parlant de votre mère je me suis sans doute mal expliquée, car je ne fais allusion qu’à certains défauts de son caractère. Ce loyal aveu, je l’espère, changera votre résolution…
— Il est trop tard, madame, — reprit tristement Jeane ; — je n’aurais aucun asile assuré, qu’après ce qui s’est passé entre nous… et bien que je vous pardonne l’injustice de vos reproches, je ne resterais pas ici ; ma dignité s’y oppose.
— Rester dans cette maison où l’on vous a abreuvée d’outrages ? commettre une insigne lâcheté, vous, si fière, si courageuse ? Est-ce que c’est possible ? — ajouta San-Privato en offrant son bras à la jeune fille, qui le prit et s’éloigna, malgré les prières, les injonctions de madame Dumirail, qui s’écria, la suivant du regard :
— Cours donc à ta perte, malheureuse folle ! Va… et que ton sort s’accomplisse ! Ah ! je n’en doute plus, M. Delmare disait vrai : Albert est épris de Jeanne ; il a tout fait pour la désaffectionner de Maurice, et il veut, sans doute, se marier avec elle. Soit… jamais je ne regretterai pour mon fils une pareille épouse !
— Enfin, tu es à moi, Jeane ! — pensait San-Privato triomphant, en conduisant chez sa mère la jeune fille, qu’il regardait déjà comme sa proie. — Ah ! si tant d’heureuses circonstances n’avaient concouru à te faire tomber dans le piége, j’aurais frémi en songeant à quelles extrémités tu aurais pu me réduire ; car, pour mon bonheur, pour mon repos, jamais tu ne soupçonneras de quel amour forcené je t’ai aimée, Jeane. Je parle de cet amour au passé, parce que bientôt, et avant ce prétendu mariage que la pauvre doña Juana a pris au sérieux, la possession aura éteint cette passion dont la violence parfois m’épouvante !
— Ô Maurice ! — pensait aussi Jeane à part soi en marchant aux côtés de San-Privato, — frère chéri de mon adolescence, tendre ami de ma première jeunesse ! je suis trop fière, trop exclusive en amour pour te pardonner ton inconstance. C’est elle que je hais en toi. Je voulais en tirer vengeance, et pourtant je t’aime encore, je t’aimerai toujours de ce pur et premier amour que l’on ne ressent qu’une fois en la vie. Ah ! son doux et cher souvenir sera la perle, le trésor caché de mon cœur. Oui, je t’aime encore, Maurice, mais je t’estime trop pour t’épouser ; car, maintenant je ne me sens plus digne de toi ; mes mauvais instincts, éveillés par l’âcreté de la douleur et grandis à la voix diabolique d’Albert, me dominent à cette heure et me domineront de plus en plus ; mais, rassure-toi, si quelque jour tu me regrettes, si tu souffres de mon abandon, tu seras vengé ! San-Privato me croit en ce moment sa dupe ! Il croit que bientôt il fera de moi sa maîtresse, grâce à une feinte promesse de mariage. Il sera terriblement puni de sa présomption et de sa perfidie ! Je satisferai le vif attrait qu’il m’inspire et dont je ne rougis plus, hélas ! comme d’une pensée honteuse ; mais, aussi vrai que ton nom, ô Maurice ! fera toujours battre mon cœur, quel que soit l’avenir, je serai, non la maîtresse, mais l’épouse de San-Privato, et, le premier, il subira, pour son malheur, l’effrayant empire de doña Juana, dont il aspire à devenir le complice… Innocent roué ! candide scélérat ! doña Juana, son goût satisfait, fera de toi un jouet avili, ridicule et surtout désespéré. Alors, nous serons vengés tous deux, Maurice ! car, sans l’exécrable influence de ce tentateur, notre vie se fût écoulée au Morillon, aussi pure, aussi paisible, aussi heureuse qu’elle sera tourmentée, orageuse et peut-être criminelle !