‹ Les Fils de familleChapitre 76 sur 108 · Partie II · 05

Partie II · 05

Richard d’Otremont avait tenu parole et convié au souper, qu’il donnait à la Maison d’Or à madame de Hansfeld et à Maurice, quelques membres influents du club dont il faisait partie et à qui le jeune provincial devait être présenté.

Le souper, splendidement servi, durait depuis une heure, Antoinette avait amené, en manière de chaperon, sa dame de compagnie, grande femme maigre, compassée, réservée, n’ouvrant la bouche que pour boire, manger ou répondre : « Oui, » ou « Non, madame la baronne ! »

Maurice, placé à côté de madame de Hansfeld, éblouissante de parure et de beauté, était déjà presque transformé en homme à la mode ; renonçant soudain, durant la matinée, à ses bonnes résolutions, et quittant l’hôtel des Étrangers, malgré les supplications de sa mère, il s’était rendu chez madame de Hansfeld. Celle-ci, exploitant l’irritation dont il était transporté contre sa fiancée, dissipa très-facilement, par les habiles feintes d’une adorable tendresse, les vagues appréhensions élevées dans l’esprit du jeune provincial au sujet de l’incroyable et presque inquiétante facilité de sa conquête, le décida de louer provisoirement, très à proximité de l’hôtel qu’elle occupait, un appartement garni, où se rendirent de nouveau les fournisseurs ; ils reçurent de Maurice de forts à-compte sur leurs factures moyennant la somme provenant de son emprunt usuraire. M. Simon, le valet de chambre, mandé de nouveau près de son jeune maître, le coiffa, le rasa, l’habilla, et, grâce à sa mâle et belle figure, rehaussée par une élégance du meilleur goût, Maurice, nous le répétons, possédait déjà les dehors d’un homme à la mode ; cependant, sa timidité, jointe à l’espèce d’éblouissement que lui causait son éclatant succès auprès de madame de Hansfeld, le rendirent d’abord silencieux ; puis, peu à peu, sa langue se délia, Antoinette lui versait fréquemment de pleines rasades de vin de Champagne glacé, l’engageant, avec le plus séduisant sourire, à lui faire raison, et, de temps à autre, à la faveur de l’ombre projetée par la table, elle caressait du bout de sa bottine le pied de Maurice ; le regard de celui-ci étincelait alors ; ses traits, déjà fort animés, devenaient pourpres et trahissaient, aux yeux des malins convives, la trop grande ingénuité de ses sensations.

L’amphitryon du souper, Richard d’Otremont, pouvait à peine cacher sa méchante humeur, quoiqu’il s’efforçât de la dissimuler, autant par orgueil que par convenance. Il s’était en vain plusieurs fois présenté chez Antoinette, depuis qu’avec un effroyable cynisme elle lui avait promis de couronner sa flamme s’il tuait en duel Maurice Dumirail avant huit jours.

Les amis de M. d’Otremont n’ignoraient pas qu’il s’occupait beaucoup d’Antoinette. Elle n’était pas de ces femmes dont la position sociale commande le secret à leurs adorateurs ; or, la physionomie candidement triomphante de Maurice et les regards plus que compromettants que madame de Hansfeld, qui affichait et affectait par calcul sa passion apparente pour le jeune provincial, révélèrent bientôt la vérité aux moins clairvoyants des convives ; tous s’aperçurent du rôle ridicule que jouait, dans cette occurrence, Richard d’Otremont, invitant pour ainsi dire ses amis à souper, afin de les rendre témoins du succès de son rival, qu’il leur avait à l’avance chaudement recommandé comme candidat à leur club.

Ceux qu’on appelle des amis, dans un certain monde, se réjouissent généralement de nos déconvenues, de nos mécomptes, et plus d’un malin regard échangé entre les amis de M. d’Otremont fut surpris par lui ; il se voyait le jouet d’Antoinette, qui l’humiliait aux yeux de tous par les préférences effrontées dont elle accablait Maurice ; aussi le violent dépit, la sourde irritation que ressentait Richard allèrent croissant, bien qu’encore contenus en lui par les habitudes de la bonne compagnie.

Maurice, accoutumé à une extrême sobriété, n’ayant jamais bu d’autre vin que les légers produits du vignoble du Jura, commençait, grâce aux fréquentes libations que lui imposait Antoinette et à l’animation du banquet, à sentir une pointe d’ébriété qui, d’ailleurs, lui laissant encore complétement l’usage de sa raison, exaltait seulement en lui la conscience du bonheur dont il jouissait en ce moment, à savoir : de posséder pour maîtresse l’une des plus jolies femmes de Paris ; de n’avoir rien à envier à l’élégance des coryphées de la jeunesse dorée ; d’être de prime-saut accueilli parmi elles avec une aimable courtoisie ; enfin, de penser que ce joyeux souper n’était que l’inauguration d’une vie de plaisir et d’amour, complétée par les raffinements de l’élégance et du luxe, grâce aux nouveaux emprunts usuraires qu’il se promettait de contracter.

Le jeune montagnard écoutait avec une avide curiosité l’entretien suivant, auquel son ignorance des personnes et des choses ne lui permettait pas de prendre part, mais qui offrait un fidèle spécimen de l’existence de la fashion parisienne à cette époque :

— Vous savez que Raoul a perdu deux mille louis au lansquenet ?

— Il le pouvait d’autant mieux qu’il en avait gagné trois mille sur Old-Nik, favori des dernières courses de Chantilly.

— À propos de ces dernières courses, savez-vous que Saint-Alphonse et ses amis, tous gris comme des templiers, sont allés, au milieu de la nuit et bien munis de fusées, de pétards, d’échelles, faire le siége en règle de la maison louée par Mareuil pour la huitaine des courses ?

— Je le sais si bien, que je comptais parmi les assiégés ! Notre défense a été héroïque ! Nous avons jeté la vaisselle, les tables et les chaises par les fenêtres ; mais, une fusée des assiégeants ayant mis le feu au grenier de notre maison, ils ont profité du tumulte pour enfoncer la porte, briser les fenêtres… et la place a été obligée de se rendre.

— Et les frais de la guerre, qui les a payés ?

— Les deux généraux en chef : Mareuil et Saint-Alphonse. Ils en ont été quittes pour une centaine de louis d’indemnité, accordés au propriétaire.

— Quelle amusante folie ! — pensait Maurice. — Mais patience ! Les courses de Chantilly ont lieu tous les ans ! Et je serai l’un des héros du siége, l’an prochain !

— En parlant de Mareuil, avez-vous vu le ravissant petit hôtel qu’il a donné à Carabine ?

— À quelle Carabine ? à celle qui a les yeux noirs, les cheveux blonds et une si jolie taille ?

— Nécessairement… C’est la seule vraie Carabine ; les autres sont des contrefaçons.

— J’ai vu l’hôtel, c’est une merveille d’élégance. J’assistai à la fête d’inauguration donnée par l’idole du lieu. Les plus jolies femmes des petits théâtres y assistaient. C’était on ne peut plus décolleté. Il y a eu ensuite un petit souper réservé entre intimes, et tout ce que je peux dire, en présence de madame de Hansfeld, c’est que, si le bal a été décolleté, la fin du souper a été…

— Il suffit, dit vivement madame de Hansfeld ; mais laissons là, de grâce, ces scandales de bas lieu ; parlons des femmes de la société. C’est d’une immoralité décente ! Voyons, messieurs, quoi de nouveau ?

— Qu’elle a d’esprit ! — se dit Maurice. — Ah ! bientôt, moi aussi, j’aurai mon anecdote à raconter. Combien j’ai honte de mon silence !

— Vous savez, messieurs, que le Tigre a trouvé…

— Quel tigre ?

— Eh ! parbleu ! Justine Bardou, surnommée le Tigre.

— C’est charmant ! Il n’y a qu’un Paris au monde ! — pensait Maurice cédant à l’hilarité d’une demi-ivresse ; — dire qu’en parlant de Carabine et de Tigre, il s’agit de femmes !

— Donc, le Tigre a trouvé, chez Dorneville, en furetant ses papiers, des lettres très-compromettantes de la duchesse… de…

— Trois Étoiles ! soyez discret, mon cher.

— Dites donc tout bonnement : la duchesse de Hauterive ; nommer Dorneville, n’est-ce pas la nommer ? — reprit madame de Hansfeld.

Et, jetant un regard fixe et ardent sur Maurice :

— Le nom de l’amant dit le nom de la maîtresse ! et je gage, cher Maurice, que peut-être les indiscrets ou les envieux pourraient déjà, en entendant citer votre nom, le faire suivre d’un nom de femme… Qu’en pensez-vous, monsieur d’Otremont ?

Richard pâlit, fut sur le point d’éclater ; cependant se contint encore et répondit froidement :

— Il est, en effet, madame, des noms de femmes qui se complètent forcément par le nom de leur amant, ou par quelque épithète…

— Et de quelle nature… cette épithète, mon cher monsieur ?…

— De la nature de la femme, chère madame.

— Ce n’est pas très-clair, cher monsieur.

— Je serai, chère madame, une autre fois plus compréhensible.

— Je demande la fin de l’aventure du Tigre et de la duchesse de Hauterive, — reprit l’un des convives. — Écoutons.

— Écoutons… écoutons…

— Voici donc la fin de l’aventure : Le Tigre ayant mis sa griffe sur les lettres de la duchesse de Hauterive, a nettement déclaré à Dorneville que, si celui-ci ne lui donnait pas cinq cents louis avant le lendemain, pour tout délai, elle enverrait au duc la correspondance amoureuse de sa femme.

— Diable ! cinq cents louis… Dorneville a mangé son troisième et dernier héritage, somme toute, environ deux millions ; il est criblé de dettes ! jamais il n’aura trouvé cinq cents louis à emprunter.

— Au contraire, il les a trouvés.

— Et quel est l’infortuné assez abandonné de Dieu et des hommes pour avoir prêté cette somme à Dorneville ?

— Le duc.

— Quel duc ?

— Le duc de Hauterive

— Lui… le mari ?

— Quoi !… lui… si avare, il a prêté à Dorneville ?…

— Les cinq cents louis.

— Allons donc, c’est une fable !

— Rien n’est plus vrai. Vous savez combien Dorneville est roué ; il prend un air sombre, sinistre, et s’en va chez le duc, avec qui, d’ailleurs, il est intimement lié, depuis que…

— Depuis qu’il est l’amant de la duchesse, — ajoute madame de Hansfeld ; — c’est dans l’ordre naturel des choses.

— Évidemment. Or, Dorneville, dans une scène des plus pathétiques et jouée par lui en comédien consommé, apprend au duc comment le Tigre, ayant découvert et soustrait chez lui, Dorneville, des lettres d’une femme du monde, de qui le nom doit rester inconnu, ledit Tigre exigeait cinq cents louis ; faute de quoi, elle enverrait au mari la correspondance amoureuse de sa femme. Que vous dirai-je ? Dorneville fut si admirable dans son rôle, parut si désespéré en parlant de se brûler la cervelle s’il ne trouvait pas les cinq cents louis dans la journée, que le malheureux duc, apitoyé, attendri, prêta, malgré son avarice, la somme à Dorneville, qui racheta du Tigre les lettres de la duchesse.

Cette anecdote fut accueillie par une hilarité générale, que, seul, M. d’Otremont, de plus en plus préoccupé, ne partagea pas. Maurice, loin d’être révolté, ainsi qu’il l’eût été naguère, de la cynique bassesse et de l’ignoble supercherie du héros de cette scandaleuse aventure, vit en lui un charmant vaurien, dont il envia l’audace et la rouerie.

— Diable de Dorneville ! — reprit l’un des convives ; — il est vraiment déplorable de voir des gens comme lui, ruinés. Il entend si bien la vie, le grand luxe et l’exquise élégance !

— Moi, je déclare qu’un pays vraiment civilisé allouerait à Dorneville une pension de cinq à six cent mille francs, en l’obligeant de tenir une école de luxe modèle, afin d’apprendre aux jeunes gens à se ruiner, du moins avec goût et discernement.

— Vous rappelez-vous le dernier attelage qu’a eu Dorneville, son curricle à pompe ?

— Je n’ai rien vu de plus complet, de plus ensemble, de plus admirable, que ces deux chevaux noirs !

— Parbleu ! ils avaient coûté, à Londres, neuf cents guinées chez Tatersall ; je le tiens de Tatersall lui-même.

— Mes très-chers, nous parlons de beaux chevaux. Qui de vous a vu chez Moïse un ravissant hack bai doré ?… Je ne connais pas à Paris de plus joli cheval de promenade.

— M. Dumirail est l’heureux possesseur de cette charmante monture, à ce que m’a dit Moïse, — reprit l’un des convives, — et il a aussi acheté un cheval de suite non moins remarquable !

— Bravo ! monsieur Dumirail, vous êtes un fin connaisseur !

— Voilà, pour un débutant, un commencement d’écurie qui promet !

— Ah ! messieurs, — répondit Maurice avec modestie, quoique enchanté de son succès hippique, — je tâcherai, pauvre provincial que je suis, de mériter vos encouragements…

— Tous les débuts de Dumirail sont et doivent être, ce me semble, fort heureux, — reprit avec un sourire significatif madame de Hansfeld ; — car il a eu pour parrain et marraine le bon goût et la bonne grâce. Ainsi, en amitié, il a débuté par conquérir l’estime et l’affection de ce cher M. d’Otremont, qui, ce soir, rêve sans doute à ses amours, car c’est à peine s’il prend part à notre entretien, et paraît étrangement préoccupé.

— Vous me faites trop d’honneur, madame, de songer à moi, — répondit d’une voix contenue Richard d’Otremont en proie à une violente lutte intérieure ; — je suis, en effet, fort préoccupé.

— Peut-on, sans indiscrétion, cher monsieur d’Otremont, de cette préoccupation connaître la cause ?

— Cette cause est fort simple, chère madame : c’est la question de savoir quelle limite peut atteindre la patience humaine.

— Oh ! s’il en est ainsi, je serais aux regrets de troubler vos méditations philosophiques, — reprit madame de Hansfeld, qui ne voulait pas encore pousser à bout Richard d’Otremont.

Un des convives, pressentant, à la pâleur et à la contraction des traits de l’amphitryon, qu’un orage allait ou pouvait éclater, tâcha de changer le cours de l’entretien en disant :

— On me citait hier, messieurs, un mot charmant de Duhamel.

— Voyons le mot !

— Vous connaissez la sordide avarice de son père ?

— Elle est proverbiale.

— Un soir de l’hiver passé, par un froid atroce, Duhamel, encapé jusqu’aux oreilles dans une pelisse fourrée, rencontra son père, aussi légèrement vêtu que de coutume, à savoir, d’une vieille petite redingote râpée. Ce bonhomme, jetant un regard narquois sur les fourrures de son fils, lui dit : « Quelle mollesse !… ne pouvoir, à votre âge, braver le froid ! tandis que, moi, je l’affronte intrépidement… Mais aussi, j’ai une santé de fer, ajouta le bonhomme se frappant la poitrine, — j’ai un coffre à vivre cent ans, moi ! — Vous ne savez jamais que me dire des choses désagréables !… » répond d’un ton piteux Duhamel à cette menace de longévité paternelle.

— Bravo ! bravo ! — reprirent les convives en riant ; — le mot est ravissant !

— Moi, messieurs, je préfère le mot du marquis de Stopfort, fils aîné du duc de Middlesex ; il attendait impatiemment de lui son énorme héritage. L’un des amis du marquis l’aborde un jour et lui dit : « J’arrive de France ; je n’avais pas vu votre père depuis longtemps, je l’ai rencontré hier, en voiture, à Hyde-Park ; il m’a paru si changé, si souffrant, si maladif, que l’on doit concevoir les craintes les plus sérieuses sur sa santé… — Flatteur ! » répondit le marquis à son ami.

Une explosion générale d’hilarité, à laquelle Maurice prit largement part, accueillit ce lazzi féroce, cette plaisanterie parricide, et l’un des convives reprit :

— À propos de Stopford, vous savez, messieurs, que le premier hunts-man de notre équipage projeté sort de chez le marquis ?

— Il aura été là à une excellente école. Il faudra que M. Dumirail soit de nos chasses par souscription. Nous montons, à Versailles, un équipage anglais par souscription, nous aurons cinquante stag-hounds de première vitesse.

— Je serai trop heureux, messieurs, d’être des vôtres, — répondit Maurice, — car j’aime passionnément la chasse.

— En ce cas, monsieur Dumirail, il faudra que vous fassiez aussi partie de notre tir aux pigeons ?

— Et, si vous voulez profiter de la place vacante que le départ de Nerval laisse dans notre loge d’avant-scène à l’Opéra, mon cher monsieur Dumirail, nous vous recevrons avec grand plaisir parmi nous, en vous faisant remarquer que les locataires des loges d’avant-scène jouissent de l’inappréciable avantage d’avoir leurs entrées sur le théâtre et dans le foyer de la danse.

— Le foyer de la danse ! ce véritable paradis de Mahomet, ce lieu envié du vulgaire, où pullullent les plus séduisants des rats…

Et, remarquant l’ébahissement de Maurice, le convive ajouta :

— Le rat d’Opéra est une espèce de rongeur particulière à cette localité, il est à deux pieds…

— En un mot, cher monsieur Dumirail, afin de vous expliquer cette énigme, on appelle rats, en argot de coulisse, les jeunes comparses, lorsqu’elles atteignent l’âge de quinze à seize ans. Il y en a de bien charmantes, ainsi que vous le verrez, cher monsieur Dumirail, et…

— Messieurs, j’en suis désolé pour vous et pour les rats, — reprit madame de Hansfeld, — mais M. Maurice a bien voulu accepter une place dans ma loge à l’Opéra, et j’ai la prétention de croire que ni vous, ni tous les rats du monde ne me le ravirez. Oh ! je saurai vaillamment défendre ma conquête !… — ajouta madame de Hansfeld en souriant et versant une nouvelle rasade de vin de Champagne à Maurice.

Celui-ci, honteux du silence qu’il avait jusqu’alors gardé, fit un suprême effort afin de vaincre sa timidité, puisa dans sa naissante ivresse une certaine assurance, se dressa debout, leva vers le plafond la coupe de cristal remplie par Antoinette, et, lui jetant un regard passionné, s’écria :

— Messieurs, je bois à l’amour ! je bois au bonheur de ceux qui sont assez heureux pour posséder une belle maîtresse ! je bois à vous, ô grands docteurs en l’art de bien vivre, c’est-à-dire de jouir… car à quoi bon vivre, sinon pour jouir ?

— Bravo ! monsieur Dumirail ! crièrent les convives, — bravo ! vous êtes digne d’être reçu membre de la joyeuse confrérie des viveurs !

— J’en accepte le trop flatteur augure, messieurs, et je termine mon toast en buvant à Paris ! — poursuivit Maurice de plus en plus animé par les acclamations des convives ; — Paris, ville enchantée ! pays des métamorphoses magiques !… Oui ! car enfin, messieurs, voyez-moi, qu’étais-je avant ma transformation en modeste apprenti viveur… oui, qu’étais-je ? voulez-vous le savoir ?

— Parlez ! parlez !

— J’étais un pauvre sot de montagnard ! élevé dans les principes niais, principes d’une morale surannée, fort épris de la vie rustique ; hélas ! je n’en connaissais pas d’autre ! je professais, en toute naïveté d’âme, le culte assommant des vertus champêtres et des plaisirs bucoliques.

— Ah ! ah ! ah ! très-bien !… bravo !… c’est très-drôle !

— J’avais pour perspective cette honnête et surtout désopilante existence résumée par la classique épitaphe : Il fut bon père et bon époux ! — ajouta Maurice surexcité par la double ivresse du vin et des applaudissements de ses nouveaux amis, — voilà ce que j’étais, hélas ! Mais, à cette heure, métamorphosé par la magique influence de Paris, que suis-je ? Eh ! morbleu ! mes maîtres ! je suis sage et j’étais fou ! de sot je suis devenu sensé : maintenant, je préfère, ô miracle ! le plaisir à la peine ! le loisir au travail, l’amusement à l’ennui, l’or aux gros sous, la vie à la mort ; car, voyons, est-ce que ce n’était pas la mort, que l’assommante monotonie de mon existence rustique ? Et qu’est-ce que la vie, sinon une admirable maîtresse, l’éclat du luxe, les beaux chevaux, l’Opéra, le club, la chasse, les fins soupers, les gais amis ! Ainsi, je veux faire resplendir à tout prix ma flambante jeunesse ! Non, pardieu ! je n’attendrai pas, pour manger joyeusement mon bien, que mes dents soient tombées ! Au fait, pouvoir, grâce à l’usure, dépenser son héritage du vivant de ses parents, n’est-ce pas s’épargner la tentation féroce de désirer leur fin ? Donc, je bois à vous, mes maîtres dans l’art de vivre ! Je disais, dans la niaiserie de ma jeunesse : « Laboureur je suis né, laboureur je mourrai ; je dis, aujourd’hui : « Viveur je suis, viveur je mourrai ! »

Maurice se rassit triomphant au milieu des applaudissements des convives, et madame de Hansfeld lui versa une nouvelle rasade de vin de Champagne.

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