Partie II · 06
« Les morts vont vite ! » dit la ballade allemande. Les vivants aussi vont fort vite, lorsqu’ils se laissent entraîner par la fougue de leurs passions. Ainsi, la profession de foi de Maurice, quoique empreinte de l’exaltation d’une ivresse croissante, offrait l’expression sincère, immuable de ses vœux actuels et à venir. On objectera, sans doute, que l’excellent naturel de Maurice et les bons principes de sa jeunesse le devaient défendre d’une si brusque défaillance à son passé. Mais, si l’on songe à l’impétuosité de son tempérament et surtout à la puissance des séductions dont il était entouré, l’on conviendra qu’à moins d’être doué d’une trempe de caractère exceptionnelle, ce jeune homme de vingt ans, organisé ainsi qu’il l’était et placé entre la tentation qui, la ceinture dénouée, le regard lascif, le sourire provoquant, lui disait : « Jouis !… » et l’austère abstention, qui lui disait : « Contiens-toi, prive-toi, » le choix de Maurice non-seulement ne pouvait être douteux, mais devait être aussi prompt que durable, car rien de plus rapide, de plus pénétrant, de plus tenace que la convoitise du plaisir ; aussi Maurice en était-il déjà venu à ne plus concevoir pour lui d’autre existence que celle de la jeunesse dorée de Paris.
Richard d’Otremont, malgré son parfait savoir-vivre et son empire sur lui-même, avait plusieurs fois senti sa patience à bout, en entendant madame de Hansfeld le poursuivre d’allusions piquantes, et aggraver ainsi le ridicule dont il souffrait cruellement ; il éprouvait aussi une sourde irritation contre son ingénu et triomphant rival ; mais, se souvenant des propositions sanguinaires d’Antoinette, rejetées par lui avec indignation, et résolu à ne plus servir d’instrument aux noirs projets de cette créature, en cherchant querelle à Maurice, se disant, qu’après tout, il avait tort de se courroucer contre ce jouvenceau, parce qu’il profitait d’une bonne fortune inespérée ; Richard était donc parvenu jusqu’alors à refréner ses ressentiments. Madame de Hansfeld, voyant l’animation de Maurice s’accroître ensuite des applaudissements accordés à sa profession de foi de viveur, dit à M. d’Otremont, qui seul restait soucieux et froid :
— Excusez-moi de troubler encore vos méditations philosophiques sur les limites de la patience humaine, cher monsieur d’Otremont ; mais, en vérité, votre silence commence à m’inquiéter. Vous, l’un des plus brillants soupeurs que je connaisse, vous êtes, ce soir, incroyablement terne ; jamais amphitryon n’eut l’air plus piteux.
Puis, se tournant vers Maurice :
— N’est-ce pas, cher, qu’il n’est pas amusant du tout, ce pauvre d’Otremont ?
— Ma foi, madame, tout ce que je sais, c’est que le souper que nous donne M. d’Otremont est charmant ; aussi, je plains doublement notre ami s’il ne s’amuse pas, — répondit cordialement Maurice.
Quoiqu’il sentît déjà son cerveau, non plus seulement excité, mais troublé par les fumées du vin que lui avait fréquemment versé Antoinette, il prit sa coupe de cristal qu’elle venait de remplir, non plus de vin de Champagne, mais de vieux vin de Porto, très-capiteux, et dit en se levant :
— Messieurs, je bois à la gaieté renaissante de notre aimable amphitryon !
Une approbation unanime suivit les dernières paroles de Maurice, qui, déjà fort animé, vida d’un trait son verre, sans s’apercevoir de ce qu’il buvait. Richard, poussé à bout par le dernier sarcasme d’Antoinette, et trouvant inopportun le compatissant toast de Maurice, reprit d’un ton sardonique :
— Je remercie M. Dumirail de ses vœux pour la renaissance de ma gaieté… Il est mieux que personne à même de la réveiller, car il pourrait prêter à rire aux plus moroses…
— Mais, mon cher, — reprit Antoinette s’adressant à Maurice, — c’est de la dernière insolence, ce qu’il vous dit là, M. d’Otremont !
— Une insolence ?… — s’écria Maurice devenant pourpre d’émotion, quoiqu’il ne sût encore si madame de Hansfeld parlait sérieusement. — Pourquoi M. d’Otremont serait-il insolent à mon égard ?
— Non, non, vous vous trompez, reprirent plusieurs convives afin d’écarter tout sujet de querelle, — il s’agit d’une plaisanterie.
— À la bonne heure ! — répondit le jeune montagnard, de qui les traits assombris s’épanouirent soudain, grâce à la mobilité d’impression des gens que gagne l’ivresse. — Entre d’Otremont et moi, c’est à la vie et à la mort !
— Malgré cette touchante déclaration par laquelle vous répondez à une impertinence, cet infortuné M. d’Otremont ne paraît nullement vous agréer pour son Pylade, mon cher, — dit madame de Hansfeld. — Il vous lance des regards furieux ; je gage qu’il est jaloux de vous.
— Jaloux de moi ! — reprit Maurice en ricanant avec suffisance.
Puis il ajouta, feignant la modestie :
— Mais pourquoi cette jalousie ?
— Parce qu’il me faisait, depuis deux mois, une cour enragée, ce bon M. d’Otremont, répondit madame de Hansfeld en riant aux éclats, et je me suis permis de me moquer outrageusement de lui.
— Ma chère, — répondit Richard d’un ton de familiarité méprisante, — vous vous vantez…
— En quoi cela ?
— En prétendant que je vous ai fait la cour.
— Vous le niez ?
— Formellement.
— C’est piquant !
— Allons donc, ma chère ! vous savez de reste que l’on ne fait la cour qu’aux femmes d’un certain monde. La science et l’expérience ne peuvent vous manquer, puisque vous commencez les éducations, — ajouta Richard en désignant Maurice du regard ; — c’est commencer un peu tard… ou… un peu tôt… mais…
— Monsieur d’Otremont, vous êtes un manant ! — s’écria madame de Hansfeld se levant brusquement.
Et, affectant d’être suffoquée par l’émotion, elle ajouta d’une voix altérée et cachant sa figure dans un mouchoir :
— Vous l’avez entendu, Maurice ! quelle lâcheté ! insulter une femme sans défenseur !
— Et moi, donc !… ne suis-je pas ici votre défenseur ? — s’écria le jeune montagnard, trop novice pour comprendre la signification de ce reproche adressé à Antoinette, qu’elle faisait des éducations.
Mais Maurice, croyant madame de Hansfeld grossièrement insultée puisqu’elle se plaignait de l’être, et de plus en plus exalté par son ivresse croissante et par la colère, redressa sa taille athlétique de toute sa hauteur et s’écria :
— Monsieur d’Otremont, les lâches seuls sont capables d’insulter une femme !
— Messieurs, messieurs, il y a ici un malentendu ! — dirent les convives en s’interposant. — Chère madame de Hansfeld, calmez-vous !
— La plaisanterie de Richard est un peu vive, mais vous l’aviez provoquée.
— Les torts sont réciproques.
— Ceci n’a rien de sérieux.
— Ah !… si l’outrage m’est cruel, c’est qu’il m’est adressé devant toi ! — murmura d’une voix passionnée madame de Hansfeld à l’oreille de Maurice.
Puis, se cramponnant à son bras, comme si elle eût voulu se mettre sous sa protection, elle ajouta tout haut :
— Venez, Maurice, ne vous exposez pas, à cause de moi, aux suites d’une querelle… Venez, sortons, mon ami…
— Vous, sortir ? Non, non ; c’est à votre lâche insulteur à déguerpir ! — s’écria Maurice.
Puis, s’adressant à Richard :
— Hors d’ici !… insolent !
— Entendez-vous l’intéressant élève de madame la baronne ? — dit en riant Richard à ses voisins. — Il veut que moi aussi, je lui donne une leçon… d’une autre espèce, il est vrai.
— Monsieur d’Otremont, — s’écria Maurice en montrant le poing, — si vous ne sortez pas d’ici à l’instant, je vous jette par la fenêtre !
— Monsieur Dumirail, vous me faites pitié ! — reprit Richard haussant les épaules ; — vous êtes ivre, allez vous coucher.
— Misérable ! — hurla Maurice, — si j’avais le bras assez long, je te souffletterais ; mais je…
Maurice eut la bouche close par le choc de la serviette que Richard d’Otremont lui jeta dédaigneusement au visage. L’hercule montagnard, de qui l’ivresse et la fureur atteignent leur paroxysme, veut, d’un bond, s’élancer sur la table, qui le sépare de son adversaire ; mais ses voisins, le saisissant par les bras et les épaules, tâchent de le retenir, tandis que madame de Hansfeld et sa dame de compagnie, effrayées, s’éloignent précipitamment de lui. Il rugit de colère, s’efforce de rejoindre Richard ; et, grâce à sa force athlétique, entraînant après soi ceux qui se cramponnent à ses habits ou à ses bras, il s’écrie :
— D’Otremont, je t’assommerai comme un chien ! triple lâche !
Durant les débats du jeune montagnard contre ceux qui, en vain, tentent de le maintenir, la table, heurtée, se renverse avec fracas, les candélabres et les bougies roulent à terre, l’obscurité envahit le salon, alors que Richard disait à haute voix en se dirigeant vers la porte :
— Messieurs, je ne peux ni ne veux lutter contre ce taureau sauvage ; demain matin, je lui enverrai mes témoins…
— Je vous avais bien dit, moi que vous le tueriez ! Je n’ai qu’une parole, mon cher Richard, ma promesse tient toujours ! — murmura tout bas à l’oreille de M. d’Otremont madame de Hansfeld, qui, voyant Maurice complétement ivre et hors de lui, s’empressait de sortir.
La chute de la table ayant en ce moment éteint les lumières, plusieurs garçons du restaurant, attirés par le tumulte, entrèrent précipitamment. La porte du salon, restant ouverte, laissa pénétrer la clarté d’un lustre allumé dans une pièce voisine. Cette clarté suffisant à guider madame de Hansfeld et M. d’Otremont, ils quittèrent le lieu de la bagarre, ainsi que les autres convives. Maurice, entraîné par la chute de la table, et bientôt de plus en plus alourdi par l’ivresse, s’efforçait en vain de se relever, à demi enroulé qu’il était dans les plis de la nappe, au milieu desquels il se débattait en proférant des menaces et des paroles sans suite, car les fumées du vin obscurcissant absolument sa raison, il n’eut plus dès lors conscience de lui-même.
M. d’Otremont, en sortant de la Maison d’Or, avait charitablement recommandé aux garçons le jeune montagnard, en leur donnant son adresse, afin qu’ils le fissent reconduire chez lui en voiture. Ils s’empressèrent de l’aider à se dégager des plis de la nappe et à se relever, ce à quoi il parvint non sans peine. Enfin, il se dressa debout quoique encore chancelant ; sa chevelure en désordre, ses habits déchirés durant sa lutte contre les convives, ses traits décomposés par une lividité hideuse, son regard éteint, sa lèvre tombante, son sourire hébété, devaient inspirer à la fois le dégoût et une sorte de pitié douloureuse. Il tâcha de se raffermir sur ses jambes titubantes, car déjà l’atonie, l’affaissement de l’ivresse, succédaient à son exaltation ; il jeta autour de lui un coup d’œil hagard ; puis, une seule pensée à peu près lucide se faisant jour à travers les ténèbres de son intelligence, il balbutia d’une voix rauque et entrecoupée :
— Où… où… est… donc… An… An… toinette ?
— Ces dames sont parties avec ces messieurs, — répondit un garçon. — Si monsieur le veut, on va le faire reconduire chez lui, nous avons son adresse.
— Et… An… Antoinette ?… répéta Maurice en balançant son buste d’arrière en avant et s’appuyant pesamment sur le bras du garçon qui le guidait insensiblement vers la porte, — et… An… Antoinette ?
— Monsieur reverra demain cette dame.
— Bien vrai ? — balbutia Maurice avec la stupidité confiante de l’ivrogne ; — bien vrai, An…… toinette ?
— Oui, monsieur ; mais, ce soir, il faut aller vous coucher.
— Je… veux… bien… parce que… la tête… oh ! la tête… et puis… Antoinette…
— Allons, monsieur, appuyez-vous sur moi et sur mon camarade, — reprit le garçon. — Courage ! il n’y a qu’un étage à descendre.
Maurice, trébuchant et manquant de tomber à chaque marche, descendit à grand peine l’escalier malgré l’appui des deux garçons, et il fut par eux soulevé, puis placé dans un fiacre, où il s’affaissa sur lui-même.
— Rue de l’Université, hôtel des Étrangers, — dit au cocher l’un des garçons. — Vous ferez bien de sonner et d’éveiller le portier de l’hôtel avant de déposer ce monsieur dans la rue, car il risquerait d’y passer la nuit.