‹ Les Fils de familleChapitre 78 sur 108 · Partie II · 07

Partie II · 07

Pendant que l’on reconduisait, à l’hôtel des Étrangers, Maurice ivre et sans conscience de lui-même, son père, M. Dumirail, que l’on n’attendait pas sitôt, était, durant la soirée, arrivé à Paris, et il s’entretenait avec sa femme. Celle-ci venait de l’instruire des événements domestiques survenus dans la liaison de Maurice avec madame de Hansfeld jusqu’à la retraite de Jeane chez sa tante, madame San-Privato ; enfin, madame Dumirail, selon son habitude de ne rien taire à son mari, l’avait instruit du triste secret de Charles Delmare. Le récit minutieux de ces faits si graves, si alarmants, dura longtemps. Madame Dumirail, craignant l’explosion de la colère de son mari contre son fils, s’efforça d’atténuer les actes les plus répréhensibles de celui-ci, insista beaucoup sur sa bonne et sincère résolution de retourner au Morillon, résolution malheureusement abandonnée par suite de la vindicative acrimonie de Jeane, qui, loin de témoigner quelque indulgence pour l’égarement de son fiancé, s’était montrée hautaine, sardonique, impitoyable. Enfin, madame Dumirail, faisant appel à la clémence de son mari et excusant de son mieux les fautes de Maurice en les attribuant à la jeunesse, à l’inexpérience et surtout à la puissance des tentations qui étaient, pour ainsi dire, venues le chercher, reconnaissait cependant que l’exemple du passé ne permettait plus d’espérer que Maurice eût le courage de résister aux occasions de faillir, si fréquentes à Paris ; aussi, en mère prudente et sage, elle concluait au prompt départ de la famille pour sa chère retraite du Jura.

M. Dumirail, au grand étonnement et à la vive inquiétude de sa femme, l’avait écoutée impassible et sans même l’interrompre par les exclamations de surprise ou d’indignation que devait, selon elle, provoquer le récit des désordres de Maurice ; elle eût préféré l’expansion de la colère de son mari à ce calme muet qui lui semblait plus redoutable que l’emportement ; aussi ajouta-t-elle, en manière de péroraison :

— Je t’ai dit, mon ami, la vérité, toute la vérité. Tu es instruit maintenant de la désolante ingratitude de notre nièce et des désordres de notre fils ; mais nous ne devons pas désespérer de le ramener à nous et au bien… Puisse ton silence ne pas cacher des projets d’impitoyable sévérité ; j’ai été la première à accuser notre fils près de toi ; mais j’invoquerais ta clémence, ton équité, si la peine que tu lui réserves, peut-être, outre-passait la gravité de la faute ; enfin, quoi qu’il arrive, tu es, j’en suis certaine, persuadé, comme moi, qu’il faut retourner au Morillon le plus tôt possible, et, grâce à Dieu, nous n’en sortirons plus.

Madame Dumirail, on le voit, évitait avec infiniment de tact, de prudence et de générosité, toute récrimination relative au passé, pensant que son mari souffrait beaucoup du cruel retour que les événements devaient le forcer de faire sur lui-même ; elle s’abstenait de lui rappeler, même par allusion, qu’il avait, par son opiniâtre volonté d’envoyer Maurice à Paris, causé les malheurs dont tous deux avaient à gémir. Minuit sonnait au moment où madame Dumirail prononçait ces derniers mots :

— Il nous faut retourner au Morillon, et, grâce à Dieu, nous n’en sortirons plus.

Puis elle ajouta en entendant le tintement de la pendule :

— Déjà minuit ! Maurice n’est pas encore rentré ; j’espère pourtant que de nouveau il ne découchera pas, et…

Mais s’interrompant, frappée d’une idée subite, madame Dumirail, agitant le cordon de la sonnette, dit à son mari, toujours impassible :

— Peut-être notre fils est-il déjà rentré ; mais il n’ose paraître devant toi…

Josette ayant paru aussitôt après que madame Dumirail eut sonné, elle dit à la servante :

— Mon fils est-il rentré ?

— Non, madame.

— Vous en êtes sûre ?

— Oui, madame, puisque je suis à coudre dans l’antichambre… M. Maurice ne peut pas aller dans sa chambre sans que je le voie.

— Dès qu’il rentrera, vous viendrez me prévenir.

— Oui, madame.

Et Josette, au moment de sortir, ajouta :

— Quelle heure qu’il est donc, s’il vous plaît ?

— Minuit.

— Jésus ! est-il tard ! — reprit la servante en frottant ses yeux gonflés par le sommeil. — Ah ! comme à cette heure il y aurait déjà longtemps que l’on dormirait de tout cœur au Morillon !

— Patience, bonne Josette, nous le reverrons bientôt, le Morillon, — reprit madame Dumirail jetant un regard d’intelligence à son mari.

Et elle ajouta :

— N’oubliez pas de m’avertir dès que mon fils rentrera.

— Oui, madame. Si je m’endors, M. Maurice me réveillera en sonnant.

— Il est inutile de lui apprendre que M. Dumirail est arrivé ; vous entendez, Josette ?

— Bien, madame.

Et la brave fille sortit, se disant :

— Quand donc quitterons-nous ce maudit pays où l’on dort le jour, où l’on veille la nuit, tout comme ces vilaines chouettes qui hurlaient la mort quand nous avons quitté le pays. Maudit présage ! j’y pense toujours malgré moi.

M. Dumirail, resté seul avec sa femme après le départ de Josette, se recueillit et lui dit d’un ton parfaitement calme, convaincu et dégagé :

— Ma chère Julie, je t’ai attentivement écoutée sans t’interrompre, afin de bien embrasser l’ensemble des faits ; or, en somme, et à part l’odieuse ingratitude de mademoiselle Jeane, il n’y a nullement de quoi s’alarmer en ce qui touche notre fils ; je regrette, pauvre amie, que tu te sois si douloureusement affectée, tourmentée de quelques fredaines de jeunesse.

Ces paroles de son mari exprimaient un sentiment si incroyablement contraire à celui qu’elle attendait, que madame Dumirail resta un moment suffoquée par la stupeur, ne pouvant croire à ce qu’elle entendait. Son ébahissement fut remarqué de M. Dumirail. Il sourit et reprit :

— Mon indulgence t’étonne d’autant plus, ma chère amie, que tu t’attendais à me trouver d’une sévérité outrée, n’est-ce pas ?

— Je t’avoue, — balbutia madame Dumirail, — que ta manière d’envisager les choses me confond.

— C’est tout simple : tu es mère, tu es femme, tu dois voir certaines choses à un point de vue tout différent du mien.

— Comment, mon ami, — articula madame Dumirail avec effort, — la conduite de Maurice ?…

— Est blâmable sans doute sous plusieurs rapports ; mais enfin, entre nous…

— Achève.

— Franchement, chère amie, nous n’avons jamais voulu faire de notre fils un moine.

L’affectation d’insouciance de M. Dumirail, au sujet d’actes véritablement répréhensibles, était tellement en désaccord avec la rigidité habituelle de ses principes et la gravité de son caractère, il témoignait d’un si visible embarras de la légèreté avec laquelle il s’exprimait sur un sujet sérieux à tant de titres, que madame Dumirail chercha le secret motif de l’apparent optimisme de son mari, et bientôt, presque certaine de l’avoir pénétré, elle frémit, en proie aux plus vives appréhensions. Elle tâcha cependant de les combattre, conservant une lueur d’espoir, voulant croire encore que sa pénétration pouvait s’être égarée. Le silence qu’elle gardait, la profonde inquiétude empreinte sur son visage, déjà altéré par le chagrin, parurent augmenter l’embarras de M. Dumirail, et, baissant les yeux devant le regard de sa femme, il sembla regretter la légèreté de ses dernières paroles et reprit d’un ton plus grave :

— Quand je dis, ma chère Julie, que nous ne voulons pas faire de notre fils un moine, je n’entends nullement excuser ce qu’il y a de blâmable dans sa conduite.

— Je le crois, mon ami, car une pareille tolérance me semblerait plus alarmante peut-être que l’inconduite de Maurice.

— Je ne pousserai jamais l’indulgence jusqu’à une coupable faiblesse, tu dois en être assurée ; mais il résulte de tes révélations que notre nièce a eu aussi des torts, torts, à mon sens, plus graves que ceux de notre fils. Occupons-nous d’abord de Jeane, — ajouta M. Dumirail, comme s’il eût voulu retarder l’explication relative à son fils. — Nous avons jusqu’ici traité Jeane comme si elle eût été notre enfant ; nous avions consenti à la marier à Maurice, union inespérée pour elle en raison de plusieurs motifs. Son père, mon malheureux frère, ignorant que sa femme fût enceinte, m’a fait, tu le sais, héritier de ses biens composés de valeurs industrielles, à la charge de payer une pension viagère à sa veuve, malgré son adultère et quoiqu’il l’eût épousée sans fortune ; la crise commerciale de 1830 arrivant très-peu de temps après la mort de mon frère, les valeurs industrielles laissées par lui furent presque complétement perdues, sauf environ quatre-vingt mille francs que j’ai placés en viager sur la tête de ma belle-sœur. J’ignorais alors qu’elle fût enceinte, car sans cela je n’aurais pas fait un placement à fonds perdus. Il résulte de ceci, ma chère amie, qu’à la mort de sa mère, notre nièce a hérité d’une trentaine de mille francs provenant de quelques économies de ma belle-sœur et de la vente de son mobilier ; trente mille francs, telle était donc la dot de mademoiselle Jeane, à qui nous voulions bien accorder la main de notre fils, qui possédera un jour, si Dieu nous prête vie, seize à dix-huit cent mille francs de fortune ; or, de quelle façon notre nièce nous témoigne-t-elle sa reconnaissance ? Elle commence, au Morillon, par contrarier mes vues en ce qui touchait la nouvelle carrière de mon fils…

— De cette opposition, je ne saurais blâmer Jeane, — reprit tristement madame Dumirail ; — elle obéissait à un bon sentiment, et moi-même je désirais que Maurice…

— Soit, chère amie ; mais nous parlerons tout à l’heure de notre fils ; finissons d’abord de nous occuper de ce qui concerne Jeane. Elle t’accompagne à Paris, et au lieu de s’efforcer, ainsi qu’il était de son devoir, de ramener à elle son fiancé par la douceur et la résignation, elle prend, au contraire, à tâche de l’irriter, de l’exaspérer par ses reproches et ses sarcasmes.

— Mon ami, je ne suis pas suspecte de partialité envers Jeane ; je me suis, tu le sais, montrée très-sévère dans mon jugement sur elle ; mais il faut être juste : la violence de sa jalousie égale la fierté de son caractère ; tu ne peux te figurer ce qu’a souffert la pauvre créature durant cette soirée et cette nuit, où, d’heure en heure, de minute en minute, nous attendions mon fils, toutes deux en proie à des angoisses inexprimables…

― Tu n’as pas été, en cette circonstance, plus raisonnable que notre nièce, ma pauvre Julie.

— Quoi ! mon fils reste absent pendant la nuit, et…

— Tout à l’heure, te dis-je, nous parlerons de Maurice ; mais si je comprends les larmes d’une mère aussi tendre et aussi sensible que tu l’es, je n’admets pas qu’une jeune personne modeste, bien élevée, se permette d’afficher des exagérations de jalousie de la dernière inconvenance, en cela qu’elles prouvent que mademoiselle Jeane est beaucoup plus instruite de certaines choses qu’elle ne semble l’être.

— Je te le répète, mon ami, j’ai sévèrement blâmé la conduite de Jeane ; mais sa jalousie n’était nullement affectée, elle était sincère… Hélas ! quand on aime…

— Ma chère amie, quand on aime, l’on aime en jeune personne réservée, contenue et non en forcenée ayant toujours le sarcasme ou la menace à la bouche. Enfin, n’est-ce pas mademoiselle Jeane qui, lorsque notre fils voulait quitter Paris, cédant à un sentiment de repentir louable en soi, mais très-déraisonnable dans son application…

— Que veux-tu dire, mon ami ?

— Nous reviendrons bientôt là —dessus… En un mot, dis-je, n’est-ce pas notre nièce qui, par son insolence, sa hauteur et ses coquetteries effrontées envers son cousin Albert, a poussé Maurice à bout !

— Sans doute ; mais…

— Ne t’a-t-elle pas ensuite répondu insolemment que tu lui reprochais, d’une façon humiliante pour elle, les soins que nous avions pris de sa jeunesse ? Et enfin, pour couronner l’œuvre, n’a-t-elle pas eu l’audace et l’abominable ingratitude de t’abandonner, malgré ta défense, et de s’en aller avec notre neveu chercher, dit-elle, un asile chez ma sœur ?

— Oui ; mais, je l’avoue, en retrouvant mon sang-froid, j’ai regretté d’avoir provoqué le départ de Jeane par l’amertume et peut-être par l’injustice de mes récriminations contre elle ; car, enfin, je t’ai fait part de ce triste secret : M. Delmare…

— Ah !… — reprit M. Dumirail, de qui les traits se contractèrent et prirent soudain une expression sinistre, — quand je songe que, pendant trois ans, chaque jour, j’ai serré dans la mienne la main de cet homme, sa main rougie du sang de mon pauvre Ernest ; quand je songe à l’odieuse hypocrisie de ce Delmare qui vivait sans remords dans notre intimité : malédiction ! Fasse le ciel que je ne rencontre pas ce misérable à Paris, puisqu’il y est venu ; car, tout vieux que je suis, je me porterais à quelque violence contre lui.

— Grand Dieu ! — s’écria madame Dumirail pensant à la promesse de Charles Delmare de revenir dans la soirée, s’il avait quelque chose de nouveau ou d’important à lui apprendre au sujet de Maurice.

Puis, sonnant de nouveau sa servante, qui accourut aussitôt, elle lui dit :

— Josette, n’oubliez pas que, si M. Charles Delmare se présentait ici, vous ne devez le laisser entrer sous aucun prétexte, vous entendez bien ? sous aucun prétexte ; vous lui direz toujours que nous sommes sortis.

— Quoi ! madame, renvoyer ce digne M. Delmare !… ah ! vrai, je n’aurai jamais ce courage-là !… ma foi, non !

— En ce cas, si vous vous avisez de ne pas exécuter mes ordres, — reprit M. Dumirail, — je vous chasse de chez moi.

— Bonté divine ! — reprit Josette effrayée, — me chasser, me laisser sur le pavé de Paris ! Qu’est-ce que j’y deviendrais, juste ciel ? Rien que de penser à cela, j’ai le frisson.

— Que cette crainte vous engage à m’obéir fidèlement, — reprit M. Dumirail. — Sortez, et laissez-nous.

— Et n’oubliez pas de venir me prévenir du retour de mon fils, — ajouta madame Dumirail en regardant la pendule.

Josette sortit en disant :

— Maudit voyage ! les chiens du Morillon avaient bien raison de hurler à la mort…

— Bientôt une heure du matin, et l’absence prolongée de Maurice ne paraît pas même étonner mon mari ! — pensait madame Dumirail. — Ah ! je n’en puis plus douter, il en coûte trop à son amour-propre de reconnaitre la justesse de mes tristes prévisions et de s’avouer que son obstination à envoyer notre fils à Paris le rend presque responsable des désordres de ce malheureux enfant ! Aussi mon mari tâchera-t-il de les atténuer, moins par indulgence que par orgueil.

M. Dumirail, après un moment de silence, reprit avec effort :

— Ne parlons pas en ce moment de ce Delmare, je perdrais mon sang-froid ; je veux oublier, ma chère Julie, que, t’exagérant presque follement les torts de Maurice, tu as été jusqu’à engager ce Delmare à revenir ici, afin de recourir à ses conseils ; or, si l’on pouvait excuser l’ingratitude de Jeane à notre égard, elle le serait en cela, qu’en effet il eût été affreux pour elle de se rencontrer ici avec le meurtrier de son père ; mais cette appréhension, selon ce que tu m’as raconté, était pour cette ingrate un prétexte de nous quitter, afin d’aller habiter avec ma sœur et son fils… Je me rappelle maintenant la jalousie de Maurice au sujet d’Albert lors de l’arrivée de celui-ci au Morillon… et, je le reconnais maintenant, elle n’était que trop motivée dès cette époque. Enfin, ces projets de mariage sont rompus, Dieu merci ! Mademoiselle Jeane a voulu se retirer chez ma sœur, soit ; qui se ressemble s’assemble. Que mademoiselle Jeane reste là où elle est. Je lui payerai, jusqu’à sa majorité, le revenu de ses trente mille francs, après quoi je les lui remettrai ; ils constitueront sa dot, une belle dot, en vérité !… Mais je ne veux plus entendre parler de cette ingrate ! Maintenant, chère Julie, je veux te prouver que tu t’exagères énormément ce qu’il y a, du reste, de répréhensible, je le reconnais, dans la conduite de notre fils.

— Je crois cependant, mon ami, ne rien exagérer.

— Voyons, chère amie, résumons en peu de mots tes griefs contre Maurice. Loin de moi la pensée de vouloir les atténuer ; je veux seulement les apprécier à leur juste valeur. Ainsi, notre fils, mandé sous un prétexte quelconque chez une très-jeune et très-belle dame, fort riche et baronne, serait devenu soudain amoureux d’elle.

— Hélas ! oui… Il est parti d’ici à trois heures, il est rentré à près de sept heures… et, en si peu de temps, ce malheureux enfant avait déjà subi la pernicieuse influence de cette femme, et il nous revenait moralement méconnaissable.

— Ma pauvre amie, au risque de t’effaroucher un peu, je t’avouerai qu’il me semble assez naturel qu’à l’âge de Maurice, et à moins d’être un Caton, l’on ait quelque amourette.

— Quoi ! mon ami, tu approuves ?…

— Je n’approuve rien, je constate un fait. Que veux-tu ! les hommes ne sont pas des anges. Il faut se résigner à ce que l’on ne peut empêcher ; or, après tout, et soit dit entre nous, amourette pour amourette, ne vaut-il pas mieux, au pis aller, qu’au lieu de tomber dans les filets de quelque ignoble courtisane, Maurice ait pour maîtresse… (voilà le gros mot lâché), ait, dis-je, pour maîtresse une belle dame riche et certainement du grand monde, puisqu’elle est baronne, et qui, du moins, aime notre fils pour lui-même et n’en veut point à son argent.

— Mais, mon ami, tu oublies donc les folles dépenses auxquelles cette femme a engagé notre fils, les achats ruineux qu’il voulait faire à ces fournisseurs que j’ai dû renvoyer ?

— Certes, je blâmerai toujours une prodigalité insensée ; mais je ne trouve rien d’extraordinaire à ce que notre fils désire, par exemple, être vêtu à la mode, tout aussi bien que son cousin Albert… puisque tous deux suivent maintenant la même carrière. La diplomatie exige une certaine tenue. Voilà ce que tu aurais dû comprendre, chère amie.

— Et ces deux chevaux de près de dix mille francs que Maurice voulait acheter ?

— C’était absurde, nous tombons d’accord sur cela. J’approuve fort ton blâme à ce sujet. Tu vois donc bien que je fais largement part au blâme de ce qui est blâmable.

— Il n’en est pas moins vrai, mon ami, que jamais Maurice n’eût songé à de pareilles dépenses, s’il n’y avait été poussé par cette maudite femme !… Crois-moi, elle lui sera fatale. Ah ! ce n’est pas pour rien qu’elle s’est jetée à la tête de mon fils, qu’elle l’a débauché.

— En vérité, ma chère Julie, tu dis, dans ta candeur, des choses inimaginables, — reprit M. Dumirail souriant à demi et haussant les épaules. — Certes, ce n’est pas pour rien que cette belle dame s’est jetée à la tête de notre fils. Elle avait, parbleu ! ses raisons…

— Hélas ! oui ; mais quelles sont-elles, ces raisons ?

— Tu me le demandes ? Elles sont cependant assez faciles à deviner, et tu me fais là des questions…

— Tu souris, mon ami, et moi, je tremble. Ah ! il y a là quelque odieux mystère. Pourquoi cette femme a-t-elle feint d’être éprise de Maurice ? Est-ce que cela est possible ? est-ce que cela est croyable ?

— Et qu’y a-t-il donc d’incroyable à ce que notre fils inspire une passion subite ? Est-ce que notre fils n’est pas assez beau garçon, assez aimable pour plaire ? — répondit M. Dumirail avec un accent de fatuité paternelle. — Pourquoi donc, après tout, n’aurait-il pas ses bonnes fortunes aussi bien que son cousin Albert ?

Puis, voyant sa femme le contempler avec une stupeur douloureuse :

— Qu’as-tu donc à me regarder ainsi ?

— Excuse-moi, mon ami !

— Achève.

— J’ai peine à croire ce que j’entends ; je me demandais si c’est bien toi, toi, mon ami, de qui la moralité a toujours été si sévère, qui parles aussi légèrement des désordres de notre fils, et qui, loin de les blâmer, sembles les encourager ? Tu parais presque glorieux de ce que tu appelles les amourettes, les bonnes fortunes de Maurice ; mais, mon Dieu ! tu oublies donc que sa conduite envers Jeane a été d’une criante injustice, a été un parjure à la foi promise !

— Un parjure ?

— Je suis loin d’être partiale pour Jeane ; mais je serai toujours équitable envers elle. Maurice lui était fiancé ; ils avaient échangé leurs serments, le mariage était convenu. Notre nièce n’a en quoi que ce soit mérité la désaffection qu’il lui a témoignée ; il a été cruel, et, il faut bien l’avouer, son injurieux abandon est inexcusable, c’est une mauvaise action.

— Encore de l’exagération, ma chère Julie… On voit tous les jours des fiançailles se rompre ; elles n’engagent que conditionnellement. Et puis, enfin, ce qui est fait est fait. Je suis enchanté que ce mariage n’ait pas lieu, maintenant que nous pouvons, selon ses mérites, apprécier mademoiselle Jeane. Elle va sans doute aller colporter ses médisances, ses calomnies, ses récriminations chez ma sœur ; et celle-ci de triompher, de jubiler en apprenant que notre fils a déjà fait, ainsi que tu as eu la naïveté d’en convenir, des sottises à Paris, tandis que notre neveu Albert, ce phénix, ce trésor incomparable, est un modèle de sagesse, d’ordre, d’économie et de bonne conduite !

M. Dumirail, en reprochant à sa femme la naïveté de ses aveux à l’endroit des sottises de Maurice, dévoilait clairement le fond de sa pensée, toujours dominée par l’envie et la jalousie que lui inspirait son neveu. Madame Dumirail, de plus en plus effrayée des conséquences de tant d’aberration, reprit d’une voix altérée :

— Mon ami, au risque de te fâcher peut-être, je serai sincère, car la circonstance est grave.

— Que veux-tu dire ?…

— J’ai tout lieu de croire que, aveuglé par ton amour-propre paternel, tu te fais complétement illusion sur ce qu’il y a de blâmable pour le présent et d’alarmant pour l’avenir dans les désordres de notre fils.

— Je blâme ce qui est blâmable, j’excuse ce qui est excusable, — répondit M. Dumirail avec impatience ; — je juge les choses à un point de vue réel et non chimérique.

— Tu parles de réalité, mon ami. Quelle heure est-il ?

— Une heure du matin

— Oui… La nuit s’avance, et cependant notre fils n’est pas rentré ! Il a hier encore découché ; ce sont là des réalités, des faits, ce me semble ; et ce désordre précoce ne t’effraye pas autant pour le présent que pour l’avenir ?

— Je n’ai pas besoin de tes observations pour trouver très-mauvais, très-inconvenant que Maurice rentre à des heures indues ou découche. Un jeune homme de son âge doit certainement jouir d’une liberté raisonnable, mais ne pas en abuser. Je dirai sévèrement à notre fils ce que je pense là-dessus, et il rentrera dans le devoir.

— Jamais il ne rentrera dans le devoir tant qu’il restera à Paris, exposé chaque jour à mille occasions de faillir…

— Mon fils écoutera ma voix, à moi, j’en réponds, — reprit M. Dumirail avec affectation, — parce que, moi, je serai indulgent sans faiblesse et sévère sans exagération.

— Je ne m’arrêterai pas, mon ami, à ce qu’il y a de blessant pour moi dans le reproche que tu m’adresses ; je me bornerai à te répéter, avec l’obstination que donne la conscience de la vérité : Si le séjour de notre fils à Paris se prolonge, il est perdu : il se trame autour de lui de noires perfidies, auxquelles notre neveu n’est pas étranger ; enfin, mon ami, je vois avec effroi ton aveuglement redoubler, lorsque tant d’événements devraient t’ouvrir les yeux sur la fausse et funeste voie où tu t’es fourvoyé depuis que tu as engagé notre fils à changer de carrière.

— Comment ! vous allez encore ?…

Mais, s’interrompant, M. Dumirail reprit d’un accent contenu :

— Tiens, ma chère Julie, de grâce, n’irritons pas cette discussion…

— C’est mon plus vif désir, mon ami ; aussi me suis-je scrupuleusement interdit toute allusion aux motifs de nos anciens discords ; mais enfin, puisqu’une triste expérience nous démontre combien le séjour de Paris est dangereux pour notre fils, ne devrions-nous pas profiter de la leçon, tâcher de le ramener à nous, et repartir au plus tôt pour le Morillon ?

— Ainsi, c’est sérieusement que tu me fais une pareille proposition ?

— Peux-tu en douter ?

— Ainsi, à mon âge, je passerai aux yeux de M. de Morainville pour une espèce d’étourneau, pour un écervelé, qui, sans l’ombre d’esprit de conduite et de décision, change d’idées du jour au lendemain, lorsqu’il s’agit d’une question aussi grave que l’avenir d’un fils ?… Quoi ! j’ai écrit à M. de Morainville de la manière la plus pressante, à propos du service que j’attendais de lui ; il t’a accueillie à merveille, te promettant, faveur inespérée, qu’avant un an, Maurice serait attaché d’ambassade, et, après tant de marques d’intérêt, j’irais maintenant, de but en blanc, dire à cet homme qui nous a témoigné un pareil bon vouloir : « Merci de vos bons offices, mon fils redeviendra cultivateur ? »

— Rien de plus simple, cependant.

— Ah !… tu trouves cela tout simple ?

— Sans doute, mon ami. En quoi M. de Morainville pourrait-il être choqué de ce revirement, surtout si tu lui exposais franchement…

— Que Maurice, à peine arrivé à Paris, a fait des sottises, n’est-ce pas ?

— L’aveu, sans doute, est pénible… mais…

— Vous me permettrez, ma chère, de prendre plus de souci de ma dignité que vous n’en prenez vous-même ; je me garderai donc, s’il vous plaît, d’aller crier sur les toits les incartades de notre fils.

— En supposant même, ce qui n’est pas, que ta dignité, ou plutôt ton amour-propre, fût légèrement atteint, qu’importerait cela auprès du salut de notre fils ?

— Vous faites, madame, par trop bon marché de ma dignité, — répond M. Dumirail s’animant de plus en plus ; vous oubliez qu’elle serait étrangement compromise aux yeux de notre fils lui-même, au grand détriment de mon autorité sur lui et du respect qu’il me doit. Ainsi j’aurais de tout mon pouvoir favorisé sa nouvelle vocation, et je l’engagerais tout à coup à y renoncer ?… Mais quelle confiance voulez-vous donc que cet enfant ait dans mon jugement ?

— N’est-ce pas, au contraire, témoigner d’un excellent jugement, que de confesser son erreur, de réparer le mal lorsqu’il en est temps encore ?… Et d’ailleurs, soyons sincères, peut-on parler sérieusement de la vocation diplomatique de Maurice ?

— En vérité, madame, vous seriez d’accord avec ma sœur, que vous ne parleriez pas autrement ! — s’écria M. Dumirail irrité ; — il me semble déjà l’entendre : « Eh bien, que t’avais-je prédit, mon frère ? Selon toi, ton fils devait réussir à tout ce qu’il entreprendrait, et débuter aussi brillamment qu’Albert dans la carrière diplomatique ? Ce n’est pas tout : ton fils, par la solidité de ses principes, par les bons exemples, par l’excellente éducation que tu lui as donnée, devait rester ferme comme un roc devant toutes les occasions de faillir ! Mais qu’arrive-t-il ? À peine à Paris, ton Maurice fait sottises sur sottises, se montre incapable de suivre sa prétendue vocation et retourne honteusement dans ses montagnes, d’où il n’aurait jamais dû sortir. Reconnais donc ton ambitieuse erreur, mon pauvre frère, ton bon gros paysan de Maurice est né pour engraisser des bœufs et des porcs, voilà sa véritable vocation ; qu’il la suive, et ne prétende plus égaler mon Albert… » Oui, — ajouta M. Dumirail s’exaspérant à ses propres paroles, — oui, telles seraient les impertinentes réflexions de ma sœur, et vous feriez sans doute chorus avec elle !

— J’ai toujours pensé, vous le savez, mon ami, que notre fils, pour son bonheur, ne devait jamais quitter le Morillon ; s’il en eût été de la sorte, il ne nous aurait pas causé les chagrins qu’il nous cause, chagrins que vous craignez d’avouer à vous-même et aux autres !

— Oui, madame, parce qu’il est, pour mille raisons, déplorable d’ébruiter certains chagrins de famille, et la dernière personne à qui vous eussiez dû parler de vos griefs contre Maurice, était son cousin Albert. Aussi, nous verrons demain arriver ma sœur, venant nous gratifier de ses condoléances sur les désordres de notre fils, que vous avez divulgués, exagérés, au lieu de les pallier, de les atténuer, de les nier au besoin. Oui, madame, les nier ! et au besoin l’excuser ou le défendre envers et contre tous, ainsi que doit faire une mère jalouse de la bonne renommée de son fils.

— S’il la méritait, j’en serais plus jalouse, plus orgueilleuse que personne ; mais, grâce à Dieu ! je ne confonds pas un légitime orgueil avec un amour-propre aveugle et obstiné.

— Madame !

— Eh ! monsieur, n’est-ce pas par amour-propre que vous craignez d’avouer à M. de Morainville votre erreur sur la vocation de votre fils ? n’est-ce pas par amour-propre que vous tolérez ses fautes, parce qu’elles sont les conséquences de ce voyage voulu par vous ? enfin, n’est-ce pas par amour-propre que vous excuseriez et défendriez votre fils envers et contre tous ? Ah ! monsieur, fasse le ciel que ce malheureux enfant ne vous ait pas pour complice de sa perte !

— Vous voulez donc, madame, renouveler ici les discussions irritantes du Morillon ?

— Est-ce donc ma faute, à moi, si vous renouvelez, si vous augmentez mes craintes ? Tenez, monsieur, vous êtes impardonnable ! Maurice a du moins pour excuse l’entraînement, l’inexpérience de son âge, tandis que, vous, c’est par un froid et funeste orgueil que vous ferez notre malheur à tous !…

— Madame, madame, la patience a des bornes ; prenez garde !

— La douleur, la vie ont des bornes aussi, monsieur ! — répond avec un profond et amer découragement madame Dumirail. — Je vous le dis en toute sincérité, si, au lieu de vous avoir pour auxiliaire contre les désordres de notre fils, vous devez vous liguer avec lui contre moi, je vous le déclare, je ne suis pas de force à continuer la lutte ; je me sens déjà brisée par ce que j’ai souffert depuis mon arrivée à Paris, je ne survivrai pas longtemps aux chagrins que je prévois.

— Allons donc, madame ! ces malheurs sont les fantômes de votre imagination malade ou troublée.

— Des fantômes !… Ah ! monsieur, comparez notre existence actuelle à ce qu’elle était avant que vos ambitieux projets pour votre fils eussent faussé votre jugement, autrefois si droit et si sûr ! Quelle union, quelle confiance entre nous ! quelle sécurité pour l’avenir de Maurice ! que de gages de bonheur presque certain dans son mariage avec sa cousine ! Et, maintenant, voyez notre famille aigrie, divisée, Jeane à jamais séparée de nous, vous et moi en opposition continuelle, échangeant de pénibles récriminations après vingt ans d’une affection sans nuages. Enfin, notre fils qui nous donnait tant de légitimes espérances, notre fils qui nous adorait, déjà presque désaffectionné de moi, et bientôt peut-être aussi désaffectionné de vous, car votre aveugle tolérance vous sera, autant qu’à lui, fatale ! voilà, monsieur, voilà ce que, dans votre optimisme affecté, vous appelez des fantômes !

— Oui, madame, des fantômes ! car vous êtes folle ! et si mon optimisme est, selon vous, affecté, votre pessimisme est insensé ! Oh ! mon Dieu, la cause en est fort simple ! Maurice, en changeant de carrière, contre votre gré, a ainsi contrarié vos goûts, vos habitudes qui vous attachaient au Morillon ; de là votre acharnement à peindre l’avenir des plus sombres couleurs, à outrer, à exagérer les torts de notre fils, peccadilles ou péchés de jeunesse qui n’ont en rien altéré ses excellentes qualités natives, non ! et je vous défie de me prouver que notre fils ne mérite plus notre…

— Quel est ce cri ?… C’est la voix de Josette ! — dit vivement. madame Dumirail en interrompant son mari et en prêtant l’oreille du côté de l’antichambre où veillait la servante.

Et presque aussitôt on entendit le bruit retentissant causé par la chute d’un meuble pesant ; puis Josette, pâle, effarée, entra précipitamment dans le salon et balbutia en joignant ses mains tremblantes :

— Ah ! madame, M. Maurice !

— Mon fils ! — s’écria madame Dumirail en se dirigeant vers la porte, — que lui est-il arrivé ?…

— Pour l’amour de Dieu ! madame, prenez garde, — s’écria Josette essayant de barrer le passage à sa maîtresse, — pour l’amour de Dieu ! madame, n’allez pas dans l’antichambre !

— Grand Dieu ! mon fils est blessé, mourant peut-être ! — reprit madame Dumirail éperdue d’effroi.

Et, repoussant Josette, elle entra, suivie de son mari, dans la pièce voisine où s’était fait entendre le bruit retentissant de la chute d’un meuble.

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