Partie II · 08
Maurice, pour ainsi dire porté dans le fiacre par les garçons de la Maison-d’Or, était resté plongé dans un profond assoupissement jusqu’à ce que la voiture se fut arrêtée devant l’hôtel des Étrangers. Le cocher, selon la recommandation qu’il avait reçue, sonna et avertit le portier de l’état d’ivresse dans lequel se trouvait le jeune provincial ; tous deux le secouèrent, l’éveillèrent et l’aidèrent à descendre de voiture, à demi endormi, encore ivre et ayant à peine conscience de ses actions ; le portier lui donna le bras, et, désirant épargner à M. et à madame Dumirail le spectacle de l’ivresse de leur fils, il se munit d’une seconde clef de l’antichambre où veillait Josette, espérant que Maurice pourrait ainsi rentrer dans sa chambre à l’insu de ses parents et y cuver son vin jusqu’au lendemain.
Le portier ouvrit en effet la porte sans trop de bruit ; mais, si léger qu’il fut, ce bruit suffit à réveiller en sursaut Josette endormie sur sa chaise. La pauvre fille, à l’aspect de son jeune maître, pâle, chancelant, tête nue, les vêtements en désordre et déchirés, poussa un cri d’effroi. Maurice, trébuchant, essaya de se cramponner à un buffet qu’il entraîna et fit rouler à terre avec lui. Il s’était relevé péniblement et commençait à se raffermir sur ses jambes, lorsqu’il vit soudain apparaître devant lui M. et madame Dumirail.
Maurice, à l’aspect de son père, dont il ignorait l’arrivée à Paris, éprouva une profonde commotion qui, sans le dégriser complétement, lui rendit du moins la connaissance de soi-même, des lieux et des personnes. Malheureusement Maurice avait, ainsi que l’on dit vulgairement, le vin mauvais, et la présence de ses parents, en éveillant vaguement en lui la conscience, sinon le repentir de sa dégradation actuelle, l’irrita profondément contre ceux qui le surprenaient dans cet état honteux, et, encore alourdi par l’ivresse, il appuya pesamment ses larges épaules à la muraille, afin de conserver son équilibre, croisa ses bras sur sa poitrine, et, d’un air de bravade, il dit d’une voix rauque :
— Eh bien ! c’est moi… Je suis gris… et voilà !…
Afin de s’imaginer la douloureuse stupeur de M. et madame Dumirail à l’aspect de Maurice, il faut se représenter celui-ci dans la hideur repoussante de l’ivresse : sa chemise et son gilet presque en lambeaux, sa cravate tordue en corde, son habit, son pantalon déchirés en plusieurs endroits, sa chevelure en désordre, les traits livides, l’œil farouche, fixe, hébété, la lèvre tombante ou contractée par une sorte de rictus bestial ; tandis que son corps athlétique cherchait en vain son équilibre, quoique adossé à la muraille. Madame Dumirail, d’un regard d’une muette et navrante éloquence, sembla dire à son mari : « Votre optimisme résistera-t-il à tant d’abjection ? »
M. Dumirail, atterré, eut enfin conscience de la funeste aberration où le jetait son faux orgueil paternel, et, plus impressionné par le spectacle de la dégradation physique de son fils qu’il ne l’eût été peut-être par sa dégradation morale, il baissa les yeux devant le regard de sa femme ; puis, cédant à un mouvement d’indignation et de colère inopportunes, en cela que son fils, jouissant à peine de sa raison, devait être indifférent aux remontrances paternelles ou s’en irriter, il s’écria :
— Misérable !… osez-vous vous présenter ainsi à nos yeux ?
— Eh bien ! quoi donc ? — répondit arrogamment Maurice, s’efforçant de redresser sa tête alourdie et écarquillant ses paupières clignotantes ; — oui, je suis soûl… et puis… après ?
— Mon ami, il faut le conduire à sa chambre à coucher. Il ne jouit pas de sa raison, il est même incapable de comprendre tes reproches, — reprit sagement madame Dumirail.
Et, s’adressant à son fils d’un ton sévère :
— Suivez-moi, rentrez dans votre chambre…
— Je rentrerai dans ma chambre si ça me plaît, et, comme ça ne me plaît pas… je n’y rentrerai pas !… — répondit Maurice avec l’esprit de contradiction assez généralement particulier aux ivrognes. — Je ne veux pas me coucher… moi…
— Obéissez à votre mère !
— Non !… je ne suis plus un enfant, et vous ne me ferez pas marcher comme un bambin… entendez-vous ?
— Maurice, — reprit madame Dumirail d’une voix moins sévère, espérant décider son fils à la suivre, — venez… Il faut vous coucher… il est tard !
— Laissez-moi tranquille, vous !… je me coucherai quand je voudrai !
— Insolent ! oser ainsi parler à votre mère !
— Ma mère ! — répondit Maurice en hochant la tête et d’un ton de récrimination chagrine, — ma mère… Ah bien, oui ! elle me gronde toujours… elle me refuse le nécessaire… elle me fait faire des avanies indignes par les marchands… C’est agréable, une mère comme ça !
— Est-il Dieu possible ! un si bon fils ! lui qui aurait baisé les pas où marchait sa mère ! Ah ! maudit Paris ! maudit Paris ! Les chouettes avaient raison de nous pronostiquer des malheurs ! — pensait Josette les yeux pleins de larmes et immobile dans un coin obscur de l’antichambre, tandis que M. Dumirail, s’adressant à Maurice d’une voix menaçante :
— Encore une fois, taisez-vous, malheureux, et retirez-vous !
— Non !… Et, puisque nous y voilà, il faut nous expliquer… une fois pour toutes… — reprit obstinément Maurice, — sinon… cherchez un autre fils… je ne suis plus le vôtre… Vous êtes trop pingres, merci !
— Je vous en conjure, Maurice, — reprit madame Dumirail, — retirez-vous…
— Vous m’ennuyez, à la fin ! — s’écria Maurice avec colère ; — je ne veux pas me coucher… Il faut nous expliquer !
— Ah ! c’en est trop ! — reprit M. Dumirail, ne pouvant contenir son indignation et faisant vers Maurice un pas d’un air menaçant.
Mais madame Dumirail, frémissant à la pensée d’une collision entre son fils et son mari, saisit celui-ci vivement par le bras et s’écria d’un ton suppliant :
— Mon ami, ce malheureux enfant ne peut exciter ta colère… il ne sait ce qu’il fait ni ce qu’il dit.
— Erreur !… In vino veritas ! — reprit Maurice avec un sourire moitié sournois, moitié hébété. — Je sais bien ce que je dis, moi !… Je suis soûl, mais j’ai ma tête… La preuve, c’est que je vais m’en retourner chez Antoinette, car le diable m’emporte si je sais comment je suis ici !… Mais, n’importe… In vino veritas !… Mes parents… vous êtes des avares… vous avez des quinze… des seize cent mille francs de fortune… Ah ! ah ! ça vous étonne que je sache cela… et vous ne rougissez pas de me donner… comme à un chien… — et Maurice larmoya, — oui, de me donner… comme à un pauvre chien… cent mauvais francs à ronger par mois !… Il faut… que ça finisse… Je veux au moins mille francs… deux mille, trois mille francs par mois… sinon… bonsoir… cherchez… un autre fils… Et, en attendant… j’emprunterai de quoi m’amuser… Je ne veux plus vivre sans ma maîtresse, des chevaux, l’Opéra, le club, le lansquenet, les soupers, les courses de Chantilly, où on met le feu aux maisons ; les rats, les tigres, les carabines ; enfin, tout ce qui rend la vie délicieuse… Oui… j’emprunterai de l’argent… je sais bien à qui… Vous croyez que je vais vous le dire ? Ah bien, oui !… pas si bête…
— Mon Dieu ! il est peut-être déjà tombé entre les mains des usuriers ! — reprit madame Dumirail à demi-voix ; s’adressant à son mari : — Laissons-le parler… peut-être apprendrons-nous quelque chose…
En effet, Maurice reprenait en hochant la tête et d’un ton mystérieux :
— Ah bien, oui !… j’irais vous dire que… mons… monsieur… comment s’appelle-t-il donc ?… enfin, n’importe, un brave homme qui rend service aux fils de famille… en leur prêtant… beaucoup de billets de mille francs…
— Écoutons !… — dit tout bas madame Dumirail à son mari. — Hélas ! qu’allons-nous apprendre ?…
— S’il m’a prêté vingt mille francs, ce respectable… monsieur… monsieur… tiens… j’ai oublié son nom… c’est égal… j’ai l’argent… — poursuivit Maurice avec un accent de satisfaction intérieure, comme s’il se parlait à lui-même. — Et, puisqu’il m’a prêté vingt mille francs… il m’en prêtera bien encore vingt mille, et quarante mille… et cent mille… et deux cent mille… et tant que j’en voudrai… pour mener grand train comme les autres du club… puisque je le payerai… ce juif… oui, je le payerai, quand mes parents… aussi riches… qu’est-ce que je dis ? aussi millionnaires… qu’ils sont avares… seront… seront… morts ! Eh ! eh ! ma foi ! chacun son tour… tant pis ! Et, comme on le racontait ce soir à souper, le père qui vous dit : « Je vivrai cent ans, » vous dit là quelque chose de très-désagréable…
Ces derniers mots, accompagnés d’un ricanement hébété, navrèrent le cœur de madame Dumirail, lui arrachèrent des larmes, mais exaspérèrent la fureur de son mari, à ce point que, s’élançant vers son fils, la main levée, il s’écria :
— Infâme !
— Ne me touchez pas, au moins, ou sinon !… — s’écria Maurice à son tour d’un air farouche.
Et, se redressant, il répondit par un geste de défi au geste menaçant de son père, qui, hors de lui, allait le châtier, lorsque madame Dumirail, jetant un cri d’épouvante et cherchant à prévenir une lutte horrible, se précipita entre son mari et son fils au moment où celui-ci, afin de repousser l’agression de M. Dumirail, tendait brusquement devant lui ses bras d’athlète ; il atteignit ainsi, sans le vouloir, mais si rudement sa mère, que, du choc, elle tomba sur le parquet, et, dans cette chute, sa tête ayant heurté l’un des angles du buffet renversé par Maurice, elle se fit au front une blessure assez large pour qu’à l’instant son sang jaillit abondamment.
La vue de ce sang frappa Maurice de terreur ; cette commotion soudaine, effrayante, le dégrisa : il eut la conscience de l’acte odieux qu’il venait de commettre involontairement, et dont les dernières excitations de l’ivresse lui exagérèrent bientôt les conséquences. Aussi, après un instant de stupeur, il pousse un cri déchirant, se jette éperdu sur le plancher, près de sa mère ensanglantée, que Josette et M. Dumirail, agenouillés, s’empressaient de relever ; puis, presque en délire, il s’écrie d’une voix déchirante :
— Assassin ! j’ai voulu hériter de mes parents… j’ai tué ma mère… son sang coule… Je suis couvert du sang de mère !… Assassin !… assassin !…
Mais bientôt, en proie à une violente crise nerveuse, le malheureux perdit complétement connaissance, et son père se hâta de lui donner les premiers soins, tandis que Josette étanchait en pleurant le sang qui coulait de la blessure de madame Dumirail, trop affaiblie pour secourir son fils, mais jouissant de toute la lucidité de son esprit et ressentant les terribles angoisses que devait lui causer le spectacle de son fils évanoui.