‹ Les Fils de familleChapitre 80 sur 108 · Partie II · 09

Partie II · 09

Un médecin du voisinage, mandé en hâte par M. Dumirail au milieu de la nuit, mit le premier appareil sur la blessure de madame Dumirail. Cette blessure, en elle-même peu dangereuse, n’offrait d’autre gravité que les conséquences possibles du contrecoup. Le même docteur, afin d’apaiser la crise nerveuse de Maurice, toujours délirant, lui administra une potion calmante, et il tomba dans une sorte de torpeur à laquelle succéda un sommeil profond.

M. Dumirail, après avoir veillé sa femme jusqu’au jour, la quitta, la voyant assoupie, et se retira dans sa chambre, où il chercha quelque repos. Vers dix heures du matin, l’un des garçons de l’hôtel vint le prévenir que deux messieurs désiraient absolument parler à M. Maurice, et que, apprenant qu’il n’était pas encore levé, ils avaient répondu qu’ils attendraient l’heure à laquelle il pourrait les recevoir, le sujet de leur visite étant de la plus haute importance. M. Dumirail, mis en éveil et en défiance par les aveux échappés à son fils durant son ivresse à propos de ses relations avec des usuriers, éprouva une curiosité inquiète à l’endroit de la persistance des deux étrangers à vouloir absolument entretenir Maurice d’un objet, disaient-ils, de la plus haute importance. Il les fit donc prier d’entrer dans le salon de son appartement, où il alla les rejoindre, et se trouva en présence de deux hommes d’un extérieur très-distingué, jeunes encore et d’une parfaite courtoisie.

— Messieurs, — dit M. Dumirail, — en l’absence de M. Maurice assez gravement indisposé, puis-je savoir le sujet de votre visite ?

— Il s’agit de quelque chose de tellement sérieux, — répondit d’un ton pénétré l’un des deux personnages, — qu’avant de vous répondre, monsieur, vous nous permettrez de vous demander à qui nous avons l’honneur de parler ?

— Je suis l’un des amis de Maurice, — reprit M. Dumirail songeant que sa qualité de père serait probablement un obstacle à la communication que, dans son anxiété croissante, il espérait surprendre.

Puis, voyant les deux inconnus échanger un regard de surprise, dont il devina la cause, il ajouta :

— Quoiqu’il existe une grande différence d’âge entre Maurice et moi, je suis, messieurs, intimement lié avec lui, il n’a pas de secrets pour moi ; vous pouvez donc me dire ce que vous lui diriez à lui-même.

— Monsieur, souffrez de grâce que je vous adresse une simple question, reprit l’un des deux personnages, comme s’il eût voulu subordonner la continuation de l’entretien à la réponse qu’il sollicitait : — êtes-vous instruit de ce qui s’est passé hier au soir à la Maison d’Or ?…

— Oui, monsieur, — répondit M. Dumirail commettant à regret ce mensonge, mais sentant redoubler ses angoisses en remarquant l’expression presque solennelle de la physionomie des deux inconnus, et espérant, par son affirmation, obtenir leur confidence.

Cependant il ajouta en manière de correctif :

— J’ai appris sommairement ce qui s’est passé hier au souper dont vous parlez ; mais je n’ai pas, à ce sujet, des détails très-circonstanciés.

— Votre réponse, monsieur, nous donne à penser que vous êtes peut-être l’un des témoins, que vous devez assister M. Dumirail ?

Àces mots, le père de Maurice tressaillit, frissonna ; il n’en pouvait douter, il s’agissait d’un duel. Il parvint néanmoins à dissimuler son trouble, et répondit avec un calme apparent :

— En effet, monsieur, je suis l’un des témoins de M. Maurice Dumirail ; mais, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le faire observer, j’ignore les détails circonstanciés de cette fâcheuse aventure.

— Voici, monsieur, ce qui s’est passé : M. Maurice Dumirail, hier au soir, soupant à la Maison d’Or, a insulté de la manière la plus grave notre ami Richard d’Otremont, qui nous a priés d’être ses témoins ; nous venions, à ce titre, nous entendre avec les témoins de M. Maurice Dumirail, afin de régler les conditions d’une rencontre malheureusement indispensable, car M. d’Otremont, étant l’offensé, ne peut ni ne veut accepter d’autre réparation qu’une réparation par les armes.

— Nous ne doutons pas, monsieur, que M. Maurice Dumirail ne soit assez galant homme pour se tenir à la disposition de notre ami, — ajouta le second inconnu ; — nous pourrons donc, en attendant votre autre témoin, qui ne peut probablement pas manquer d’arriver, jeter les bases d’un procès-verbal, spécifiant les causes de la rencontre, afin de mettre, autant que possible, notre ami, nous, votre partenaire et vous-même, monsieur, à l’abri des poursuites judiciaires dont nous, les témoins, serons aussi certainement l’objet. Puisque ce duel, en raison de l’extrême gravité de l’offense, doit forcément avoir des suites sérieuses pour l’un des deux adversaires, peut-être même pour tous les deux…

M. Dumirail sentit une sueur froide inonder son front ; cependant, parvenant à contenir son émotion, il reprit :

— Je suis aussi jaloux de l’honneur de M. Maurice Dumirail que vous devez l’être, messieurs, de l’honneur de votre ami ; cependant, je vous ferai remarquer que M. Maurice Dumirail, lorsqu’il s’est oublié jusqu’à insulter la personne de qui vous êtes les témoins, ne jouissait plus de l’usage de sa raison ; car je suis obligé de l’avouer, à mon grand regret, il est rentré ici, cette nuit, complétement ivre.

— Pardon, monsieur, — reprit l’un des témoins. — Êtes-vous chargé par M. Maurice Dumirail de faire valoir cette circonstance, qui serait, selon lui, atténuante, au point de vue de l’insulte ?

— Non, monsieur, je ne suis pas, en cela, l’organe de Maurice ; car je ne l’ai pas revu depuis qu’il s’est couché dans un état d’assoupissement complet.

— En ce cas, monsieur, je puis vous affirmer que M. Maurice Dumirail, quoique légèrement animé par le vin, possédait hier au soir pleinement sa raison, ainsi que le prouvaient les termes mêmes de l’insulte adressée à M. d’Otremont.

— Je confirme ces faits de tous points, — reprit le second témoin ; — j’assistais au souper. En un mot, monsieur, tel a été l’outrage, que, dans son indignation, M. d’Otremont, malgré son sang-froid et son parfait savoir-vivre, n’a pu s’empêcher de jeter sa serviette au visage de M. Maurice Dumirail.

— Or, et cela n’est ni possible ni même probable, si M. Maurice Dumirail, oubliant ce qu’il doit à lui-même et à la personne qu’il a offensée, refusait d’accorder la réparation qui lui est demandée, nous serions, monsieur, dans la pénible nécessité de vous déclarer que M. Richard d’Otremont se verrait, à son profond regret, obligé de se porter à des extrémités toujours répugnantes à un galant homme, afin d’obliger M. Maurice Dumirail à lui accorder la satisfaction qui lui est due.

— Enfin, monsieur, il nous reste à vous notifier que M. d’Otremont, usant du droit inhérent à sa position d’offensé, choisit l’épée pour arme et entend absolument maintenir ce choix, auquel il ne renoncera pour quelque raison ou quelque motif que ce soit.

— Et nous partageons complétement cet avis, — ajouta le second témoin. — Notre ami use d’un droit imprescriptible…

— Monsieur, — dit avec effort le père de Maurice, — ce duel…

— Excusez-moi, monsieur, si je vous interromps, — reprit l’un des témoins, mais je crois prévoir l’objection que vous allez peut-être nous adresser. M. d’Otremont, direz-vous, est de première force à l’escrime, et, lors de son premier duel, il a eu le malheur de tuer le jeune Montbreuil…

— Ah !… — s’écria M. Dumirail pâlissant et frissonnant d’épouvante, — c’est affreux…

— Rien de plus déplorable sans doute, monsieur, que la mort du jeune Montbreuil. M. d’Otremont a plus que personne regretté les suites funestes de ce duel ; mais son adversaire avait tous les torts, et, lorsqu’on s’oublie à ce point d’offenser grossièrement et sans provocation un homme d’honneur, on doit subir les conséquences de ses actes, si la fatalité veut que cet homme d’honneur manie supérieurement l’épée.

— Messieurs, ce duel est impossible ! — s’écria M. Dumirail cédant à la fois à l’indignation que lui causait la pensée d’un combat inégal et la crainte du danger auquel pouvait être exposé Maurice. — Ce duel n’aura pas lieu.

— Monsieur, veuillez réfléchir à vos paroles et…

— Ce duel !… mais vous êtes donc insensés ou bien coupables, messieurs, si vous persistez à vous rendre complices d’un assassinat ; oui, ce duel serait un infâme assassinat ; mon fils n’a de sa vie touché une épée.

— Votre fils ! — repartit l’un des témoins avec un accent de compassion et de surprise ; — quoi ! monsieur, vous êtes ?…

— Je suis le père de Maurice, et, je vous le déclare, messieurs dussé-je mettre mon fils sous la protection de la loi, ce duel n’aura pas lieu.

— Ah ! monsieur, — ajouta le second témoin d’un ton pénétré, — combien nous sommes désolés de nous être adressés à vous ; mais, permettez-nous de vous le dire, vous avez provoqué notre erreur en vous donnant à nous comme l’un des témoins de monsieur votre fils.

— Eh bien ! messieurs, puisque vous savez maintenant qui je suis, vous pouvez aller dire à M. d’Otremont qu’il ne tuera pas Maurice, — reprit M. Dumirail avec une ironie amère. — Non, mon fils n’augmentera pas le nombre des victimes d’un spadassin, et je…

— Monsieur, — dit l’un des témoins, interrompant M. Dumirail et le saluant respectueusement, afin de prendre congé de lui, — nous sentons tout ce qu’un pareil entretien a dû avoir et a de pénible pour vous ; souffrez donc que nous y mettions fin…

— Encore une fois, monsieur, excusez-nous d’un malentendu dont nous sommes aux regrets, — ajouta l’autre témoin prenant aussi congé du père de Maurice. — Pardon, monsieur, nous savons ce qu’il nous reste à faire…

— Vous n’entrerez pas chez mon fils ! — s’écria M. Dumirail se méprenant sur les intentions des deux témoins et les rejoignant au moment où ils ouvraient la porte du salon. — Je ne souffrirai pas que…

— Rassurez-vous, monsieur, nous ne voulons nullement voir monsieur votre fils malgré vous, — reprit un des témoins en se retournant. — Nous avons eu l’honneur de vous dire que nous savions maintenant ce qu’il nous restait à faire.

— Et que vous reste-t-il donc à faire, messieurs ? — demanda M. Dumirail, de qui les craintes se réveillaient. — Ne vous ai-je pas déclaré que ce duel n’aurait pas lieu ?

— Agréez monsieur, l’assurance de nos sincères regrets, — reprit l’un des témoins.

Et il sortit, ainsi que son compagnon, par la porte de l’antichambre qui ouvrait sur l’escalier, tandis que M. Dumirail, bourrelé de frayeur et d’angoisses, rentrait chez lui en murmurant :

— Malheureux père que je suis !… ah ! je paye cruellement ma folle aberration… Ils veulent tuer mon fils !…

Et, cachant son visage entre ses mains, M. Dumirail se laissa tomber avec accablement dans un fauteuil en répétant :

— Ils veulent tuer mon fils !…

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