Partie II · 10
Durant cette même matinée où, après le départ des témoins de l’adversaire de son fils, M. Dumirail se livrait à de si douloureuses appréhensions, Charles Delmare s’était rendu chez M. d’Otremont, qu’il n’avait pas rencontré la veille.
Rien ne fut plus cordial que l’entrevue des deux amis. Ils conversaient depuis quelques moments, et Richard témoignait autant de déférence que d’affection à son premier initiateur à la fashion parisienne, lui disant en continuant de serrer sa main entre les siennes :
— Non, jamais je n’oublierai, mon cher Delmare, qu’à l’âge de dix-huit ans, j’ai eu le bonheur de vous avoir pour guide, pour mentor, vous plus vieux que moi de plusieurs années ; vos excellents conseils m’ont épargné ces écoles, ces fautes qui, si souvent, ruinent et couvrent de ridicule les très-jeunes gens à leur début dans le monde. Ne m’avez-vous pas démontré pour ainsi dire algébriquement que je pouvais mener l’existence la plus agréable, la plus élégante sans dissiper sottement mon patrimoine ? J’ai conservé ce spirituel budget de mes recettes et de mes dépenses écrit de votre main. Il devrait être le code des jeunes gens du monde.
— Mes enseignements, si peu conformes à mes actes, prouvaient une fois de plus la justesse de cet adage : « Fais ce que je dis et non ce que je fais, » reprit Charles Delmare avec un demi-sourire mélancolique. — Je vous conseillais fort sagement de ménager votre fortune et j’achevais de dissiper la mienne.
— Soit ; mais cette contradiction entre vos actes et vos paroles n’enlevait rien à l’excellente pratique de vos conseils dictés par l’expérience. Je leur ai dû la science de jouir des plaisirs sans me ruiner bêtement comme tant d’autres. Enfin, grâce à vous, j’ai peut-être échappé deux ou trois fois à la mort.
— Est-ce une plaisanterie, mon cher Richard ?
— Pas du tout. Rappelez-vous donc que l’un des premiers conseils que vous m’avez encore donnés, lorsque j’arrivais tout frais débarqué du manoir d’Otremont, a été de m’engager instamment à prendre des leçons d’escrime.
— Eh bien ?
— Eh bien ! mon cher Delmare, je suis devenu l’un des premiers tireurs de Paris ; or, comme j’étais, dans ma jeunesse, fort chatouilleux sur le point d’honneur, je me serais probablement fait tuer sans mon habileté à manier l’épée. J’ai, d’ailleurs, toujours pratiqué cet axiome alors formulé par vous : « La science de l’escrime, en nous donnant conscience de notre supériorité dans les armes, doit aussi nous rendre encore plus scrupuleux en ce qui peut offenser autrui et plus conciliants au sujet de ce qui a pu nous offenser… »
— Il est vrai ; car, sans cette généreuse modération, l’homme expert dans l’escrime peut indignement, lâchement abuser de sa supériorité.
— Je n’ai pas de reproches de ce genre à m’adresser, mon cher Delmare, grâce à ma fidélité à vos préceptes ; car si j’ai eu, à mon grand regret, ainsi qu’on le dit, la main malheureuse dans plusieurs duels, je ne les ai, du moins, jamais provoqués ; j’ai toujours fait honorablement tout ce qui dépendait de moi, afin de les rendre moins meurtriers. Tenez, mon cher Delmare, l’à-propos est bizarre ; nous parlons de duels, et la fatalité veut qu’aujourd’hui ou demain…
— Vous vous battiez ?…
— Oui, et, qui pis est, l’affaire est de la dernière gravité ; j’ai été outrageusement insulté par…
Puis, réfléchissant, M. d’Otremont ajouta :
— J’y songe, vous connaissez peut-être mon adversaire ?
— Cela n’est point probable, mon cher Richard ; j’habite, je vous l’ai dit, depuis trois ans un village perdu dans les montagnes du Jura.
— Justement !… mon adversaire est un tout jeune homme… fils de l’un des plus riches propriétaires du Jura.
— Maurice Dumirail, peut-être ? — s’écria Charles pâlissant et bondissant de sa chaise, tandis que M. d’Otremont, très-surpris de la vive et soudaine émotion de son ami, lui dit :
— Ce jeune homme ne vous est donc pas inconnu ?
— Maurice Dumirail ?
— Oui ; vous semblez, mon cher Delmare, vous intéresser à lui.
Charles Delmare se recueillit pendant un moment et reprit :
— Mon cher Richard, cette affection de frère aîné… ainsi que vous disiez autrefois, lorsque je vous la témoignais, ne peut vous donner qu’une faible idée de l’attachement que, pour mille raisons, je porte à Maurice Dumirail.
— Ah !… c’est fatal…
— Richard, ce jeune homme, je l’aime… comme un fils !
— Malédiction ! Vous ne pouvez vous imaginer, mon ami, combien ce que vous m’apprenez là me désole !
— C’est au sujet de Maurice Dumirail que je venais m’adresser à votre ancienne amitié, mon cher Richard, afin d’obtenir de vous certains renseignements.
— Mon ami, — répondit M. d’Otremont après un moment de silence et d’un ton pénétré, — je dois tout d’abord vous déclarer… à mon inexprimable regret… que j’ai été si grossièrement et si publiquement insulté par M. Maurice Dumirail, qu’il est impossible… vous m’entendez… absolument impossible… que ce duel n’ait pas lieu ; toute autre réparation, quelle qu’elle soit, ne saurait me suffire ; à l’heure où je vous parle, mes témoins sont en conférence avec ceux de ce jeune homme.
Charles Delmare connaissait l’ombrageuse susceptibilité de son ancien ami, et, persuadé que celui-ci regardait, en effet, ce duel comme absolument inévitable, il reprit d’une voix calme :
— Je sais les fatales exigences du point d’honneur, mon cher Richard ; je ne songe donc pas à vous demander un sacrifice impossible.
— Merci, mon ami, merci ! — dit vivement M. d’Otremont. — Vous m’épargnez l’un des plus grands chagrins que j’aurais pu ressentir : celui de répondre par un refus à une demande de votre part, à vous à qui je dois tant ! Morbleu ! pourquoi faut-il que ce jeune homme vous intéresse si vivement ?
— Peut-être reparlerons-nous de lui ; mais je reviens au principal objet de ma visite, à savoir : certains renseignements que vous pourrez sans doute me donner, vivant ainsi que vous vivez parmi la jeunesse dorée de ce temps-ci.
— Disposez de moi, mon cher Delmare.
— Connaîtriez-vous, directement ou indirectement, une certaine baronne de Hansfeld ?
— Madame de Hansfeld ? — reprit vivement M. d’Otremont sans cacher l’embarras et la surprise que lui causait la question de Charles Delmare. — Ah ! vous tenez à savoir ?…
— Ce que c’est au juste que cette femme-là, mon cher Richard, — reprit Charles Delmare remarquant l’étonnement de son ami. — J’attache à ce renseignement une extrême importance.
— Eh bien ! madame de Hansfeld est une des plus jolies femmes de Paris.
— Je ne l’ignorais pas ; mais elle n’est pas, ainsi que l’on dit, une femme du monde. Ce nom, ce titre, sont d’emprunt.
— Pas du tout, elle est bien et dûment baronne de Hansfeld, par la grâce d’un prince souverain d’Allemagne, qui l’a baronnifiée, et, de plus, fort enrichie…
— J’entends, c’est une femme entretenue. Vous la connaissez ?
— Beaucoup. Elle est maintenant la maîtresse de l’ambassadeur de Naples, et…
— Que dites-vous ? — s’écria Charles Delmare frappé d’une idée subite. — Cette femme… est la maîtresse… ?
— Du prince de Castel-Nuovo, ambassadeur de Naples, actuellement absent de Paris.
— Plus de doute ! — reprit Charles Delmare de plus en plus sous l’obsession de sa pensée ; — San-Privato doit être l’amant de cette femme.
— Quoi ! vous connaissez San-Privato ?
— Oui ; mais, de grâce, répondez : n’est-il pas l’amant de cette femme ?
— Entre nous, je l’ai cru, je le crois parfois encore : j’ai maintes fois interrogé madame de Hansfeld à ce sujet ; elle a toujours nié que San-Privato fût son amant, objectant qu’il ne met jamais les pieds chez elle, où, en effet, je ne l’ai jamais rencontré, quoique mes visites aient été fréquentes et…
— Ah ! vous avez fait de fréquentes visites à madame de Hansfeld ; leur but n’est guère douteux, lorsqu’il s’agit d’une femme entretenue, — reprit Charles Delmare.
Puis, réfléchissant et jetant un regard fixe et pénétrant sur M. d’Otremont, il ajouta :
— Mon cher Richard, n’attribuez pas ma question à une indiscrète ou vaine curiosité ; cette question est, pour moi et pour vous-même, de la plus haute gravité.
— De grâce, de quoi s’agit-il ?
— Madame de Hansfeld est de ces femmes que l’on ne peut compromettre ; je n’hésite donc nullement à vous demander si elle a été votre maîtresse.
— Non.
— Lui avez-vous fait la cour ?…
Charles Delmare, remarquant un léger mouvement d’impatience de M. d’Otremont, ajouta :
— Je vous donne ma parole de galant homme, mon cher Richard, que, si étrange ou si frivole que vous semble ma question, elle peut intéresser votre honneur.
— Mon honneur ? — répéta M. d’Otremont avec une sorte de stupeur, — mon honneur ?
— Je vous le jure…
— Je sais la valeur du serment d’un homme tel que vous, mon cher Delmare, je vous répondrai donc loyalement. J’ai eu un goût très-vif pour madame de Hansfeld, et je lui ai fait la cour…
— Avant qu’elle connût Maurice Dumirail ?
— Oui, — répondit d’Otremont en rougissant, car il se souvenait du prix homicide auquel Antoinette avait mis ses bonnes grâces, et il se disait que, fatalement, presque malgré lui, il allait peut-être accomplir le vœu de cette dangereuse créature.
La rougeur, l’embarras de M. d’Otremont, n’échappèrent pas à Charles Delmare ; ses soupçons croissants devinrent presque une certitude.
Il reprit, en continuant d’observer attentivement son interlocuteur :
— Une dernière question, mon cher Richard, et, je vous le jure, celle-là, autant et plus que l’autre peut-être, intéresse votre honneur : Madame de Hansfeld est-elle pour quelque chose dans la cause de votre duel avec Maurice Dumirail ?
Cette demande blessa au vif M. d’Otremont, en ce qu’elle lui, rappelait de nouveau, et cette fois de la manière la plus précise, les projets homicides de madame de Hansfeld, contre lesquels il s’était d’abord révolté sincèrement, et que, pour obéir au point d’honneur, il allait néanmoins servir. Aussi répondit-il avec un sourire forcé :
— Sans reproche, mon cher Delmare, j’espère que cette question sera la dernière à laquelle j’aurai à répondre… au nom de l’intérêt de mon honneur, dites-vous ?
— Oui, — reprit gravement Charles Delmare, — oui, au nom de l’intérêt de votre honneur… répondez-moi, de grâce !
— Soit. Eh bien ! madame de Hansfeld assistait hier au souper pendant lequel j’ai été grossièrement insulté par M. Maurice Dumirail ; elle me l’avait présenté, il y a quelques jours, réclamant pour lui mes bons offices, afin de le faire admettre à mon club. J’avais, malgré la différence de nos âges et mon peu de goût pour les nouvelles relations, j’avais accueilli à merveille ce jeune homme ; son ingénuité, la franchise de ses manières, m’inspiraient assez de sympathie. Enfin, le souper que je donnai hier avait principalement pour but de présenter M. Maurice Dumirail aux membres du comité d’admission de notre club. Tout s’est d’abord parfaitement passé ; mais, justement blessé par une impertinence de madame de Hansfeld, j’ai…
M. d’Otremont, craignant d’en avoir trop dit, se reprit et poursuivit ainsi :
— Une impertinence de M. Maurice Dumirail, quelque peu animé par le vin, m’a blessé ; nous avons échangé des mots fort vifs, il a fini par me menacer de me souffleter ; je lui ai répondu en lui jetant ma serviette au visage. Telles ont été les causes de ce malheureux duel, inévitable, vous le voyez, ce dont je suis doublement aux regrets maintenant, puisque vous affectionnez beaucoup ce jeune homme ; mais, vous en conviendrez, mon cher Delmare, la gravité de l’insulte exige inexorablement une réparation par les armes.
Charles Delmare avait remarqué ces mots, échappés à M. d’Otremont, et presque aussitôt retirés que prononcés par lui : « Blessé d’une impertinence de madame de Hansfeld. » Or, aux yeux de Charles Delmare, il résultait logiquement de l’aveu involontaire de M. d’Otremont : 1 que, blessé d’une impertinence de madame de Hansfeld, il avait dû y répondre vivement ; 2 que, Maurice ayant pris fait et cause pour sa maîtresse, la discussion, ainsi devenue de plus en plus irritante, s’était terminée par des offenses réciproques. La certitude presque absolue de ces faits, rapprochée de l’astucieuse scélératesse de San-Privato, et de l’embarras ou des réticences de Richard au sujet de la véritable cause du duel, mit Charles Delmare sur la voie de la vérité. Après un nouveau silence, il reprit :
— Mon cher Richard, j’étais bien inspiré en vous affirmant que l’intérêt de votre honneur me guidait dans les questions que je vous adressais.
— Vous l’avez dit… je vous ai cru.
— Je vais vous le prouver, mon ami, et d’abord il est urgent que vous soyez instruit de certains faits. Le premier, le plus capital de tous, est que San-Privato a pour cousin germain Maurice Dumirail.
— J’ignorais cette parenté ; mais je ne comprends pas en quoi il m’importe de savoir…
— Attendez… San-Privato a été et est sans doute encore fort épris d’une jeune fille que doit épouser Maurice Dumirail.
— Soit ; mais, je vous le répète, mon cher Delmare, je ne vois pas ce qu’il y a d’important pour moi dans ces détails.
— Vous allez le connaître ; je terminerai en disant… et pesez bien ces paroles… — ajouta Charles Delmare ne quittant pas des yeux son ami, — pesez bien, dis-je, ces paroles : Maurice Dumirail est fils unique, son père et sa mère sont âgés et ne peuvent avoir d’autres enfants que lui ; or, si aujourd’hui ou demain Maurice mourait, son cousin San-Privato deviendrait l’héritier légitime des grands biens de M. et de madame Dumirail.
— Naturellement, — répondit naïvement M. d’Otremont, ne pénétrant pas encore la portée des paroles de son ami, — San-Privato étant, selon ce que vous m’apprenez, le neveu de M. et madame Dumirail, il deviendrait leur héritier au cas où leur fils décéderait ; c’est tout simple cela !
— Cela vous paraîtrait sans doute moins simple si San-Privato, ainsi que vous le soupçonniez, et vos soupçons sont fondés, si San-Privato, dis-je, était en secret l’amant de madame de Hansfeld.
— Eh bien ?…
— Quoi !… vous n’êtes pas sur la voie ?
— Non, je vous assure.
— Après tout, votre peu de clairvoyance à ce sujet ne doit pas me surprendre, — reprit Charles Delmare certain de la sincérité des paroles de son ami ; — vous êtes homme d’honneur, mon cher Richard, et il est des abîmes de scélératesse que vous ne pouvez sonder.
— Des abîmes de scélératesse ?
— Où l’on vous entraîne à votre insu.
— Moi ?
— Richard, — reprit Charles Delmare d’un ton solennel, — vous êtes, sans le savoir… sans le vouloir, l’instrument de San-Privato et de madame de Hansfeld !
— Qu’est-ce à dire ?
— On a exploité avec une diabolique habileté votre goût pour cette femme, puis la jalousie ou le dépit que vous ont inspiré le succès de Maurice auprès d’elle ; on vous a mis l’épée à la main contre lui, dans l’espoir que vous le tuerez au profit de San-Privato, lequel alors deviendrait l’héritier de M. et madame Dumirail… Est-ce clair ?
— Monsieur ! — s’écria M. d’Otremont pourpre de colère et stupéfait de voir ainsi en partie pénétré le secret qui lui pesait comme un remords. — Quoi ! vous prétendez avoir conservé quelque amitié pour moi, et vous ne reculez pas devant une accusation qui…
— Qui serait horrible, mon cher Richard, si, au lieu d’être dupe de San-Privato et de madame de Hansfeld, vous étiez, chose impossible, leur complice, — répondit Charles Delmare en interrompant son ami. — Je vous en conjure, au nom de votre loyauté bien connue, et, je le répète, au nom de votre honneur, que ces misérables pouvaient entacher à votre insu, ne vous irritez pas, pesez les faits, et ces faits, les voici : San-Privato est épris de la fiancée de Maurice ; il le hait comme un rival préféré ; il envie sa fortune, qui un jour sera considérable. Qu’advient-il ? À peine Maurice est-il arrivé à Paris (et je vous étonnerais fort en vous apprenant les machinations de San-Privato au sujet de ce voyage), à peine, dis-je, Maurice est-il arrivé à Paris, que madame de Hansfeld lui écrit sous un prétexte futile, vous présente cet ingénu, à vous, qu’elle sait occupé d’elle, se donne cyniquement à lui, puis, — cet aveu vous est échappé, — puis vous raille insolemment à souper, afin d’exaspérer votre jalousie, votre dépit, et d’amener ainsi ce duel inégal, dont l’issue est certaine, car Maurice n’a jamais manié une épée de sa vie, et il est d’une bravoure impétueuse. Il y a donc six chances contre une pour qu’il s’enferre lui-même ou que vous le tuiez, de sorte que, s’il succombe, San-Privato, je vous le répète, espère séduire la fiancée de son cousin, et un jour hériter des grands biens de M. et madame Dumirail. Un dernier mot, Richard : je n’ai aucune preuve matérielle de ce que j’avance, non ! et cependant, je l’affirme, oui, je jurerais sur l’honneur que je dis la vérité, parce que je sais, voyez-vous, mon ami, de quoi est capable un homme tel que San-Privato !