Partie II · 11
M. d’Otremont, atterré, consterné de cette révélation, apprenait ainsi trop tardivement pourquoi madame de Hansfeld avait mis ses bonnes grâces au prix de la mort de Maurice ; et cependant, malgré l’horreur qu’il avait, lui, Richard, manifesté lors de cette proposition, Antoinette était parvenue à le mettre dans la nécessité absolue de se battre avec Maurice. Malheureusement, M. d’Otremont, aveuglé par ce qu’il considérait comme l’impérieuse nécessité du point d’honneur, n’osait, ne pouvait hautement reconnaître avoir été, à son insu, l’instrument de San-Privato et de madame de Hansfeld, et révéler les propositions homicides de celle-ci, car à la suite d’un tel aveu, et sous peine d’apparente complicité dans cette exécrable machination, M. d’Otremont devait renoncer à ce duel, ce à quoi il ne voulait à aucun prix consentir, ensuite d’une offense publique ; aussi, après avoir paru réfléchir à la révélation de son ami, il reprit, en tâchant de dissimuler son embarras :
— J’ai docilement suivi votre sage conseil, mon cher Delmare, et, au lieu de m’irriter d’une accusation encore plus absurde qu’elle n’est odieuse, et à laquelle vous, moins que personne, vous pouviez ajouter foi, j’ai pesé, j’ai examiné les faits.
— Et vous partagez mes convictions ?
— Tant s’en faut.
— Que dites-vous ?… Comment, mon cher Richard, cette affreuse trame… ?
— N’existe, je le crains, ou plutôt, je l’espère, que dans votre imagination.
— Oubliez-vous donc tant de faits à l’appui de… ?
— Permettez ; ce tissu de noirceurs, cet échafaudage de scélératesses repose uniquement, absolument sur cette présomption, que San-Privato est en secret l’amant de madame de Hansfeld…
— Certes.
— Elle le nie.
— Vous croyez vous-même le fait vrai, mon cher Richard.
— Pardon ; ç’a été de ma part un soupçon, jamais une certitude.
— Vos soupçons étaient fondés, je l’affirme !
— C’est votre conviction, mais non la mienne.
Charles Delmare, aussi surpris que chagrin de l’opiniâtreté de son ami, reprit d’une voix pressante :
— Enfin, admettez-vous, Richard, que cette abominable machination, si elle n’est matériellement démontrée, soit du moins possible en raison des faits que je vous ai racontés ?
— Oui, elle est possible, si ces faits sont vrais.
— Admettez-vous qu’il y ait des chances… une seule si vous voulez… pour que ces faits soient vrais ?
— J’admets cela.
— Et vous la braveriez, cette chance, vous, Richard, l’honorabilité même ? vous persisteriez à vouloir vous battre avec Maurice ?
— C’est à regret ; mais mon honneur l’exige…
— Votre honneur, Richard ? Ah ! je vous l’ai dit, vous risquez de l’entacher par des apparences d’une funeste vraisemblance en vous exposant à tuer ce malheureux enfant ; à le tuer au profit des passions et de la cupidité de San-Privato, puisque sa maîtresse vous aura mis l’épée à la main !
— Je suis trop connu pour que le soupçon d’une pareille complicité puisse seulement m’atteindre… et, si quelqu’un osait…
— Eh ! ce n’est pas la voix du monde que je redoute pour vous, Richard ; c’est le cri de votre conscience ! Ne vous reprocherait-elle pas éternellement le meurtre de ce jeune homme, si vous le tuiez après la révélation que je vous ai faite ? Ne seriez-vous pas alors fatalement le complice de San-Privato ?
— Mon cher Delmare, — reprit M. d’Otremont avec effort, — je me regarderais comme le dernier des hommes si je n’exigeais une réparation par les armes après l’outrage que j’ai subi ; je vous donne ma parole de galant homme que ce duel aura lieu. Cette déclaration formelle m’épargnera, je l’espère, de nouvelles insistances de votre part au sujet d’une résolution irrévocable ?
Le valet de chambre de M. d’Otremont, entrant en ce moment, introduisit les deux témoins qui venaient de prendre congé de M. Dumirail.
Nous les laisserons s’entretenir avec leur mandataire et Charles Delmare ; nous retournerons à l’hôtel des Étrangers, où nous avons laissé M. Dumirail.
M. Dumirail, après le départ des témoins de M. d’Otremont, resta longtemps accablé par les réflexions les plus sinistres.
Enfin, sortant de cette douloureuse et stérile méditation, il se mit à marcher çà et là dans le salon avec agitation, se disant :
— Le temps s’écoule… et, en vain, mon esprit s’épuise à chercher le moyen d’empêcher ce duel ! Un duel ! malheur à moi ! N’était-ce donc pas assez d’avoir à pleurer mon frère… douleur toujours saignante, et encore ravivée par la révélation du nom de son meurtrier, ce Delmare, que j’ai cru si longtemps mon ami ! Mon Dieu ! Maurice, malheureux enfant, se battre ! car il se battra… Oh ! il n’attendra pas pour cela qu’on le provoque par les derniers outrages ! Je connais sa bravoure… Ces hommes, en sortant d’ici, m’ont dit qu’ils savaient ce qui leur restait à faire. Quel est leur projet ?… Écrire sans doute à Maurice. Il ira les rejoindre, on conviendra du duel, et demain, aujourd’hui peut-être, mon fils sera tué comme l’a été mon frère. Ah ! je le reconnais maintenant, mais trop tard : l’orgueil paternel a troublé ma raison, m’a perdu ! J’ai envié pour mon fils la brillante carrière de son cousin, son titre d’Excellence ; il n’est pas jusqu’aux sottes railleries de ma sœur qui ne m’aient fait rougir de l’obscure et paisible condition de mon fils. Ah ! c’est ma faute, c’est ma faute ! Dieu me punit ! Maurice est déjà livré au désordre. Il a, dans son ivresse, avoué un emprunt usuraire ! Enfin, lui, toujours si respectueux, si tendre, il m’a, cette nuit, répondu avec une telle insolence, que, saisi d’indignation, j’ai failli le frapper. Sa mère, en voulant s’interposer entre nous, a roulé à ses pieds, hélas ! Je le sais… si déplorable que soit cette excuse, mon fils était ivre… il n’avait plus conscience de ses actions, et, lorsqu’il a vu sa mère tomber sanglante, il a témoigné de ses remords et de son désespoir déchirant. Ah ! je n’en veux pas douter… Maurice a été entraîné, égaré, mais son cœur est resté bon ! Il est temps encore d’arracher ce malheureux enfant du funeste milieu où mon aveuglement l’a plongé ; car c’est moi, c’est moi qui l’ai presque forcé de changer de carrière. Ah ! ma femme, dans son rare bon sens, dans sa maternelle sollicitude, prévoyait les malheurs dont nous sommes accablés ; mais j’ai méconnu la sagesse de ses avis ; hier encore, je m’obstinais, par orgueil, à nier la gravité de l’inconduite de mon fils, et, de cette inconduite, voilà les fruits ! Il a, dans une orgie, insulté un spadassin redoutable ; cet homme veut tuer mon fils. Que faire, mon Dieu ! que faire, pour prévenir cet affreux malheur ? Emmener Maurice aujourd’hui même, retourner avec lui dans nos montagnes pour n’en plus sortir ?… Mais qui sait s’il voudra m’accompagner ?… Que dis-je ?… non ! non ! il s’y refusera ; car, ce matin, en se réveillant, il va se rappeler la provocation d’hier, il ira bravement au-devant de la mort, le malheureux enfant ! Non, non, je ne le laisserai pas assassiner… je ne le quitterai pas d’une seconde. On ne viendra peut-être pas le tuer entre mes bras ! et, d’ailleurs, est-ce qu’il n’y a pas des lois ? Je déposerai une plainte contre ce spadassin qui veut assassiner mon fils ; oui… une plainte, c’est le seul moyen, et je vais… Mais, pendant mon absence, Maurice peut recevoir une lettre des témoins de son adversaire, courir au rendez-vous qu’on lui indiquera sans doute ; et sa mère… déjà si souffrante… grand Dieu !… si elle apprenait le nouveau malheur dont nous sommes menacés… pour elle quelle secousse ! elle serait mortelle peut-être ! Mon Dieu ! encore une fois, que faire ? l’heure s’écoule, je me débats dans mon impuissance ! À qui demander conseil en cette extrémité ? Malédiction sur le duel ! Stupide et féroce préjugé ! vas-tu me coûter mon fils après m’avoir coûté mon frère ?… Oh ! son meurtrier, ce Delmare ! combien il triompherait maintenant de me voir forcé d’avouer la justesse de ses sinistres prévisions et de ses arrogants conseils ! Ah ! malgré moi, je ressens une satisfaction cruelle de pouvoir poursuivre cet homme d’une haine légitime, implacable, et à ne voir en lui que le meurtrier de mon frère !
M. Dumirail prononçait ces derniers mots, lorsque Charles Delmare entra précipitamment dans le salon.
Àl’aspect de Charles Delmare, auquel il avait défendu sa porte, M. Dumirail, déjà profondément aigri, ulcéré par le chagrin, par les craintes que lui causait le danger que courait son fils, se sentit possédé d’une colère furieuse, et, la figure livide, contractée, les poings fermés, il s’élança menaçant vers Charles Delmare, et, d’une voix tremblante de rage :
— Que venez-vous faire ici ?
— Je viens…
— Votre présence ici, monsieur, est pour moi une insulte, un défi !
— Oubliez un moment le…
— Sortez !…
— Monsieur…
— Sortez… ou sinon !
— Écoutez-moi !
— Oh ! prenez garde, monsieur Delmare !
— Il s’agit de…
— Sortiras-tu, — s’écria M. Dumirail l’écume aux lèvres, — sortiras-tu, assassin !
— Je vous en conjure, écoutez-moi, dans l’intérêt de…
— Mais, misérable, tes mains sont rougies du sang de mon frère ; tu veux donc que je le venge, que je te tue ! — s’écria M. Dumirail hors de lui, et saisissant une chaise dont il menaça la tête de Charles Delmare…
Celui-ci, conservant son sang-froid, enleva la chaise des mains de M. Dumirail, en lui disant d’une voix brève et hâtée :
— Maurice doit se battre aujourd’hui !… je connais son adversaire. Il est redoutable… Je sors de chez lui ! Il faut sauver la vie de votre fils… J’en ai le moyen ; m’écouterez-vous maintenant ?
M. Dumirail répondit pour ainsi dire par un tressaillement involontaire de surprise et d’espérance à chacune des paroles de son ancien ami, et l’humiliation, la haine que lui inspirait la présence de Charles Delmare, cédèrent momentanément, et non sans lutte, à la pensée du salut de Maurice.
— Monsieur, — dit Charles Delmare, — au nom du douloureux sentiment dont elles sont l’expression, j’excuse et je dois excuser la violence de vos paroles. Nous nous revoyons aujourd’hui pour la dernière fois. Je sais quelle révélation vous a été faite à mon sujet, — ajouta Charles Delmare, tandis que M. Dumirail, les yeux fixés sur le parquet, gardait un morne silence, éprouvant une humiliation nouvelle en se retrouvant encore l’obligé d’un homme dont il avait méconnu l’amitié, méprisé les sages avis, en rompant brutalement avec lui. — Croyez-moi, monsieur, — reprit Delmare d’un ton pénétré, — je ne me serais pas présenté chez vous, s’il ne s’agissait, je vous le répète, de sauver la vie de Maurice. Puisse cette certitude, je ne dirai pas détruire, je ne peux l’espérer… mais vous faire oublier, durant quelques moments d’entretien, la pénible impression que doit vous causer ma présence.
— Parlez, monsieur, — dit M. Dumirail d’une voix sourde, et baissant toujours les yeux, afin de ne pas rencontrer le regard de Charles Delmare. — Je vous écoute, il le faut bien, hélas !… la vie de mon fils est en jeu.
— Je vous aurais, monsieur, épargné cet entretien, si j’avais pu m’adresser à madame Dumirail ; mais, au seul mot de duel, son épouvante eût été telle, que j’ai dû forcément venir à vous. Je serai bref et n’abuserai pas de vos instants. Voici les faits : hier, à souper…
— Mon fils, étant ivre, a insulté M. d’Otremont, dangereux spadassin, je sais cela. Les témoins de cet homme se sont ouverts à moi, ignorant d’abord que j’étais le père de Maurice.
— C’est, en effet, ce que m’ont appris les amis de M. d’Otremont. Je les ai vus tout à l’heure chez lui.
— Ainsi, ce duel ?…
— Pardon, monsieur, je viens, à ce propos, de prendre une précaution négligée par vous. J’ai, en entrant, demandé à Josette si Maurice était levé ; elle m’a répondu qu’il dormait encore. J’ai fermé sa porte à double tour, et j’en ai gardé la clef. Il est indispensable que Maurice ne sorte pas ce matin sans moi.
— Mon fils… vous accompagner ?…
— Je vous interromps, monsieur, parce que je devine votre pensée, — reprit tristement Delmare. — Par la même raison que cet entretien sera le dernier que j’aurai avec vous, je cesserai désormais toute relation avec votre fils, lorsque je lui aurai rendu le service que je crois pouvoir lui rendre… Voici donc ce qui s’est passé. Hier, j’ai appris par madame Dumirail que Maurice avait cédé aux séductions d’une certaine baronne de Hansfeld, et, selon moi, votre neveu San-Privato n’était pas étranger aux manœuvres de cette femme. Désireux de me renseigner sur elle, j’allai voir un de mes anciens amis, beaucoup plus jeune que moi, et qui m’a quelques obligations, c’est M. d’Otremont…
— L’adversaire de mon fils ?
— Oui, monsieur, je l’ai rencontré ce matin chez lui ; son accueil m’a prouvé que le temps n’avait en rien altéré son amitié pour moi, ce dont maintenant je me félicite doublement, puisqu’il est l’adversaire de Maurice, et qu’il m’a promis de…
— Dieu soit béni ! — s’écria M. Dumirail, — ce malheureux duel n’aura pas lieu !
— Vous êtes dans l’erreur, monsieur.
— Quoi !… ce duel ?
— Est inévitable.
— Et vous prétendiez pouvoir sauver la vie de mon fils, — reprit M. Dumirail avec l’expression d’un doute amer ; vous m’abusiez donc ?
— Non, monsieur, je ne vous abusais pas ; mais, je vous le répète, le duel est inévitable ; mes plus vives instances ont échoué devant l’inflexible résolution de M. d’Otremont. Fanatique du point d’honneur et publiquement outragé, il se regarderait comme déshonoré, s’il n’obtenait, au moins aux yeux du monde, une réparation par les armes ; mais, dans cette rencontre, Maurice, je l’espère, ne courra aucun danger.
— Comment !… et il se bat contre cet adroit spadassin ?
— M. d’Otremont m’a donné sa parole d’honneur, et je la tiens pour sacrée, de désarmer Maurice dès le premier engagement, et de le désarmer de nouveau, si le combat continue. M. d’Otremont possède une telle science de l’escrime, qu’il peut répondre d’accomplir sa promesse et de ne pas blesser Maurice, à moins que celui-ci ne s’enferre de lui-même, ce qui n’est pas probable… car, ce matin, en une heure de leçon, je suis certain de le prémunir contre ce danger ; puis…
— Et, s’il néglige ou s’il oublie cette leçon ! — s’écria M. Dumirail avec angoisse, — si ce spadassin, dans la chaleur du combat, oublie lui-même sa promesse et… Ah ! les prétendus services que vous voulez me rendre me font frémir, monsieur ! mon fils ne se battra pas.
— Croyez mes conseils, je…
— Mon fils ne se battra pas, vous dis-je !
— Je connais son courage, et, quoi que vous fassiez, monsieur, ce duel aura lieu.
― Je ne laisserai pas mon fils sortir !
— Demain ou après-demain, il trompera votre surveillance.
— Je déposerai une plainte en justice contre ce spadassin.
— Cette plainte sera vaine, si Maurice est résolu de se battre. Or, vous savez combien sa volonté est énergique ! Croyez-moi, monsieur, résignez-vous à un semblant de duel qui, je vous l’affirme, n’offre aucun danger pour votre fils, tandis que, en voulant atermoyer cette nécessité, vous vivrez sous le coup d’angoisses continuelles.
— Mais encore une fois, monsieur, si cet homme oublie de respecter la vie de mon fils !
— La parole de M. d’Otremont me garantit qu’il épargnera la vie de Maurice.
— Eh ! monsieur, en un pareil moment, qu’importe la parole !
— Ce n’est pas tout, et, pour des raisons qu’il serait trop long de vous exposer, s’il tuait votre fils, M. d’Otremont se regarderait comme le complice et l’instrument d’un assassinat médité par votre neveu San-Privato.
M. Dumirail regarda son ancien ami avec stupeur et répéta machinalement :
— Un assassinat ?… mon neveu San-Privato ?
— En d’autres termes, M. d’Otremont a été poussé à ce duel par madame de Hansfeld, d’après l’inspiration de San-Privato, son amant.
— Grand Dieu, quel tissu d’horreurs !… Mais non, non, c’est impossible ! Quel intérêt mon neveu peut-il avoir à ce duel ?
— Hériter un jour de votre fortune, si Maurice, votre fils unique, succombait dans ce duel inégal, et il y avait cent chances pour une pour qu’il succombât.
M. Dumirail, convaincu de la réalité des faits affirmés par Charles Delmare avec un accent d’irrésistible sincérité, tressaillit d’épouvante et cacha son visage entre ses mains, tandis que son ancien ami poursuivait ainsi :
— M. d’Otremont, inflexible au sujet de la nécessité d’une rencontre, mais en même temps éclairé par moi sur l’exécrable rôle qu’il jouait à son insu, a eu conscience du crime qu’il commettrait s’il n’épargnait pas la vie de Maurice. Voilà pourquoi, je vous le répète, monsieur, ce duel sera pour lui sans danger ; mais il doit ignorer les ménagements dont son adversaire est résolu d’user envers lui.
Josette, entrant vivement, interrompit Charles Delmare, et, s’adressant à son maître :
— M. Maurice frappe à grands coups de poing à la porte de sa chambre ; il crie que, si on ne lui ouvre pas, il descendra dans la rue par la fenêtre, ce qui est bien facile, dame ! — ajouta la servante en sortant, — l’entre-sol n’est déjà pas tant si haut !
— Vous le voyez, monsieur, — dit Charles Delmare, — il n’y a pas de temps à perdre. Votre fils se rappelle maintenant, sans doute, sa provocation d’hier au soir. Je vais me rendre près de lui ; fiez-vous à ma promesse… Dans deux ou trois heures d’ici, je vous le ramène sain et sauf, et il ignorera lui-même à quel danger il a échappé.
Josette ayant fait, ainsi que l’on dit, une fausse sortie, revint, et, parlant à M. Dumirail :
— J’oubliais de prévenir monsieur que madame demande à le voir tout de suite.
— Mon Dieu ! est-ce que ma femme est plus souffrante ?
— Je n’en sais rien, monsieur ; seulement, madame se plaint d’un grand mal de tête.
— Madame Dumirail est donc malade ? — reprit Charles Delmare avec un accent de vif intérêt. — Hier, lorsque je l’ai vue… je l’ai trouvée fort attristée ; mais rien ne me faisait prévoir une grave indisposition.
— Mon fils, cette nuit, est rentré ivre, et, à la suite d’une altercation entre lui et moi, sa mère s’est interposée entre nous ; il l’a repoussée… involontairement… mais elle est tombée, et, en tombant, elle s’est blessée à la tête.
Puis, répondant à un mouvement de surprise de son ancien ami, M. Dumirail ajouta d’un ton amer et sardonique :
— Vous voilà bien vengé, n’est-ce pas, monsieur ?… Vos funestes pronostics ne se sont que trop réalisés !
— Je regrette profondément, monsieur, la justesse de mes prévisions, — reprit en soupirant Charles Delmare, incapable des ressentiments d’une basse vengeance, et sincèrement apitoyé, car il estimait toujours M. Dumirail, malgré sa passagère aberration d’esprit ; — mais il faut bien vous garder de désespérer de l’avenir ; il est temps encore de sauver Maurice de lui-même s’il consent à quitter Paris sur-le-champ, et, croyez-moi, son mariage avec Jeane pourrait encore le…
— Son mariage avec Jeane ? — reprit M. Dumirail voyant que Charles Delmare ignorait que la jeune fille s’était retirée chez madame San-Privato. — Ah ! mon fils ne cause pas seul mes chagrins… et…
M. Dumirail s’interrompit à la voix de Josette, qui, rentrant de nouveau, lui dit :
— Madame s’inquiète de ce que monsieur ne vient pas ; elle veut absolument lui parler tout de suite.
— Mon Dieu ! aurait-elle quelque soupçon sur ce duel ? Ah ! je tremble !
Et, s’adressant à Charles Delmare :
— Je ne sais encore si je dois consentir à ce que mon fils affronte les chances de ce combat, malgré votre promesse ; attendez-moi… Je vous ferai connaître ma résolution. Ah ! ma tête est un chaos ; je perdrai la raison ! — murmura M. Dumirail sortant éperdu sur les pas de Josette.
Charles Delmare, ignorant le départ de Jeane, ainsi que l’ignorait Maurice, alla le rejoindre, car, en continuant de s’intéresser à celui qui, peu de temps auparavant, l’appelait son cher maître, c’était encore pour Delmare s’intéresser à Jeane, persuadé que les deux jeunes gens s’aimaient toujours, malgré les torts de l’un et les récriminations de l’autre, et que tous deux pouvaient trouver leur salut dans le mariage projeté.
Maurice s’était réveillé la tête appesantie, mais l’esprit lucide. Bientôt sa mémoire lui retraça les principaux événements de la veille et de la nuit : son souper à la Maison-d’Or, sa dispute avec Richard d’Otremont au sujet de madame de Hansfeld, les provocations échangées ensuite de cette dispute, et enfin cette funeste scène pendant laquelle il avait vu sa mère tomber sanglante à ses pieds… Ce souvenir le navra ; mais bientôt il songea que les témoins de M. d’Otremont pouvaient venir d’un moment à l’autre, ou que peut-être même ils étaient déjà inutilement venus. Il se vêtit en hâte, voulut sortir, trouva sa porte fermée, frappa, appela Josette, et bientôt il vit, avec autant d’étonnement que de honte et de remords, entrer chez lui Charles Delmare. Celui-ci tressaillit en remarquant les rapides changements opérés dans l’expression de la physionomie de Maurice. Ses traits pâlis, marbrés par les suites de l’orgie de la veille, accusaient déjà d’amers ressentiments et le sourd ravage des passions mauvaises. Charles Delmare contemplait avec une silencieuse tristesse ce jeune homme que naguère il avait connu loyal, pur, enjoué, candide, et surtout si heureux de sa vie riante et agreste, rehaussée par la culture des arts et des lettres, poétisée par l’intelligente admiration des beautés de la nature.
— Vous voici, monsieur Delmare ? — dit enfin Maurice surmontant son premier étonnement ; — j’étais loin de m’attendre à vous voir…
— J’ai cru pouvoir vous être utile, mon cher Maurice ; je me suis souvenu de nos affectueuses relations, et me voici.
— Je vous remercie de votre bonne pensée ; mais, de grâce, en quoi pouvez-vous m’être utile ?
— Vous devez vous battre aujourd’hui avec M. d’Otremont ?
— Quoi ! vous savez ?
— Oui… je sais cela… Il vous faut des témoins : en avez-vous ?
— Pas encore.
— Eh bien ! si vous le voulez, je serai l’un de vos témoins et je vous en trouverai un second.
— J’accepte… Oh ! vous me rendrez un véritable service… et…
— Ce n’est pas tout ; votre adversaire a le choix des armes : il a choisi l’épée ; or vous n’avez de votre vie touché une épée.
— Il n’importe ! — s’écria impétueusement Maurice, — je me battrai comme on voudra !
— Soit ; mais, pour vous battre, il faut du moins savoir vous mettre en garde ; nous allons nous rendre dans une salle d’armes, et, en deux heures de leçons, je réponds, si vous m’écoutez, que vous serez du moins à même de paraître convenablement sur le terrain ; votre courage, en qui j’ai toute confiance, fera le reste.
Maurice, doué d’une grande bravoure naturelle, fut insensible au danger de ce duel inégal ; mais, profondément touché de l’offre de Charles Delmare, il sentit renaître pour lui son ancien attachement, et, lui tendant la main, il lui dit d’une voix attendrie :
— Oh ! merci, merci ! Je vous retrouve aussi affectueux pour moi que par le passé… Cependant, vous auriez de grands reproches à m’adresser…
Le souvenir de sa mère revenant soudain à sa pensée, Maurice ajouta, rougissant d’un pénible embarras :
— Et ma mère, l’avez-vous vue ce matin ?
— Non ; mais elle est moins souffrante, — répondit Charles Delmare, afin de ne pas inquiéter Maurice en ce moment ; — votre père est auprès d’elle.
— Vous l’avez vu ?
— Oui.
— Il vous a peut-être appris… ?
— Je sais ce qui s’est passé cette nuit, Maurice, à votre retour d’une orgie.
— Mon Dieu ! quel mépris je dois vous inspirer !
— Vous ne jouissiez pas de votre raison ; cela n’excuse pas votre conduite, mais l’explique…
Delmare tirant sa montre, et ayant hâte de sortir avec Maurice avant le retour de son père, de qui les stériles hésitations pouvaient prolonger une situation pénible à tant d’égards, Delmare ajouta :
— Voici bientôt midi ; le rendez-vous est pris pour deux heures au bois de Vincennes ; il faut nous hâter, afin que j’aie le temps de vous donner votre première leçon d’escrime, mon cher enfant.
— Vous m’appelez encore votre cher enfant, comme autrefois ! — dit Maurice avec une douce émotion, plus sensible à la preuve d’attachement que lui donnait Charles Delmare qu’au danger d’un duel qu’il savait inégal et qu’il devait croire meurtrier pour lui ; tant de bonté me touche, — ajouta-t-il ; — laissez-moi à mon tour, en souvenir du passé, vous appeler encore mon cher maître.
— De grand cœur ; mais hâtons-nous ; venez, venez ! un fiacre m’attend à la porte de l’hôtel, il va nous conduire à la salle d’armes ; en route nous causerons.
Delmare, ainsi qu’il l’espérait, sortit avec Maurice de l’hôtel des Étrangers avant la fin de l’entretien de M. Dumirail avec sa femme.
Le cher maître et son élève montèrent dans le fiacre et reprirent bientôt leur conversation durant le long trajet qui séparait l’hôtel des Étrangers de la salle d’escrime du célèbre Bertrand.
Maurice resta quelques moments pensif et reprit, avec un sourire d’une mélancolique amertume :
— Tenez, cher maître, j’ai en ce moment un accès de raison ; je vois clair dans mon âme ; j’ai conscience de moi-même, de la voie où je marche, du terme où elle doit aboutir. Ce revirement de mon esprit, à qui le dois-je ? Est-ce à votre salutaire influence ? est-ce l’arrière-pensée de la mort que je vais bientôt braver ? Car je ne m’abuse pas sur les chances probables de ce duel ; toujours est-il qu’en ce moment, je vous le répète, cher maître, j’ai parfaitement conscience de moi-même.
— Et cette conscience de vous-même… que vous dit-elle, cher enfant ?
— Elle me dit que je suis perdu.
— Allons, Maurice, ce duel est inégal sans doute, mais…
— Je ne parle pas de duel. Il y a cent chances contre moi pour que je sois tué ; mais, si je réchappe, je suis perdu moralement.
— Pourquoi perdu ?
— Ah ! pourquoi, cher maître ? Parce que j’ai touché au fruit défendu ; parce que j’ai goûté de la vie de Paris, parce que j’ai eu pour première maîtresse une femme comme madame de Hansfeld ; parce que, quoi qu’il advienne, quoi que fassent, disent, veuillent ou exigent mon père et ma mère, je suis maintenant incapable de vivre ailleurs qu’à Paris, et parmi cette jeunesse dorée à laquelle le hasard m’a mêlé. Je me rappelle vos conseils du Morillon, fruits de votre expérience, je me rappelle ces terribles exemples cités par vous ; aussi, je ne m’abuse pas, la vie de Paris sera tôt ou tard ma perte…
— Lorsque l’on a connaissance de son mal, cher enfant, il n’est jamais incurable ; la guérison est certaine lorsqu’elle est entreprise à temps.
— Oui, si le malade consent à prendre les potions qu’on lui donne ; mais s’il les jette par la fenêtre…
— C’est un moment de délire, la raison revient au malade et il se laisse guérir.
— À la condition que la maladie ne l’emporte pas durant son délire, souvent fort prolongé, cher maître.
— Encore une fois, Maurice, on est sauvé lorsque l’on voit l’écueil où l’on peut se briser.
— Oubliez-vous donc la force des courants, l’impétuosité des tempêtes, qui, malgré sa connaissance des écueils, pousse le pilote à sa perte ?
— Un bon et hardi pilote lutte contre les courants, brave la tempête et en triomphe, cher enfant.
— Lorsqu’il est bon et hardi pilote, soit ; mais tel je ne suis pas, ma modestie m’oblige à l’avouer ; enfin, mieux ou pis que cela, l’écueil me semble à la fois si dangereux et si attrayant, que, m’abandonnant au courant, je risque le naufrage.
— Pauvre Maurice, combien de pernicieux sophismes ont altéré déjà la pureté première de votre âme !
— N’est-ce pas, cher maître ?… Mais, du moins, la sincérité me reste. Oui, je suis aussi sincère à cette heure qu’alors que je vous disais, au Morillon, dans mon rustique enthousiasme : « Vivent les prés fleuris ! Laboureur je suis, laboureur je mourrai ! »
— J’ai le ferme espoir que, pour votre bonheur, votre prophétie se réalisera.
— Vous croyez que je retournerai au Morillon ?
— Je le crois.
— Allons, cher maître, c’est supposer l’impossible, et, en admettant l’impossible… à savoir que je consente à revenir dans nos montagnes, au bout de huit jours j’y crèverais d’ennui.
— Erreur, mon enfant, profonde erreur !
— Voyons, cher maître, soyez de bonne foi : quel goût voulez-vous que l’on trouve au laitage lorsque l’on a le palais habitué à l’excitation des épices ? Mieux que personne, vous me connaissez, oui, vous me connaissez si bien que, prévoyant ce qui se passe aujourd’hui, vous avez tout tenté pour empêcher mon père de m’envoyer à Paris.
— Il est vrai ; aussi ferai-je tous mes efforts afin de vous faire quitter Paris c’est logique.
— Très-logique, selon vous, cher maître, non pas selon moi. Franchement, pensez-vous qu’à mon âge, et trempé comme je le suis, je renoncerai maintenant à l’enivrement des plaisirs de Paris, pour aller m’enterrer au Morillon ? Non ! il est trop tard, il est trop tard ! Il ne fallait pas m’exposer aux tentations, il fallait me laisser épouser Jeane.
Et, tressaillant (Maurice, nous le répétons, ignorait encore, ainsi que Charles Delmare, que la jeune fille était, depuis la veille, allée demeurer chez madame San-Privato), Maurice ajouta :
— Si je suis perdu, Jeane aura causé ma perte.
— Jeane !… Et comment cela ?
— Cédant aux prières, aux larmes de ma mère et je ne sais à quelles puériles appréhensions, j’avais consenti à quitter Paris, espérant oublier ses enivrements dans l’amour de Jeane, obtenir, mériter le pardon de mon inconstance.
— Qui vous a empêché d’accomplir cette excellente résolution ?
— Les sanglants dédains de Jeane, qui, en ce moment où je revenais à elle comme à ma dernière chance de salut, m’a accueilli en me faisant l’éloge le plus outré, le plus passionné de mon cousin San-Privato…
— Ah ! j’en jurerais, mon enfant, les paroles de Jeane n’étaient pas sincères ; non, elle voulait seulement se venger de votre infidélité.
— Il n’importe, sincères ou non, ces paroles ont fait soudain s’évanouir ma bonne résolution et porté un coup mortel à mon amour. Mais non, en disant mortel, je mens… Ma confession doit être complète, cher maître.
— Achevez.
— Eh bien ! je l’avoue à ma honte, malgré ses mépris, malgré son penchant pour Albert, j’aime encore Jeane.
— Je vous crois, cher enfant, je suis mille fois heureux de vous croire : cet amour vous sauvera tous deux.
— Encore une fois, il est trop tard, cher maître ; mais, quoi qu’il en soit, j’ai éprouvé, j’éprouve pour Jeane, voyez-vous, ce que je n’ai ressenti, ne ressentirai jamais, j’en suis certain, pour une autre femme !
— Je le sais ; aussi, vous dis-je, et c’est là mon suprême espoir, vous reviendrez à Jeane.
— Jamais ! Elle aime San-Privato.
— Erreur, profonde erreur ! L’attrait éphémère que cet homme lui a inspiré, peut-être, diffère autant de l’amour qu’elle a pour vous que votre grossier entraînement pour madame de Hansfeld diffère de votre amour pour Jeane. Et lorsque vous saurez…
Charles Delmare n’acheva pas ; il ne pouvait dévoiler à Maurice la trame homicide dont il avait failli être victime sans lui apprendre que son duel avec M. d’Otremont ne devait pas être sérieux, et il craignait que, la bravoure du jeune homme se révoltant de la compassion de son adversaire, la rencontre ne devînt alors sanglante. Charles Delmare reprit donc :
— Lorsque vous saurez, à n’en pas douter, que ce que vous appelez si à tort l’amour de Jeane pour San-Privato s’est borné à quelques coquetteries dictées par le désir de se venger de votre infidélité, vous vous la ferez pardonner à force de repentir, de tendresse.
— Vous vous méprenez sur le caractère de Jeane, cher maître : sa fierté est inflexible ; jamais elle ne me pardonnera, et, me pardonnât-elle, je ne saurais, moi, jamais lui pardonner son penchant, éphémère ou non, pour San-Privato, et si, par impossible, je consentais, en un moment d’oubli, à la prendre pour femme, et, chose plus impossible encore, à retourner dans nos montagnes, le soupçon, la jalousie du passé, empoisonneraient ma vie ; elle deviendrait un enfer. Or, si je survis à ce duel, je préfère l’enfer de Paris. Que voulez-vous ! on s’y damne, au moins, en bonne et joyeuse compagnie.
— Si cependant votre père vous ordonne de quitter Paris ?
— Il m’en coûtera de lui désobéir ; mais j’y serai forcé. Il a vécu à sa guise, qu’il me laisse vivre à mon gré…
— Lors même, Maurice, que votre vie devrait se passer dans la dissipation, dans l’oisiveté ?
— Pourquoi travaillerais-je ?… Mon père est plus que millionnaire.
— Cette fortune, un jour, vous appartiendra, il est vrai ; mais, je n’en doute pas, mon ami, vous éloignez de tous vos vœux la venue de ce jour néfaste ?
— Certainement.
— Cependant il faut de l’argent, beaucoup d’argent, pour jouir de ces plaisirs dont vous êtes si avide.
— Je ferai des dettes.
— Payables à la mort de votre père ?
— Cela est triste, et, à cette pensée, mon cœur se serre ; mais cela est fatal !
— De sorte que, le jour où vous hériterez de votre patrimoine, il sera presque entièrement dissipé d’avance ; ses débris ne dureront guère ; ensuite de votre ruine complète, que devenir ?
— Je me brûlerai probablement la cervelle, ainsi qu’autrefois vous vouliez le faire, mon cher maître ; car j’ai la prétention de croire que je ne me dégraderai jamais jusqu’aux actions basses, honteuses ou criminelles.
— Qu’en savez-vous, Maurice ?
— Je suis, quant à cela, sûr de moi.
— Vous croyiez aussi être sûr de vous-même, lorsque vous disiez : « Laboureur je suis né laboureur je mourrai… » Voyez cependant quel chemin vous avez fait en si peu de temps ?
— C’est vrai, j’ai été vite, très-vite.
— Il existe donc quelque chance pour que, de la ruine, vous tombiez dans la misère, et, de la misère, dans le vice, dans l’opprobre, dans le crime peut-être.
— En effet, c’est une chance !
— Et la pensée de cette terrible chance ne vous épouvante pas, pauvre enfant ?
— En ce moment, oui, cela m’attriste, cela même m’effraye… mais pourquoi ? Parce que je suis dans une disposition d’esprit particulière. Mais, si je survis à ce duel, je ne songerai plus qu’au plaisir, à ma belle et ardente maîtresse, à mes chevaux, à l’Opéra, aux gais soupers, à toutes les élégances d’une vie raffinée.
— Vous devriez peut-être aussi songer que votre mère, dont la santé est déjà fortement ébranlée, mourra de chagrin. Vous me répondrez peut-être que vous hériterez d’elle. C’est, n’est-ce pas, une consolation ?
— De grâce ! — reprit Maurice l’œil humide, — ne parlez pas ainsi, je m’attendrirais.
— Tant mieux !
— Tant pis ! cher maître, tant pis ; vous me prendriez pour un hypocrite !
— Quoi ! pauvre enfant, ces larmes que je vois en ce moment rouler dans vos yeux… ?
― Ces larmes sont sincères, aussi sincères que le sera la furie du plaisir qui me fera oublier mon attendrissement passager ! Je connais maintenant combien, en face de la tentation, ma faiblesse est grande et incurable, voilà pourquoi, cher maître, au commencement de cet entretien je vous disais : « Je me sens, je me vois perdu. » Tenez, je suis absolument dans la situation d’un homme qui se noierait une lanterne au cou, et sonderait du regard la profondeur de l’abîme où il va lentement s’engloutir ; aussi, cher maître, et afin de nous résumer, peut-être vaut-il mieux pour moi que tout à l’heure je sois tué par M. d’Otremont ! Ainsi seraient épargnés à mon père et à ma mère des chagrins peut-être plus cruels que celui que leur causerait ma mort. Ils pourraient du moins me pleurer, me regretter, puisque je n’ai encore commis que des folies de jeunesse ; tandis que, si je survis, qui sait ce que je deviendrai ? ― ajouta Maurice d’un air sombre et pensif.
Puis il resta pendant un moment silencieux.
Charles Delmare, frappé de la prompte décomposition du sens moral, déjà si évidente chez ce jeune homme, éprouvait plus de chagrin, plus d’effroi que de surprise. Il savait (on excusera cette comparaison physiologique), il savait que, si les organisations sanguines et robustes sont particulièrement sujettes à des maladies inflammatoires d’une rapidité foudroyante, de même, les caractères ardents, impétueux et mobiles, exposés à la contagion du mal, la contractent plus promptement que d’autres, et avec une intensité effrayante.
Cependant Charles Delmare conservait un suprême espoir, basé à la fois sur la persistance de l’amour de Maurice pour Jeane et sur la conscience qu’il avait de courir à sa perte, conviction énergiquement exprimée par ces paroles : « Je me noie une lanterne au cou… »
— N’est-il pas possible et même probable, — se disait Charles Delmare, — qu’ainsi éclairé par ses propres réflexions sur l’avenir que lui réserve l’entraînement de ses passions mauvaises, Maurice, effrayé, obéissant à une sorte d’instinct de conservation morale, et subissant la persévérante influence d’un premier amour, revienne une dernière fois et pour jamais au bien et à son amour pour Jeane ?
La voiture s’étant arrêtée à la porte de la salle d’escrime, Charles Delmare et Maurice y entrèrent, et, au bout d’une heure environ, se dirigèrent vers le bois de Vincennes, où le duel devait avoir lieu.