Partie II · 12
M. Dumirail, ensuite de son entretien avec Charles Delmare au sujet du duel de Maurice et de M. d’Otremont, s’était empressé de se rendre auprès de madame Dumirail. Celle-ci le mandait près d’elle, afin de s’informer des nouvelles de leur fils, très-inquiète de la crise nerveuse dont il avait été atteint durant la nuit. Profitant de la circonstance que lui offrait le désir de sa femme, M. Dumirail, ensuite de mille anxiétés nouvelles, résolu de s’opposer au duel dont il redoutait l’issue, malgré les paroles rassurantes de Charles Delmare, se rendit dans la chambre de son fils ; mais déjà celui-ci avait quitté la maison, en compagnie de son mentor.
M. Dumirail, bourrelé d’angoisses qu’il s’efforça de dissimuler à sa femme, retourna près d’elle et lui persuada que Maurice dormait encore d’un sommeil profond, quoiqu’il fût midi passé ; madame Dumirail, trop affaiblie pour abandonner son lit, s’adossait à son oreiller, la tête ceinte d’un bandeau. Son extrême pâleur rendait plus touchante encore l’expression de ses traits vénérables. L’une de ses mains reposait entre celles de son mari, qui, oubliant leurs discords au sujet de leur fils, ou plutôt se repentant cruellement de les avoir soulevés, la contemplait avec un mélange de tendresse et de vénération, lui disant :
— Tu étais sage, prévoyante, comme doit l’être la meilleure des mères !… moi, j’étais fou, j’étais aveugle ; maintenant, mes yeux sont ouverts, je frémis en songeant aux malheurs qui devaient résulter de mon aberration d’esprit ; cependant, tes avertissements sévères ne m’avaient pas manqué ; tiens, amie, à cette heure, où ma raison a repris son empire, je me demande sincèrement si, de même qu’il existe des maladies physiques, il n’existe pas aussi des maladies morales dont les esprits sensés ne sont pas eux-mêmes à l’abri. Je ne saurais autrement expliquer mon accès de déraison, heureusement passé, à tout jamais guéri ! Encore une fois, pardon, chère et excellente Julie, pardon des chagrins que je t’ai causés.
— Ah ! mon ami, — reprit madame Dumirail avec un sourire d’une douceur angélique, — ces chagrins sont oubliés ; l’espérance… ah ! l’espérance la mieux fondée la remplace. Comment, après la terrible scène de cette nuit, notre fils résisterait-il désormais à notre double influence, au concert de nos efforts, de notre affection, et de… ?
Mais, s’interrompant en entendant la pendule sonner deux heures après-midi, madame Dumirail ajouta :
— Deux heures… et Maurice n’est pas encore éveillé…
— S’il l’était, il serait déjà près de toi, — répondit M. Dumirail sans pouvoir dissimuler un léger embarras. — Il n’est pas étonnant qu’après son ivresse et sa crise nerveuse de cette nuit, il soit brisé de fatigue, et dorme encore ; ce sommeil prolongé ne peut être que salutaire.
— Dieu le veuille, malheureux enfant ! Si j’avais pu douter de son attachement, le désespoir déchirant dont il a été saisi en me voyant tomber à ses pieds, ses larmes, son évanouissement, m’auraient prouvé combien il m’aime encore ; c’est sur cette affection et celle qu’il te porte qu’il nous faut compter, mon ami, pour le sauver malgré lui.
— Nous le sauverons ; son cœur est resté bon, et, ainsi que tu l’as dit, notre double influence, le concert de nos efforts, auront une action décisive.
— Nous devons avant tout lui faire quitter Paris, et…
Madame Dumirail, s’interrompant de nouveau, reprit :
— Mon ami, voilà deux fois que tu regardes la pendule avec une certaine inquiétude, ce me semble ?
— Non, je t’assure, — répondit M. Dumirail en rougissant ; — c’est machinalement que mes yeux se sont portés de ce côté.
— Vraiment ?
— Vraiment… Tu disais donc, et je suis absolument de ton avis, qu’il faut, avant tout, arracher Maurice aux tentations de Paris ; seulement, nous devrons attendre, et, grâce à Dieu, ce retard ne sera pas de longue durée ; nous devrons attendre, dis-je, que ta santé te permette d’entreprendre notre voyage du Morillon.
— Ma santé ?… Ah ! mon ami, je serais mourante que je trouverais, je crois, la force de faire la route à pied, pourvu que je puisse m’appuyer sur le bras de mon fils et sur le tien ; nous pourrons donc nous mettre en route, si tu le veux, aujourd’hui même, et je…
Madame Dumirail n’acheva pas sa phrase, car elle remarqua cette fois, à n’en pouvoir douter, la préoccupation de plus en plus frappante de son mari, à mesure qu’il voyait dépassée l’heure à laquelle Charles Delmare avait promis de ramener Maurice sain et sauf.
— Mon ami, — reprit madame Dumirail avec anxiété, — je lis sur ton visage une inquiétude croissante ; décidément, tu me caches quelque chose.
— Tu te trompes.
— Non, je ne me trompe pas.
— Chère Julie !
— Voici bientôt deux heures et demie ; il est impossible que Maurice ne soit pas éveillé…
— Encore une fois, je le répète, s’il était éveillé, ne serait-il pas déjà venu près de toi, afin de s’informer de ta santé, mon amie ?
— Il n’importe ! ce sommeil incroyablement prolongé ne me semble pas naturel et m’alarme, — reprit madame Dumirail.
Puis, allongeant son bras vers le cordon de sonnette de son alcôve, elle l’agita précipitamment.
— Maurice est si robuste, mon Dieu ! qui sait si, après tant de vives émotions, il n’aura pas été atteint d’un coup de sang ?
Josette parut en ce moment, appelée par la sonnette de madame Dumirail, qui lui dit :
— Allez frapper à la porte de la chambre de mon fils, et, s’il dort, éveillez-le.
— Comment, madame, — reprit Josette ébahie ; — mais il y a près de trois heures que M. Maurice est déjà…
Puis, remarquant, sans en comprendre la signification, un geste d’intelligence de M. Dumirail, la servante lui demanda naïvement :
— Plaît-il, monsieur ?… de quoi ?
— J’en étais certaine, on me cache quelque chose, un nouveau malheur sans doute ! — s’écria madame Dumirail de plus en plus alarmée. — Josette, répondez, je vous l’ordonne… Où est mon fils ? que lui est-il arrivé ?
— Il ne lui est rien arrivé du tout, ma bonne madame, rassurez-vous. M. Maurice est sorti il y a bientôt trois heures…
— Cependant, mon ami, tu m’affirmais que mon fils dormait profondément ; tu ne réponds rien ? Mon Dieu !… pourquoi m’as-tu menti ?
— Madame, — reprit Josette, — je vous jure, foi d’honnête fille, que j’ai vu M. Maurice sortir en compagnie de ce digne M. Delmare, après que celui-ci a eu longtemps causé tout seul avec monsieur.
— M. Delmare ! — reprit madame Dumirail, stupéfaite et regardant son mari ; — tu as reçu M. Delmare ? tu as causé longuement avec lui ?
— Et, Dieu merci, monsieur ne m’a pas mise sur le pavé de Paris, comme il m’en avait menacée si je le laissais entrer ce digne homme, reprit Josette ; — mais ce pauvre M. Delmare m’a tant priée, tant suppliée, en me disant qu’il s’agissait d’un grand service à rendre à la famille, que, ma foi, à tout risque, je l’ai laissé entrer dans le salon où était monsieur, et ils y sont restés une bonne demi-heure ensemble.
— Mon ami, sans une circonstance de la dernière gravité, tu n’aurais jamais consenti à recevoir M. Delmare et à t’entretenir longuement avec lui, après la révélation que je t’ai faite. Il y a là un mystère, — reprit madame Dumirail pensive et tremblante. — Ton rapprochement forcé de M. Delmare n’a pu avoir pour cause que quelque nouveau méfait de Maurice.
— Je t’en conjure, chère Julie, ne t’inquiète pas.
— Tu savais que Maurice était sorti avec M. Delmare ?
— Eh bien, oui… mais…
— Où sont-ils allés ?
— Je l’ignore.
— Tu ne me dis pas la vérité, mon Dieu ! mon Dieu ! — reprit madame Dumirail en proie à une agitation douloureuse. — Mon fils est en danger, je le jurerais, je le sens bien, moi : j’ai peur !…
— Calme-toi, Julie, je t’en supplie ! Rien ne peut être plus funeste pour toi, en ce moment, que les émotions vives…
— Me calmer… mon Dieu !… le puis-je, lorsque tout concourt à augmenter mes angoisses… ton silence plus que tout le reste ?… car, enfin, pourquoi me cacher le sujet de ton entretien avec M. Delmare ?
— Plus tard, chère Julie, tu le sauras.
— Pourquoi ne pas m’en instruire tout de suite ?
— Je te le demande à genoux, chère amie, ne m’interroge pas davantage. Rassure-toi : avant peu, tu sauras tout ; mais, jusque-là, aie un peu de patience, et bientôt…
Le retentissement précipité de la sonnette de la porte intérieure de l’appartement interrompit M. Dumirail ; un invincible pressentiment lui disait qu’il allait, heureuse ou funeste, connaître l’issue du duel. À cette pensée, le cœur lui manqua ; il devint d’une pâleur mortelle, ses genoux tremblèrent, il fut obligé de s’appuyer au dossier du lit de madame Dumirail, qui murmura dans son effroi :
— Grand Dieu ! mon ami, tu pâlis, tu sembles près de défaillir !…
— Merci, mon Dieu, merci !… tu nous as conservé notre enfant ! — s’écria soudain M. Dumirail, prêtant l’oreille à la porte, en entendant la voix de Maurice disant à Josette :
— Comment va ma mère ?…
Presque aussitôt la porte s’ouvrit, et le jeune homme entra, suivi de Charles Delmare :
M. Dumirail, d’un regard rapide, s’assura que son fils n’était pas blessé, se jeta dans ses bras, l’embrassa avec une sorte de frénésie ; puis, les traits épanouis et les yeux pleins de larmes de joie, il poussa Maurice vers le lit de sa mère en disant :
— Crains-tu encore quelque chose maintenant, pauvre bonne mère ?… Allons, embrasse-le à ton tour, cet enfant. Jamais tes caresses ne lui auront paru plus douces…
— Maurice, je n’en doute plus, tu viens d’échapper à un grand danger. Soyez béni, mon Dieu ! vous qui nous rendez notre fils ! — s’écria madame Dumirail en attirant à elle, par une étreinte passionnée, Maurice, qui répondit avec effusion aux caresses maternelles.
Pendant que madame Dumirail et son fils, toujours embrassés échangeaient de tendres paroles, Charles Delmare, s’adressant à M. Dumirail d’une voix grave et émue, lui disait :
— Adieu, monsieur, nous ne devons plus nous revoir : une funeste révélation rend désormais tout rapport impossible entre nous ; j’aurai du moins tenté d’expier le malheur irréparable dont autrefois j’ai été cause. Je vous ramène votre fils sain et sauf ; sa bravoure a égalé la générosité de son adversaire, qui l’a désarmé deux fois, et lui a ensuite tendu la main en lui proposant l’aveu de leurs torts réciproques. Maurice a dignement répondu à ce loyal appel… Ainsi s’est terminée, à la satisfaction de tous, cette fâcheuse affaire.
— Ah ! monsieur, — reprit M. Dumirail d’un ton pénétré et avec l’expression d’une profonde reconnaissance, — je vous dois aujourd’hui la vie de mon fils ; pourquoi faut-il, hélas ! qu’il y ait entre nous deux le sang de mon malheureux frère !
— C’est mon juste châtiment, monsieur ; il rompt pour jamais des relations qui m’étaient chères à tant de titres.
— Du moins, croyez-le, monsieur, je conserverai de ces relations le plus cher souvenir, et, avant de nous séparer, je tiens à avouer mes torts envers vous, et à vous demander loyalement pardon.
— Monsieur, de grâce…
— Me pardonnez-vous d’avoir stupidement, injurieusement repoussé les conseils si sages que vous me donniez au Morillon, dans l’intérêt de mon fils, conseils méconnus pour le malheur de ma famille ?
— Je vous pardonne d’autant plus volontiers, monsieur, ce moment d’aberration, qu’il a toujours été, à mes yeux, l’erreur d’un homme de bien.
— Vous êtes aussi indulgent que généreux, monsieur, je ne m’en étonne pas. Croyez, du moins, qu’à l’avenir vos conseils seront suivis, et, dès aujourd’hui, mon fils quittera Paris.
— C’est à quoi, tout à l’heure encore, je l’engageais instamment. Puisse-t-il céder à nos vœux, et, en ce cas, monsieur, je vous en adjure, si vous voulez préserver Maurice de nouveaux égarements, usez de tous vos efforts, de toute votre influence pour renouer ces projets de mariage où vous voyiez d’abord, avec tant de sagacité, le gage certain du bonheur à venir de Maurice et de Jeane.
— Je partage vos regrets, monsieur, regrets tardifs, hélas ! puisque ce mariage est maintenant impossible.
— Pourquoi cela ?
— Vous me le demandez ?… — reprit M. Dumirail très-surpris ; vous ignorez donc… ?
— Quoi ?
— Jeane ne veut plus demeurer près de nous.
— Que dites-vous ? — balbutia Charles Delmare avec une angoisse involontaire, car il ne prévoyait pas encore la triste réalité. — Que dites-vous… Jeane ?
— Hier, après une discussion très-irritante avec ma femme, en présence de notre neveu San-Privato…
— Achevez.
— Jeane a déclaré ne plus vouloir habiter avec nous.
— Ne plus habiter avec vous ? — répéta Charles Delmare d’une voix altérée, — et où donc pourrait-elle aller demeurer ?
— Chez ma sœur.
— Qu’entends-je ? — s’écria Charles Delmare en frissonnant, — vous dites ?…
— Je dis que Jeane a déclaré vouloir aller demeurer chez ma sœur.
— Chez madame San-Privato ?
— Naturellement, puisque je n’ai pas d’autre sœur ; mais vous pâlissez… qu’avez-vous ?
— Pardon ! — reprit Charles Delmare essuyant la sueur froide dont se baignait son front ; — je crains d’avoir mal entendu ou mal compris vos paroles… car, je l’avoue, il m’est difficile, il m’est impossible de croire que Jeane ait sérieusement songé à aller habiter chez madame San-Privato.
— Elle y a tellement songé qu’elle y est allée.
— Allée… où cela ?
— Demeurer chez ma sœur.
— Jeane ?
— Oui. San-Privato l’a emmenée sur-le-champ, notre nièce prétendant qu’elle ne voulait plus rester ici, où elle était exposée à vous rencontrer, vous, le meurtrier de son père !
— Misère de moi ! ma fille est perdue ! — s’écria involontairement Charles Delmare avec une expression si déchirante et un accent tellement paternel, si cela se peut dire, que M. Dumirail, sa femme et son fils, qui tous deux prêtaient depuis quelques instants l’oreille à l’entretien précédent, restèrent frappés de stupeur à la révélation inattendue échappée au désespoir de Charles Delmare, tandis que Maurice, apprenant ainsi la retraite de Jeane chez les San-Privato, se disait avec douleur et colère :
— Et j’étais assez stupide, assez lâche pour la regretter, cette indigne ! qui a abandonné notre maison, afin de se rapprocher d’Albert ! Ah ! si j’avais pu me douter de l’amour qu’elle a pour lui, me serait-il permis d’en douter maintenant ? Est-il assez audacieux, cet amour ? Ah ! Jeane, Jeane ! je saurai bien arracher de mon cœur ton souvenir, maintenant abhorré ! Seul, cet amour peut-être aurait été pour moi une chance de salut. Tout à l’heure encore, les paroles de celui que nous appelions notre cher maître avaient ranimé en moi certaines aspirations du passé. J’inclinais à croire que Jeane pouvait m’aimer encore autant que je l’aimais, que ses coquetteries envers San-Privato étaient feintes, qu’elle voulait ainsi se venger de mon inconstance ; mais aujourd’hui j’en ai la preuve : ce qui était feint, c’était l’attachement qu’elle semblait me témoigner, même avant l’arrivée d’Albert au Morillon. J’étais riche… Jeane est pauvre ! Elle voulait, en m’épousant, faire un bon mariage, voilà tout. Triple sot que j’étais, de n’avoir jamais seulement soupçonné cette bassesse ! Vive la vie de Paris ! elle dessèche le cœur, mais nous ouvre l’esprit ! Jeane, je te méprise, je te hais ! Tu aurais pu peut-être encore changer ma destinée ; elle s’accomplira jusqu’au bout… Malheur à toi, Jeane !
Un moment de silence avait suivi cette exclamation désespérée de Charles Delmare : « Misère de moi ! ma fille est perdue ! »
La signification de ces paroles acquérait, dans les circonstances actuelles, une telle gravité, que le père et la mère de Maurice demeurèrent d’abord muets de stupeur, tandis que Charles Delmare s’écria indigné, s’adressant à M. Dumirail :
— Ah ! votre conduite est odieuse, est inexcusable, monsieur. Vous avez manqué à tous vos devoirs de tuteur, de parent et d’honnête homme ! Vous avez abandonné une malheureuse enfant au caprice de sa volonté du moment en lui permettant de vous quitter, alors qu’elle était confiée à vos soins, à votre honneur !
— Eh ! monsieur, cela s’est passé avant mon arrivée à Paris. Ma femme, en mon absence, n’a pu s’opposer à l’opiniâtre résolution de notre nièce.
— Ah ! madame, madame, — reprit Charles Delmare d’un ton de reproche écrasant, — j’avais à vos yeux démasqué San-Privato en vous dévoilant la trame ourdie par lui contre Maurice et contre Jeane ; je vous avais appris qu’il la poursuivait d’un amour pervers, et vous la livrez à cet homme de qui les machinations vous épouvantaient. C’est affreux, madame ! Un jour, vous rendrez compte à Dieu des malheurs que votre faiblesse ou votre imprudence aura causés !
— Hélas ! pardon, pardon ! — murmura madame Dumirail accablée des reproches de Charles Delmare. — Aigrie par le chagrin, j’ai montré, je l’avoue, trop de vivacité envers Jeane ; sa fierté s’est révoltée. J’ai tardivement regretté mes torts ; en vain j’ai supplié ma nièce de ne pas nous quitter, mes prières ont été vaines.
— Monsieur, — reprit d’une voix altérée M. Dumirail sortant de sa stupeur et parlant à Charles Delmare, — je ne sais quelle fatalité pèse sur notre famille ! Vous avez tout à l’heure prononcé des paroles… oh ! des paroles bien graves…
Puis, portant ses deux mains à son front, M. Dumirail murmura :
— Mon Dieu !… des esprits plus fermes que le mien ne résisteraient pas à tant de secousses ; c’est trop, c’est trop pour un seul jour !
Et, se reprenant, tandis que Charles Delmare, de plus en plus pâle et agité, semblait hésiter devant une résolution suprême, M. Dumirail ajouta :
— Oui, vous avez tout à l’heure, monsieur, prononcé des paroles bien graves ! Si par malheur elles étaient vraies, notre famille serait flétrie d’une honte nouvelle, et alors, monsieur, de quel droit nous accuseriez-vous ? Ne serions-nous donc pas dégagés de toute responsabilité envers une jeune personne que nous avions crue jusqu’ici la fille de mon infortuné frère, tandis qu’elle ne serait, en réalité, pour nous qu’une étrangère ?
— Une étrangère ! — s’écria Charles Delmare éclatant d’indignation ; — Jeane pour vous une étrangère ! elle qui vous chérissait comme la plus tendre des filles ! elle qui, par ses riantes vertus, charmait votre vieillesse ! elle qui, en partageant l’amour de Maurice, assurait à jamais son bonheur et le vôtre, si votre funeste orgueil n’avait détruit cet heureux avenir !
Et Charles Delmare poursuivit avec un geste de malédiction :
— Ah ! qu’à jamais retombent sur vous votre ingratitude et votre criminel abandon de l’orpheline confiée à vos soins ! Cet abandon lève mes derniers scrupules. Je rentre dans mes droits, sachez-le donc… Elle m’appartient désormais, celle qui n’est plus pour vous qu’une étrangère ! Elle est à moi, l’orpheline que vous avez livrée à un monstre d’astuce et de perversité. Oui, Jeane est l’enfant de l’adultère !… Jeane est ma fille… Contre San-Privato, je saurai la défendre, au nom de ma paternité !
M. et madame Dumirail, ne pouvant plus douter de ce qu’ils regardaient comme une nouvelle honte pour leur famille, gardaient un morne silence ; Maurice, partagé entre la douleur que lui causait le départ de Jeane et la jalousie qu’il ressentait contre San-Privato, murmurait tout bas :
— Il faudra pourtant que je me venge d’elle ou de lui !
— Oui, Jeane est ma fille ! — reprit Charles Delmare avec une amertume et une indignation croissantes ; — soyez maudits ! soyez punis ! vous tous qui avez perdu mon enfant ! Soyez maudit, monsieur Dumirail ! votre ambition insensée a été la source de tout le mal. Et vous, madame, soyez maudite ! votre injustice a révolté la fierté de Jeane, votre faiblesse ou votre insouciance coupable n’a mis aucun obstacle à son départ ! Soyez maudit, Maurice ! vous que j’aimais tant, parce que ma fille vous aimait ; vous que j’ai aujourd’hui sauvé de la mort, soyez maudit !… Jeane vous avait donné son cœur, sa foi, sa vie !… À son pur et vaillant amour, vous avez préféré les feintes caresses d’une prostituée qui vous bafouait, en attendant l’heure de vous faire égorger…
— Que dit-il ? — s’écria Maurice abasourdi des paroles de Charles Delmare, qui continuait ainsi :
— Oui, malheur à vous, Maurice ! si votre abjecte inconstance a, comme je le crains, brisé tous les ressorts généreux de l’âme de ma fille ! Elle ne vivra peut-être que pour le mal, elle qui n’aurait vécu que pour le bien !… Ah ! si le ciel vengeur châtie mon adultère jusque dans mon enfant, — ajouta Charles Delmare en se tournant vers M. et madame Dumirail, — vous qui avez indignement abandonné l’orpheline confiée à vos soins, vous serez châtiés dans votre fils !
Charles Delmare sortit précipitamment, laissant Maurice, son père et sa mère accablés sous le poids des imprécations prophétiques qu’ils venaient d’entendre.