‹ Les Fils de familleChapitre 84 sur 108 · Partie II · 13

Partie II · 13

M. et madame Dumirail, encore frémissants des sinistres prédictions dont leur ancien ami venait de les menacer, se regardaient avec un muet accablement.

Maurice se remémorait ces étranges paroles de Charles Delmare, selon lesquelles, lui, Maurice, était dupe d’une courtisane qui l’avait bafoué en attendant l’heure de le faire égorger. En cherchant à pénétrer le sens mystérieux de ces paroles, il se rappelait aussi que Charles Delmare affirmait l’avoir sauvé le jour même d’un péril de mort. Cette affirmation l’étonna d’abord, en cela qu’il lui revint à la pensée que M. d’Otremont, l’ayant pour la seconde fois désarmé, lui dit avec une parfaite courtoisie en lui tendant la main :

— Nous avons à nous reprocher des torts réciproques. L’animation d’un souper diminue de beaucoup la gravité de ces torts. Si vous regrettez votre vivacité, je regretterai la mienne.

Cette loyale proposition, acceptée par les témoins des deux adversaires, avait mis fin au combat ; mais Maurice se souvint qu’alors Charles Delmare avait échangé avec M. d’Otremont quelques paroles témoignant d’une ancienne et étroite intimité ; aussi, en rapprochant ces divers incidents et en songeant surtout qu’il avait provoqué M. d’Otremont, pour ainsi dire, à l’instigation d’Antoinette, Maurice, agité de vagues soupçons, commença de pressentir la réalité de la trame ourdie contre lui ; mais, par une contradiction moins étrange qu’elle ne le paraît, sa passion sensuelle pour madame de Hansfeld, loin de s’apaiser ensuite de ces doutes odieux, s’irrita davantage et s’augmenta, si cela se peut dire, des ressentiments que lui causait l’inconstance de Jeane, qu’il croyait éprise de San-Privato ; il eût été trop cruel pour l’amour-propre de Maurice de perdre à la fois sa maîtresse et sa fiancée.

M. et madame Dumirail, ignorant le sujet des réflexions de leur fils, et le croyant encore, ainsi qu’ils l’étaient eux-mêmes, sous l’impression des sinistres prophéties de Charles Delmare, se consultèrent du regard, et, après un moment de recueillement, M. Dumirail reprit d’un ton grave et tendre :

— Mon fils, tu as entendu tout à l’heure les funestes prédictions d’un homme que nous avons pendant longtemps dû croire notre meilleur ami ; lui-même nous a tout à l’heure révélé la cause de l’affection qu’il nous témoignait. Il voulait, en s’introduisant dans notre intimité, se rapprocher de sa fille… puisque le malheur a voulu, pour la honte et le deuil de notre famille, que M. Delmare ait tué en duel mon frère Ernest, et que Jeane, au lieu d’être véritablement notre nièce, soit le fruit d’un amour adultère. Cette dernière révélation diminuera sans doute les regrets que t’inspire l’inconstance de celle qui fut ta fiancée.

— J’ai trop de dignité, mon père, pour jamais regretter Jeane.

— Elle ne mérite, en effet, que ton oubli ; notre tendresse saura suppléer à l’affection qui te manque, et, plus tard, un autre mariage comblera sans doute tes vœux et les nôtres, car, j’en suis certain, les odieuses prophéties auxquelles je faisais allusion tout à l’heure seront démenties par nous, comme par toi, Maurice. Non, nous ne serons pas, ainsi que l’a dit M. Delmare, punis dans notre fils !

— Ah ! mon père, gardez-vous de le croire !

— Cette assurance de ta part nous donne bon et ferme espoir dans l’avenir, cher enfant ! — ajouta madame Dumirail ; — je parle de l’avenir, parce que nous devons tous oublier le passé ; tous, nous avons eu nos torts…

— Toi seule exceptée, bonne et chère femme ! — reprit affectueusement M. Dumirail. — Ton rare bon sens, ta sollicitude maternelle prévoyaient ce que mon aveuglement me cachait, et…

— Pardon, mon ami, nous sommes convenus d’oublier le passé. Il est triste, il est pénible pour tous, et, quoique ton indulgence les nie, j’ai eu mes torts. Confessons-nous donc à nous-mêmes nos erreurs en toute sincérité d’âme. Regrettons-les, qu’elles nous soient un enseignement ; mais, encore une fois, parlons seulement de l’avenir.

— Soit, chère Julie, — reprit M. Dumirail observant attentivement Maurice, qui restait muet et profondément préoccupé ; — j’approuve complétement tes paroles : que ceux d’entre nous qui ont des torts à se reprocher se les confessent et y trouvent un enseignement pour l’avenir. Cet avenir est pour nous tout tracé. Retourner au plus tôt dans notre chère retraite, d’où nous n’aurions jamais dû sortir, ne plus là quitter jamais et y vivre comme en ce bon temps où tu disais, cher enfant : « Laboureur je suis né, laboureur je mourrai… » T’en souviens-tu ?

— Oui, mon père ; mais alors… mais alors…

— Achève, pas de réticence… soyons sincères !

— Eh bien ! mon père, en ce temps dont il est question, je ne me sentais pas entraîné vers une nouvelle carrière par une vocation que tu as éveillée, favorisée de tout ton pouvoir, et qui, grâce à tes encouragements, est maintenant devenue invincible…

— Mon fils…

— J’ai dit invincible, je maintiens l’expression, mon père, et, une fois pour toutes, je le déclare, afin de couper court à de nouvelles et inutiles instances, jamais je ne redeviendrai cultivateur. Donc, ainsi que l’a dit ma bonne mère, ne parlons plus d’un passé qui ne peut renaître. Quant au présent, je me permettrai de t’exposer sincèrement tout à l’heure ce que j’attends de ton affection et de ton équité.

Ces paroles de leur fils, prononcées d’une voix ferme et nette, accompagnées d’un regard assuré, surprirent autant qu’elles affligèrent M. et madame Dumirail. Ils avaient cru faire preuve d’une longanimité irrésistible en épargnant à Maurice non-seulement les reproches, mais jusqu’à l’ombre d’une allusion à ses désordres, comptant que, touché de tant de généreuse clémence, pénétré de repentir, il n’hésiterait pas un instant à retourner au Morillon. Leur déconvenue fut extrême. Ils commencèrent d’entrevoir avec frayeur que les aveux échappés la veille à son ivresse n’étaient pas des insanités d’esprit causées par l’excitation du vin, mais trahissaient au vrai, sauf la brutalité de la forme, le fond de l’âme de Maurice.

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