Partie II · 14
M. Dumirail, après un premier mouvement de douloureux étonnement, se rassura, en songeant à la puissance de l’autorité paternelle, jusqu’alors si respectée de son fils, et, jetant à sa femme un regard qui semblait dire : « Ne crains rien, j’ai l’habitude d’être obéi, » il reprit :
— Mon ami, ta vocation pour la carrière diplomatique est, dis-tu, irrésistible ?
— Oui, mon père.
— Notre entretien est grave, ne l’oublie pas, mon fils ; or, ce que tu dis au sujet de ta prétendue vocation diplomatique n’est pas sérieux.
— Pardon…
— Cela n’est pas sérieux, je le répète, puisque, depuis ton séjour à Paris tu n’as pas mis les pieds chez M. de Morainville, et, de plus, je tairai, je veux taire les motifs qui t’ont, jusqu’ici, empêché de te présenter chez lui.
— Je te remercie, mon père, de ton indulgence ; je t’en sais gré surtout à toi, ma bonne mère, — ajouta Maurice d’une voix émue, faisant allusion à la pénible scène de la nuit. — De cette indulgence, je me montrerai digne… et, dès demain, je vous promets à tous deux de me rendre au bureau de M. de Morainville, et de m’efforcer de justifier tes espérances, mon père ; car permets-moi de te rappeler que j’ai cédé, uniquement cédé à tes instances, en me décidant à embrasser la carrière diplomatique.
— Cela est vrai ! — reprit M. Dumirail d’une voix grave et contenue ; — cette folle ambition que, pendant un moment, j’ai eue pour vous, mon fils, a été, de ma part, une de ces erreurs pour lesquelles votre indulgente mère réclamait tout à l’heure l’oubli. C’était à vous moins qu’à personne de m’adresser ce reproche ; mais je vous répondrai que mon excuse était le désir de vous voir parcourir une carrière honorable, et, dans ma confiance absolue en la solidité des principes où vous aviez été élevé par nous, je vous croyais incapable de faillir. Cette espérance a été déçue, malheureusement déçue… Instruit par l’expérience, je suis maintenant résolu, invinciblement résolu d’accomplir mon devoir de père en vous arrachant à une perte certaine, alors qu’il en est temps encore… Vous entendez, Maurice ?…
— Oui, mon père ; mais…
— En d’autres termes, demain, votre mère, moi et vous, nous quittons Paris, afin de retourner au Morillon.
— Permettez, mon père…
— Quant à votre prétendue vocation diplomatique, vous me ferez la grâce, une fois pour toutes, de n’en plus dire un mot, sinon je regarderais votre insistance, à ce sujet, comme une plaisanterie de la dernière inconvenance envers votre mère et envers moi.
— S’il en est ainsi, mon père…, — reprit à son tour Maurice avec l’expression d’une inflexible volonté, — s’il m’est interdit de vous exposer les raisons qui me font désirer de rester à Paris, je suis forcé de me borner à vous déclarer purement et simplement que je ne retournerai pas au Morillon.
— Vous y retournerez, cependant… dès demain…
— Je vous demande pardon, mon père, je resterai à Paris.
— Mon fils, vous quitterez Paris dès demain, c’est moi qui vous l’affirme.
— Non, mon père, non, cent fois non ! Je ne suis plus un enfant, je suis maître de mes actions.
— Vous osez entrer en révolte ouverte contre moi ?
— Mon ami, ne t’emporte pas ! — dit vivement madame Dumirail.
Puis, s’adressant à son fils :
— Mon enfant, après tout ce qui s’est passé ces jours-ci, peux-tu t’obstiner à rester à Paris !
— Eh ! ma mère, il ne fallait pas me faire quitter nos montagnes ! Je m’y plaisais, faute de points de comparaison ; mais, à cette heure que j’ai goûté de la vie de Paris, le séjour de la campagne me serait insupportable.
— Quoi ! mon enfant, ce séjour, nous le partagerions avec toi et il te serait insupportable ?
— Mon Dieu, ma mère, je suis arrivé à un âge où l’affection de nos parents n’est pas tout dans la vie ! Et, d’ailleurs, si tu tiens à ne pas te séparer de moi, que ne continues-tu d’habiter Paris, ainsi que mon père ? N’était-ce pas là votre premier projet ? Est-ce donc ma faute à moi si vous ne voulez plus aujourd’hui ce que vous vouliez hier ? Dois-je être la victime de vos incroyables indécisions ?
— C’est vous, vous, qui osez nous accuser ? — s’écria M. Dumirail cédant à une colère croissante.
Mais sa femme, l’interrompant d’un geste et s’adressant à Maurice, de sa voix la plus caressante, la plus tendrement persuasive :
— Voyons, mon enfant, parlons raison. Tu veux rester à Paris ?… Et moi, je te prie, je te conjure de n’y pas rester, afin de ne pas te séparer de nous. À cela, toi, tu réponds : « Eh bien ! demeurez à Paris avec moi. » Je conçois cette réponse ; mais pourtant, si je te dis, si je te prouve que, pour mille raisons, le séjour de Paris m’est contraire, à moi, qu’il m’est funeste, qu’il me deviendrait peut-être mortel… car, enfin, je ne veux certainement pas t’inquiéter, mon enfant ; mais vois donc combien, en si peu de temps, j’ai déjà changé. Mon Dieu ! je sais que tu me reprocheras de m’alarmer sans raison à ton sujet, de me créer des fantômes, de m’exagérer outre mesure les dangers que tu peux courir à Paris. D’accord, j’avoue ma faiblesse ; mais du moins aies-en pitié, excuse-la, cette faiblesse, puisqu’elle n’est que l’exagération de ma tendresse pour toi. En un mot, que veux-tu que je te dise ? — ajouta madame Dumirail voyant avec une douleur croissante l’impassibilité de son fils. — Il me serait impossible de vivre loin de toi, tu le sais. Comment alors pourrais-tu avoir le triste courage de m’obliger à rester à Paris en y restant toi-même ? Mais figure-toi donc que je n’aurais pas un instant de repos ! Je vivrais dans des transes, dans des anxiétés continuelles : ma santé n’y résisterait pas ; non, je le sens bien, moi, je ne résisterais pas à tant de secousses, à tant d’angoisses ; je mourrais à la peine, et avant peu de temps, mon pauvre enfant, tu porterais mon deuil !
L’excellente mère, se souvenant que déjà, par une allusion à sa fin prochaine, elle avait profondément ému son fils, comptait encore, hélas ! le toucher, l’attendrir par le même moyen… mais elle comptait sans l’orgie de la veille, où Maurice, ainsi que ses compagnons de table, avait si gaiement applaudi à des historiettes parricides, et il n’en était déjà plus à sentir ses yeux devenir humides et à frémir à la seule pensée de conduire au cimetière le cercueil maternel.
Il taxa donc mentalement les paroles de sa mère d’exagération et lui répondit froidement et l’œil sec :
— Ces alarmes, ces chagrins que tu redoutes, moi seul pourrais les causer ; ne crains donc rien, puisque je te promets de me bien conduire.
— Mais cette promesse, tu ne pourras la tenir, malheureux enfant ! — reprit en pleurant madame Dumirail, voyant la pensée de sa mort laisser son fils insensible, et commençant dès lors à désespérer de lui ; — ta promesse, tu ne la tiendras pas, tu es trop faible ! Non-seulement tu nous échappes, mais tu ne t’appartiens plus à toi-même. J’ai bien compris ce que tu voulais dire en parlant d’affection autre que la nôtre : tu voulais parler de ta madame de Hansfeld, de cette horrible créature qui te domine, fait de toi ce qu’elle veut et nous fera tous mourir de chagrin, moi la première ! entends-tu, Maurice, moi la première ! Peut-être te consoleras-tu bien vite de ma mort ; mais cette indigne femme aura…
— De grâce, ma mère, assez sur ce sujet…
— Non, ce n’est pas assez ! — s’écria M. Dumirail d’une voix éclatante et ne pouvant contenir davantage sa douloureuse indignation ; — non, ce n’est pas assez, misérable fou ! dupe aveugle ! stupide victime ! Savez-vous ce que cette femme attendait de ce duel qui a trompé ses sinistres espérances ?… Elle attendait votre mort.
— Ma mort ?
— Savez-vous ce que c’est que cette prétendue baronne ?… C’est une vile courtisane !
— C’est faux, mon père, c’est faux ! madame de Hansfeld…
— Est entretenue par l’ambassadeur de Naples ! — reprit M. Dumirail dominant la voix de son fils ; — et, de plus, cette femme est la maîtresse de San-Privato !
— Antoinette ! — s’écria Maurice accablé par ces révélations successives, qui confirmaient ses vagues et récents soupçons, un moment oubliés.
Puis il répéta, en proie à une sorte de vertige, de rage et de terreur :
— Antoinette ! maîtresse d’Albert ?
— Oui, malheureuse dupe ! Apprenez donc que cette femme, qui vous poussait à ce duel où vous deviez être tué, était l’instrument de votre cousin San-Privato ; après vous, il devenait l’héritier de nos biens. Comprenez-vous maintenant ?
— Mon Dieu ! — murmura Maurice portant à son front ses poings crispés, — il me semble que je deviens fou…
— Mon ami, prends garde, — dit à voix basse madame Dumirail à son mari, effrayée du douloureux abattement de Maurice, — prends garde !… ne l’accable pas ainsi coup sur coup…
— Ne crains rien, la leçon sera terrible, mais salutaire, — répondit à demi-voix M. Dumirail.
Et il ajouta tout haut :
— Sachez donc toute la vérité, insensé que vous êtes ! alors vous tremblerez, alors vous vous repentirez. La vérité, la voici : M. Delmare, jadis l’ami intime de M. d’Otremont, est allé ce matin le trouver ; il lui a dévoilé la trame dont vous deviez être victime. Votre adversaire, révolté du rôle odieux qu’il jouait à son insu dans cette sanglante machination, a promis à M. Delmare de ménager votre vie ; il a tenu parole ! Voilà pourquoi il s’est contenté de vous désarmer deux fois, au lieu de vous tuer.
— Je suis anéanti ! Impossible de nier l’évidence, elle m’écrase, malheur à moi ! Oh ! Antoinette, Antoinette, c’est horrible, c’est infâme ! tout me manque à la fois, mon cœur se brise. Oh ! que je souffre ! — balbutia Maurice vaincu par l’émotion, par la douleur.
Il chancela, tomba dans un fauteuil, cacha son visage entre ses mains, tandis qu’échangeant avec sa femme un regard de suprême espoir, M. Dumirail reprenait d’un ton moins sévère :
— Voilà donc, malheureux enfant, voilà donc la femme à qui vous avez sacrifié votre fiancée, à qui vous avez sacrifié votre mère, votre père, votre avenir ! Voilà donc la femme qui, seule, vous retient à Paris et pour laquelle vous avez sans doute contracté des dettes usuraires. Oui, pour cette courtisane qui, dans une nuit d’orgie, vous provoquait à un duel où vous deviez trouver la mort, vous voulez…
M. Dumirail s’interrompit soudain à l’aspect effrayant de Maurice, qui, bondissant du siége où il venait de tomber anéanti, abaissa ses mains qui cachaient son visage, alors d’une pâleur livide, sillonné de larmes et empreint d’une telle expression de rage, de haine et d’ardeur de vengeance, que, le voyant se diriger vers la porte, M. Dumirail, cédant à un mouvement instinctif, s’élança et, barrant le passage à son fils, il lui dit :
— Où allez-vous ?
— Où je vais ? — reprit Maurice, presque égaré, poussant un éclat de rire féroce. — Ah ! ah ! ah ! où je vais ! Je vais rendre une petite visite à cette chère Antoinette, à ce cher Albert. Ils voulaient du sang, il y aura du sang !
— Mon fils, vous ne sortirez pas ! — reprit M. Dumirail, épouvanté des paroles et de l’expression des traits de Maurice, et lui barrant toujours le passage, tandis que madame Dumirail, éperdue, se dressant sur son séant, les mains jointes, s’écriait avec terreur :
— Mon ami, retiens-le, il va chez cette femme. Jésus, mon Dieu ! il arrivera quelque malheur…
— Mon père ! — reprit Maurice, plus calme, et par cela même plus effrayant, — laissez-moi passer…
— Où allez-vous ?
— Que vous importe ?
— Vous ne sortirez pas…
— Je vous prie, je vous supplie de me laisser passer.
— Non !
— Décidément, mon père, vous ne voulez pas ?…
— Non, non…
— Tenez, — reprit Maurice avec effort, — je vous le demande, autant pour vous que pour moi ; n’essayez pas de m’empêcher de sortir, ne me poussez pas à bout ! Je vous dis, mon père, de ne pas me pousser à bout…
— Mon fils, mon fils ! — murmura madame Dumirail sanglotant et défaillante, renversée sur ses oreillers, — tu es donc sans pitié ? tu veux donc me faire mourir de chagrin ?
— Malheureux ! entendez-vous votre mère ?…
— Je n’entends rien, je n’écoute rien ! — cria Maurice hors de lui, frappant du pied avec furie et s’approchant si près de son père, que leurs poitrines se touchaient : — ôtez-vous de là.
— Misérable ! oserais-tu porter la main sur moi ?
— J’ai l’enfer dans l’âme ! je me sens capable de tout. Prenez garde ! — murmura Maurice les poings crispés. — Une dernière fois, oui ou non, voulez-vous vous ôter de là ?
— Touche-moi donc ! — s’écria M. Dumirail, aussi pâle que son fils, et le regardant en face en croisant ses bras sur sa poitrine. — Tu as, cette nuit, dans ton ivresse, renversé ta mère à tes pieds ; maintenant, frappe ton père, si tu l’oses !
— Vous l’aurez voulu, — s’écria Maurice hors de lui, et s’apprêtant à saisir par les épaules M. Dumirail, qu’il dominait de toute la tête.
Mais ce malheureux, rencontrant les regards de son père, recule devant l’abominable violence qu’il allait commettre ; puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, il se précipite vers la fenêtre, l’ouvre, et, cet entresol étant très-peu élevé, il enjambe la barre d’appui de la croisée, se suspend ensuite de ses deux mains à cette traverse, se laisse glisser dans la cour de l’hôtel et disparaît. Cette évasion, aussi brusque qu’imprévue, ne pouvait être prévenue par M. Dumirail. Il reste stupéfait ; bientôt il est rappelé à lui par un gémissement douloureux de madame Dumirail, qui, brisée par de si vives émotions, perdait connaissance en murmurant :
— Notre fils n’a plus la tête à lui. Il est capable de vouloir tuer cette femme et Albert ; malheur à nous ! M. Delmare l’a prédit… Nous serons punis dans notre fils ; à tant de chagrins je ne survivrai pas !
— Josette, Josette !… — crie M. Dumirail, appelant la servante et sonnant à tout rompre. — Courez chercher le médecin, ma femme se trouve mal…