‹ Les Fils de familleChapitre 86 sur 108 · Partie II · 15

Partie II · 15

Madame de Hansfeld était seule dans son boudoir ; ses traits charmants, alors assombris, exprimaient une angoisse profonde ; ses larmes, doublant l’éclat de ses grands yeux noirs, coulaient lentement sur ses joues pâlies, et elle se disait :

— Pour la première fois, la jalousie m’a mordu au cœur ! Oui, lorsque, hier, San-Privato triomphant me racontait ses espérances, que dis-je ? la certitude de son succès, mon Dieu, combien j’ai souffert ! Pourvu qu’il n’ait pas deviné ma douleur. Il me mépriserait ! Je ne serais plus à ses yeux la femme forte qu’il me croit, la femme dévouée jusqu’au meurtre, s’il l’ordonnait ! Quelle est donc l’infernale puissance de cet homme ? Comment s’est-il emparé de moi-même, à ce point que sa volonté s’est substituée à la mienne, son être au mien ?… Je ne pense, je n’agis, je ne vis plus que par lui et pour lui ! De cette domination effrayante, quelle est la cause ?… Quelle est la cause ? Ah ! je le sens : c’est la crainte de me voir délaissée par San-Privato ! Dieu me damne ! il lui suffirait, je crois, de cette menace : « Tu ne me verras plus ! » pour me rendre parricide, si j’avais mon père ou ma mère. Il rougit de son amour pour moi, il le nie hautement, exige que nous paraissions étrangers l’un à l’autre. Tant d’humiliations me navrent ; mais j’obéis… Il m’a dit : « Provoque, séduis ce niais jouvenceau… » puis il m’a fait entendre… car il ne se compromet jamais, oh non ! il m’a fait entendre que, si ce Dumirail était tué, il hériterait, lui, San-Privato, des biens de la famille ; j’ai tout fait pour qu’il fût tué ! Cependant je n’avais d’autre haine que celle de San-Privato contre lui. Mais Richard, ce matin, l’a épargné. Est-ce générosité ou pénétration ?… A-t-il deviné qu’à son insu il allait devenir l’instrument de mes desseins ? Peu importe, je nierai et j’obéirai aux autres ordres de mon maître. Je vaincrai de nouveau la répugnance que ce Maurice m’inspire, non qu’il ne soit beau ; mais je ressens de l’aversion pour lui uniquement parce qu’il n’est pas San-Privato. Ah ! ce que je ne pourrai vaincre, je le sens là au cœur, où je souffre tant, c’est la jalousie ! Pour la première fois, je l’éprouve, cette sensation poignante, acérée, qui blesse à vif chaque fibre du cœur ; oui, jusqu’ici, je ne jalousais pas les maîtresses de San-Privato, je les méprisais, je les raillais avec lui. Je me sentais à ses yeux supérieure à elles, et par la beauté et par tout ce qui lui plaisait en moi. D’où vient donc que, seule, seule, cette Jeane m’inspire tant de jalousie, tant de haine ? Certes, cette fille est belle, bien belle, d’une beauté autre que la mienne. Je suis brune, elle est blonde ; mais je peux soutenir la comparaison avec elle ; et, de plus, San-Privato dit qu’elle est sotte ; c’est faux, il ment, elle n’est pas sotte, j’en suis certaine, et cependant je ne l’ai vue qu’une fois, lorsque je suis allée lui enlever Maurice ; mais nos regards se sont rencontrés. Ah ! quel regard que celui de cette charmante fille ! quels yeux bleus ! Et elle serait sotte avec ces yeux-là ?… Non, mille fois non ! San-Privatoment ! Pourquoi San-Privato me trompe-t-il à ce sujet ? Est-ce afin d’endormir ma jalousie ? Erreur, il ne croit pas, il ne doit pas croire que je suis jalouse. Il ne veut pas que je le sois, et, jusqu’ici jamais je ne l’ai été. Pourquoi donc, seule, cette Jeane m’inspire-t-elle ce sentiment ? Et ce n’est pas seulement de la jalousie que j’éprouve ; un invincible pressentiment m’avertit que cette Jeane sera funeste à San-Privato, qu’elle sera son mauvais ange ; oui, cela, je le pense, et, mieux encore, je le sens ! oui, cette sensation est réelle, est profonde ; je n’ai aucun intérêt à m’abuser moi-même. Si je disais ceci à San-Privato, il pourrait croire que c’est une ruse ou une comédie de femme jalouse ; mais je n’oserai jamais lui parler d’un tel ressentiment, c’est à moi-même, à moi seule que je dis cela ; mes alarmes sont donc sincères. Ah ! fille maudite, blonde aux yeux bleus, malheur à toi si jamais…

Madame de Hansfeld, s’interrompant, appuya fortement ses deux mains sur son cœur et murmura :

— Mon cœur se brise ! mon cœur se brise !

Et, de nouveau, ses larmes inondaient ses joues, lorsque, soudain, elle prête l’oreille à un bruit de pas précipités, amortis par l’épaisseur des tapis. La porte de son boudoir s’ouvre violemment, et Maurice apparaît aux yeux d’Antoinette. Maurice, livide, les traits bouleversés par la rage et par la haine, s’arrêta au seuil du boudoir de madame de Hansfeld, et s’écria d’une voix strangulée :

— Infâme, j’étais ton jouet, ta victime ! Tu voulais me faire tuer !…

— Maurice !… Il vit… je le revois !… Séchez-vous, mes pleurs ! Soyez béni, mon Dieu !… s’écria Antoinette, feignant de n’avoir pas entendu les paroles écrasantes du jeune homme ; et, tombant agenouillée sur le tapis d’hermine de son boudoir, dans une attitude de prière, elle joignit les mains en levant vers le plafond son adorable visage, pâli par la douleur et ruisselant de larmes. Puis, d’un bond, s’élançant au cou de Maurice, elle le serra dans ses bras, et d’une voix entrecoupée de sanglots de joie :

— Maurice ! mon intrépide amant ! mon héros ! toi qui t’es vaillamment battu pour moi, te voilà, je t’ai près de moi, je n’ai plus peur de mourir, car je ne t’aurais pas survécu… va !… Mais te voilà, c’est toi ! Pardonne mes larmes, pardonne ma pâleur ; vois comme je suis pâle, bien pâle, n’est-ce pas ? Peut-être tu me trouves enlaidie par le chagrin ? Hélas ! ce n’est pas ma faute, mon Dieu ! Si tu savais, j’ai tant pleuré depuis cette nuit, tant pleuré depuis que je suis revenue ici à moitié folle, la tête perdue de frayeur et…

Madame de Hansfeld s’interrompt, porte ses mains à son front comme si la joie lui causait un moment d’égarement, et elle ajoute, en se détachant des bras de Maurice et le contemplant d’un œil hagard :

— Maurice, tu restes muet, effrayant. Est-ce toi… dis, mon amant… est-ce toi ? Si ce n’est toi, c’est donc ton spectre ? Cette figure livide, immobile, qui est là devant mes yeux, ce n’est pas toi, c’est ton spectre. Oui, oui, il vient m’annoncer ta mort…

Et, poussant un cri déchirant, Antoinette tombe sur le sofa de son boudoir en murmurant d’une voix défaillante :

— Ils l’ont tué, mon Maurice ! ils ont tué mon amant ! je n’ai plus qu’à mourir !

Et l’adroite comédienne, s’arrangeant dans une pose pleine de grâce et de volupté, cacha son visage entre ses mains et feignit de perdre connaissance.

Un homme même plus expérimenté que Maurice eût été, comme lui, dupe de la tragi-comédie habilement improvisée par madame de Hansfeld. Devinant, aux premiers mots du jeune homme et à l’aspect de sa physionomie menaçante, qu’il savait tout, elle avait soudain et avec une rare présence d’esprit utilisé, au profit d’une tromperie nouvelle, les larmes que venait de lui arracher la jalousie dont elle était possédée au sujet de Jeane. Ainsi Maurice fut et devait être dupe de l’adroit manége d’Antoinette. Il se présentait à l’improviste chez elle, la trouvait pleurant de vraies larmes, pâlie par de véritables angoisses ; ces larmes, cette pâleur, elle les attribuait à l’anxiété où l’avait jetée la pensée du péril que courait Maurice en se battant pour elle. Enfin, elle feignait un moment de délire causé par la joie saisissante de revoir son amant sain et sauf. Tout cela, nous le répétons, eût paru probable et acceptable à tout autre que Maurice, et fut donc accepté par lui sans réserve, en raison de la parfaite vraisemblance des faits ; puis, parce que nous sommes toujours d’autant plus enclins à certaines croyances qu’elles caressent davantage notre orgueil, cicatrisent les blessures de notre amour-propre, ou nous rassurent sur la valeur de certaines affections douteuses, en nous persuadant qu’elles ne sont pas indignes de nous.

Madame de Hansfeld, à demi étendue sur son sofa, dans une attitude de voluptueux abandon, son beau sein soulevé par des battements précipités, sa tête charmante appuyée sur l’un de ses bras gracieusement replié, les yeux cachés par l’une de ses mains, examinait, à travers l’écartement de ses doigts, les traits de Maurice, et y lisait tour à tour l’apaisement de sa fureur, le regret douloureux d’avoir pu un instant odieusement soupçonner sa maîtresse, la joie ineffable de reconnaître son erreur, et enfin la certitude d’être plus que jamais adoré par Antoinette.

Ces diverses impressions de Maurice se résumèrent par ces mots, qu’il prononça d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Antoinette ! reviens à toi, pardonne-moi ; j’étais un misérable fou, mon Antoinette ; je crois en toi maintenant comme je croirais en Dieu, je suis à toi pour la vie…

Maurice, s’agenouillant au pied du sofa, prit l’une des mains de la jeune femme et la porta passionnément à ses lèvres.

— Qui me parle ? est-ce un songe ? — reprit d’une voix affaiblie madame de Hansfeld, semblant sortir peu à peu d’un profond assoupissement, rassembler ses esprits et renaître à la réalité. — Je ne me trompe pas, c’est sa voix, c’est lui, c’est bien lui ! mon cœur a tressailli. Il est donc vrai, tu as échappé à ce duel ? Ah ! la terreur de te perdre m’a prouvé que, sans toi, maintenant je ne saurais plus vivre !

— Antoinette, ange adoré !

— Tiens, vois-tu, Maurice, je t’aime trop, tu me tueras !

Le jour baissait ; Maurice, enivré, radieux, plus que jamais subissant l’empire de madame de Hansfeld et assis à ses côtés sur le sofa du boudoir, lui disait :

— À cette heure, j’aurai le courage de te faire un horrible aveu…

— Quel aveu ?

— Un aveu qui m’oppresse, qui pèse sur mon cœur comme le remords d’une action infâme !

— Ces paroles me surprennent profondément, mon Maurice ; je t’écoute.

— Eh bien, j’ai cru, oui, j’ai cru cela ; est-ce possible, mon Dieu ! j’ai cru que tu voulais me faire tuer par M. d’Otremont.

Et, répondant à un regard ébahi d’Antoinette, le jeune homme ajouta :

— Cela te confond ?… Oh ! attends… Ce n’est pas tout : tu étais en cela l’instrument de mon cousin San-Privato, qui, après ma mort, devenait l’héritier de mon père et de ma mère ; et, ainsi délivré de moi, son rival, il pouvait plus facilement séduire ma cousine Jeane. Enfin, j’ai cru…

— Achève, mon ami.

— Non, c’est trop stupide, trop lâche, trop ignoble !

— Il n’importe, achève, je l’exige.

— Soit ; ce sera l’expiation méritée de mon odieux aveuglement. J’ai cru encore que tu vivais des largesses de l’ambassadeur de Naples, et qu’enfin…

— Et qu’enfin… ?

— San-Privato était en secret ton amant.

— Est-ce tout ? — demanda madame de Hansfeld avec un demi-sourire de dégoût et une incroyable expression d’innocence ; — est-ce tout, mon ami ?

— C’est tout… Ah ! il faut que j’aie en toi, mon Antoinette, la confiance, l’estime que tu m’inspires. Il faut que j’aie une foi inébranlable dans mon amour et dans le tien pour que j’ose te faire de pareils aveux. Hélas ! ils devraient m’attirer tes mépris, ta haine peut-être ?

— Mon ami, — reprit madame de Hansfeld après un moment de recueillement, — je suis restée d’abord, pour ainsi dire, étourdie, suffoquée par l’énormité même de ces calomnies, encore plus insensées qu’elles ne sont infâmes, et dont il m’est impossible de comprendre le mobile ou le but, à moins de savoir qui les a propagées ou de qui tu les tiens.

— Je les tiens de mon père.

— Ton père ? je le croyais encore au Morillon ?

— Il est arrivé hier au soir.

— Comment a-t-il pu, étranger à Paris et aux personnes dont il est question, imaginer seulement de telles calomnies ?

— Elles lui ont été rapportées par un homme jadis à la mode et ruiné depuis longtemps. On l’appelait le beau Delmare ! Il a été autrefois intimement lié avec M. d’Otremont.

— Ah !… — reprit Antoinette semblant réfléchir. — Ce M. Delmare était autrefois intimement lié avec Richard d’Otremont ?

— Oui, et, après sa ruine, il est venu chercher une retraite dans nos montagnes du Jura. C’est ainsi que ma famille l’a connu. Il est peu à peu devenu, pour ainsi dire, notre mentor, à ma cousine et à moi.

— Ce M. Delmare est-il à Paris depuis longtemps ?

— Il y est venu récemment, et, ce matin, il m’a servi de témoin dans ce duel, où j’ai été, à ma honte, deux fois désarmé par M. d’Otremont ; mais…

— Tout s’explique ! — reprit vivement madame de Hansfeld interrompant Maurice. — Plus de doute, j’ai saisi le fil de ces ténébreuses diffamations. Richard d’Otremont, furieux contre moi parce que je t’ai préféré à lui, doit être le principal auteur de ces calomnies.

— En effet, lui seul peut…

— Peut avoir dit, je suppose, que je lui ai promis de l’écouter s’il te tuait en duel… Mais non, non, c’eût été par trop stupide ; quel aurait été mon but ? quel intérêt avais-je à ta mort, moi ?

— Et San-Privato, ma pauvre Antoinette ? — reprit Maurice avec un accent de commisération profonde pour l’innocente et immaculée victime de ces atroces calomnies. Tu oublies mon cousin San-Privato !

— Comment ?

— N’était-il pas, par ma mort, délivré d’un rival auprès de Jeane ? n’héritait-il pas un jour de mes parents ?

— Il est vrai, — reprit Antoinette avec un sourire de dédain. — J’oubliais que, selon cette véridique et surtout vraisemblable histoire, j’étais, n’est-ce pas, l’instrument de la jalousie et de la cupidité de San-Privato, lequel était, de plus, mon amant… je crois ?

— Oui, selon la calomnie, et, à ce sujet, Antoinette, dis-moi si… ?

— Maintenant, le motif de ces calomnies est à mes yeux de la dernière évidence, — reprit madame de Hansfeld après un nouveau moment de réflexion. — Richard d’Otremont avait seul intérêt à répandre ces bruits indignes. Il me hait autant qu’il hait M. San-Privato.

— De cette haine quelle est donc la cause ?

— Une ancienne rivalité. Tous deux s’occupaient de la marquise de Beaucastel. M. d’Otremont fut évincé. Jamais il n’a pardonné à M. San-Privato la préférence dont celui-ci a été l’objet.

— Ainsi, ma chère Antoinette, — dit Maurice avec une sorte d’allégement, — tu n’as jamais vu San-Privato ?

— Si fait.

— Ah ! — reprit Maurice tressaillant et légèrement assombri, — tu connais mon cousin ?

— Il m’a été autrefois présenté par l’ambassadeur de Naples.

— Ah ! — fit Maurice, de qui les traits s’assombrissaient davantage, — tu connais aussi l’ambassadeur de Naples ?

— C’est l’un de mes meilleurs, de mes plus vieux amis ; j’ai pour lui la tendresse, la vénération d’une fille envers son père, — répondit simplement Antoinette sans paraître remarquer la surprise et l’inquiétude croissantes de Maurice.

Puis elle ajouta :

— M. San-Privato, te disais-je, m’a été autrefois présenté par M. l’ambassadeur de Naples, dont il est le premier secrétaire. Il m’a été antipathique au premier abord ; je lui ai, je crois, causé la même impression, et, depuis, nous ne nous sommes jamais revus.

— Jamais, Antoinette ?

— Non.

— Je ne m’explique pas l’intérêt que M. d’Otremont avait à prétendre que San-Privato était ton…

— Était mon amant ?

— Oui.

— Un intérêt bien simple.

— Lequel, je te prie, Antoinette ?

— M. d’Otremont, en m’accusant d’être la maîtresse de M. San-Privato, ne donnait-il pas ainsi une ombre de vraisemblance à cette stupide invention, que je voulais te faire tuer par M. d’Otremont, pauvre cher Maurice, afin qu’après ta mort ton cousin devint l’héritier de tes parents. Comprends-tu maintenant la noirceur de cette invention diabolique ?

— C’est juste… On se perd, en vérité, dans le dédale de cette abominable calomnie, reprit Maurice.

Et, le front toujours assombri par un doute secret, il ajouta d’une voix embarrassée :

— Ainsi, Antoinette, tu n’as vu San-Privato qu’une fois !… et il t’inspire une vive répulsion ?

Madame de Hansfeld regarda fixement Maurice d’un air attristé, soupira, garda un moment le silence et reprit avec un sourire navrant :

— Mon ami, je crains qu’une fois de plus ne soit justifié le terrible axiome de Basile : « Calomnions, il en restera toujours quelque chose. »

— Que veux-tu dire ?

— Tu es jaloux de M. San-Privato.

— Moi ?… Grand Dieu ! quelle idée !

— Avoue-le.

— Je t’assure que non, mon Antoinette.

— Tu es jaloux, te dis-je !

— Non ; mais je…

— Mais tu serais heureux, très-heureux, n’est-ce pas, d’avoir une preuve éclatante de la fausseté de tes soupçons ?

— Oui, — reprit Maurice avec effort et rougissant ; — c’est vrai ; mais, je t’en conjure, pardonne-moi ce…

— Te pardonner, mon bien-aimé Maurice, te pardonner ? Ah ! c’est à genoux que je devrais te remercier de me donner cette occasion de te prouver la loyauté de mon amour. Béni soit Dieu ! il est une providence pour les cœurs sincères et fidèles ! — reprit madame de Hansfeld.

Et, ouvrant le tiroir d’une chiffonnière de bois de rose placée près du sofa, elle en tira une enveloppe décachetée, la donna au jeune homme en lui disant :

— Lis cela, mon ami.

Maurice prit l’enveloppe que lui offrait Antoinette et qui contenait un billet écrit par San-Privato et une lettre pliée.

Le billet d’Albert était ainsi conçu, Maurice lut à haute voix, d’après l’invitation d’Antoinette :

« J’ai l’honneur de vous envoyer ci-jointe une lettre que je reçois aujourd’hui par le courrier de M. l’ambassadeur ; il m’est impossible de vous la porter moi-même, selon le désir de Son Excellence, d’urgentes et nombreuses occupations me retenant à notre chancellerie ; j’aurais, sans cela, croyez-le, madame, saisi avec empressement cette occasion de mettre à vos pieds mes hommages, occasion qui m’est si rarement offerte, à mon grand regret, vous n’en pouvez douter, madame, non plus que du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« A. San-Privato. »

— J’ai reçu ce matin ce billet, ainsi que vous pouvez vous en assurer par la date, mon ami… Est-ce la lettre d’un amant à sa maîtresse ?

— Oh ! merci ! — s’écria Maurice avec l’accent d’un soulagement ineffable et n’éprouvant plus l’ombre d’un doute sur la sincérité de sa maîtresse. — Oh ! merci, Antoinette ! Si tu savais le…

— Mon ami, — dit madame de Hansfeld, — avant de me remercier, ou plutôt de te joindre à moi afin de rendre grâces à cette Providence des cœurs fidèles et sincères qui nous vient si à propos, lis, je te prie, cette autre lettre.

— Celle de l’ambassadeur ?

— Oui, celle du prince de Castel Nuovo, des largesses duquel je vis… — reprit Antoinette simulant une indignation contenue, — toujours selon la calomnie dont ton père s’est fait le complaisant écho.

— Antoinette, je te le jure, à cette infamie je n’ai jamais ajouté foi.

— Lis toujours, Maurice.

— Non, non, je semblerais douter de tes paroles. Ne m’as-tu pas tout à l’heure assuré que le prince…

— J’exige que tu lises cette lettre.

— À quoi bon, chère Antoinette ?

— Ne fût-ce que pour te prouver quelle confiance tu dois avoir dans les honnêtes propos que ton père se plaît à répéter. J’exige aussi que tu lises cette lettre au nom de mon honneur, qui ne doit pas être entaché du plus léger soupçon.

Maurice lut aussi à voix haute cette seconde lettre, ainsi conçue :

« Je ne vous écris aujourd’hui que quelques mots, ma chère enfant, afin de vous gronder de votre incroyable négligence à me répondre au sujet de ce placement sur les mines de soufre de Sicile. Mes gens d’affaires ont trouvé la spéculation excellente, et j’y ai affecté, d’après leur avis, environ quatre cent mille livres. Vous devriez employer ainsi vos économies, si vous en avez, et vous devez en avoir, car vous gérez votre fortune beaucoup mieux que je ne gère la mienne ; aussi je ne me mêle de vous conseiller en cette occurrence que parce que l’on m’assure que cette spéculation offre autant d’avantages que de sécurité. Je voudrais donc vous voir profiter de cette bonne occasion.

« Répondez-moi promptement, mon enfant, et croyez à la tendre affection d’un bon vieux papa qui baise au front sa chère et charmante fille.

« Votre affectionné,

« Castel-Nuovo. »

Le prince, en sexagénaire de bon goût, affectait une manière de paternité dans son commerce avec madame de Hansfeld, et, quoique toutes les dépenses de sa maison fussent splendidement défrayées par lui, il savait trop bien vivre pour écrire à Antoinette un mot touchant cette question.

La lettre précédente devait donc persuader Maurice qu’une sorte d’affection paternelle attachait uniquement l’ambassadeur à madame de Hansfeld.

— Eh bien ! avais-je tort de me refuser à lire ces lettres ? — dit le jeune homme à Antoinette dans l’expansion d’une confiance alors inaltérable. — À quoi ont-elles servi, ces lettres ? À confirmer la sincérité de tes paroles. Or n’avais-je pas une foi aveugle en toi, pauvre femme si indignement calomniée ? L’instinct du vrai ne te défendait-il pas au fond de mon âme contre ces calomnies encore plus audacieuses qu’elles ne sont infâmes ?

— Oui, leur audace me confond, leur audace surtout m’épouvante ! — reprit Antoinette simulant l’accablement. — Ainsi, je voulais te faire tuer par M. d’Otremont, ô mon bien-aimé Maurice ! Tu entres chez moi à l’improviste, tu me trouves pleurant et toute pâle des cruelles angoisses où me jetait la pensée des périls que tu courais ! M. San-Privato était, dit-on, mon amant, et je vivais des largesses, des honteuses largesses de M. l’ambassadeur de Naples. Le hasard fait que leurs lettres, à tous deux, me justifient.

— Oh ! assez, Antoinette, assez ! tant d’ignominies ne méritent que le dédain. C’est trop s’occuper de ces indignités.

— Ah ! mon ami, ne vous abusez pas, il y a là un danger, un grand danger ! — reprit en soupirant madame de Hansfeld, paraissant de plus en plus attristée. — Non, non, il ne faut pas les dédaigner, ces audacieux mensonges ! ils peuvent avoir pour nous de funestes résultats.

— Que dites-vous ? — reprit Maurice, surpris de la soudaine gravité de l’accent d’Antoinette. — Quoi ! ces absurdes mensonges… ?

— Ces absurdes mensonges, qui me traînent dans la boue, qui m’accusent des plus noires scélératesses, ont eu pour organes auprès de vous, Maurice, votre père, votre mère !… Ah ! ils sont bien heureux, ceux-là !… Constamment à vos côtés, ils exercent sur votre esprit, grâce à l’habitude et aux sentiments de famille, un empire que je n’exercerai jamais, moi ! Aussi, incessamment répétées par votre entourage, ces calomnies, qu’aujourd’hui vous méprisez, Maurice, vous détacheront peu à peu de mon affection, et, un jour, vous ne m’aimerez plus.

— Ne plus t’aimer, Antoinette ! est-ce possible ?

— Tout est possible à la haine, et vos parents me haïssent ; ils s’acharneront à me perdre à vos yeux. Hélas ! ils y réussiront, j’en ai le pressentiment.

Et, pleurant, madame de Hansfeld ajouta d’une voix plaintive :

— Mon Dieu ! quel mal ai-je donc fait à votre famille ?

— Me détacher de toi, mon adorée, y penses-tu ? Mais tu exagères follement l’influence de mes parents sur moi. Est-ce que je suis encore un enfant ? Est-ce que je n’ai pas ma volonté ? Est-ce que l’on me fait croire ce que… ?

— Hélas ! mon ami, n’avez-vous pas cru que moi, moi, grand Dieu ! je désirais votre mort ?

— Ah ! si un moment j’ai ajouté foi à cette infâme invention, j’ai bientôt maudit mon aveuglement passager !

— Vous oubliez, mon ami, que, s’il suffit d’un coup de poignard pour tuer le corps, il suffit souvent d’un mot pour tuer l’amour dans une âme délicate et tendre ! Ah ! si ma passion pour vous n’était pas si robuste, si vivace, si elle ne dominait pas tout en moi : orgueil, conscience, dignité, jamais je n’aurais voulu vous revoir après le doute affreux que vous avez conçu !

— Par pitié, Antoinette, ne dites pas cela ! Vous perdre, vous perdre ! cette supposition seule m’épouvante et me brise le cœur !

— Et pourtant, tel va être le but opiniâtrément poursuivi par vos parents, mon ami ; nous séparer en jetant la désaffection entre nous par tous les moyens possibles, sans reculer devant les plus odieuses inventions, ainsi qu’ils l’ont déjà fait.

— Oh ! ne crains rien pour l’avenir, ange idolâtré ! la leçon aura été cruelle, mais profitable.

— Qui sait ?

— Veux-tu une preuve de ce que j’avance ?

— Oh ! certes.

— Tu parlais tout à l’heure de l’empire de ma famille sur moi ; cet empire n’existe que dans ton imagination. Ainsi, par exemple, aujourd’hui, ne prétendait-on pas me faire quitter Paris, m’emmener dans le Jura ?

— Tu vois donc bien, — reprit madame de Hansfeld feignant une alarme croissante, — on veut nous séparer ! Tu résisteras aujourd’hui à cette tyrannie, parce que je t’ai convaincu de la fausseté des calomnies dont je suis victime ; mais, demain, on imaginera d’autres mensonges moins faciles à démentir, tu les croiras, et tu m’abandonneras…

— Antoinette, je te le jure, s’il me fallait opter entre ma famille et toi, mon choix ne serait pas douteux.

— Pauvre ami, ce sont là des mots !

— Mon Dieu ! que dire, que faire alors pour te convaincre ?

— Que veux-tu, Maurice ! j’avoue ma faiblesse : la seule pensée de te perdre suffirait à empoisonner mon amour ; je serais dans des entraves continuelles. Vivre au milieu de ces appréhensions incessantes, dis, quelle torture de tous les jours, de tous les instants ! Ah ! j’aimerais mieux, je crois…

— Achève.

— Oui, j’aimerais mieux, je crois, renoncer dès à présent à toi, que de toujours ainsi trembler de te perdre.

— Ah ! c’est affreux, ce que vous dites là ! — s’écria Maurice douloureusement affecté.

Il cacha par orgueil les larmes dont ses yeux se remplirent, et, portant ses deux mains à son visage :

— Laissez-moi, laissez-moi !

Mais bientôt madame de Hansfeld, l’enlaçant de ses bras, reprit d’une voix suppliante et passionnée :

— Pardon, Maurice, pardon, mon amant adoré !… Non, non, ma douleur, mes folles alarmes m’ont arraché un blasphème. Moi, renoncer volontairement à toi ! n’est-ce pas blasphémer notre amour ? Renoncer à toi ! est-ce que c’est possible ? Il me faudrait donc arracher de mes propres mains mon cœur de ma poitrine ? Nous séparer ! — reprit Antoinette en enlaçant Maurice d’une étreinte plus étroite encore, — nous séparer ! jamais !… Je défie le sort… je défie l’avenir !… Qu’ils viennent donc, tes parents, qu’ils osent donc essayer de t’enlever de mes bras, toi, mon amant, mon trésor, ma vie, mon âme !

— Ah ! tu m’aimes aussi passionnément que je t’aime !… — s’écria Maurice répondant à l’étreinte d’Antoinette. — Eh ! que m’importe ma famille ! Est-ce que sa tendresse m’a jamais causé l’enivrement où ton amour me plonge ? Mes parents !… eh ! leur affection a eu son temps. Je suis homme maintenant !…

— Tiens, Maurice bien-aimé, c’est cruel, ce que je vais dire là ! — reprit madame de Hansfeld attachant son regard noir et profond sur le jeune homme : — tes parents, maintenant, je les hais à la mort !…

— Ils t’ont calomniée si indignement, que je n’ai plus le droit de les défendre, — répondit Maurice en baissant les yeux et la voix altérée par le remords involontaire de ses exécrables paroles ; — tu leur rends haine pour haine.

— Ah ! ma haine contre eux ne vient pas seulement du mal qu’ils m’ont fait, de celui qu’ils veulent me faire, qu’ils me feront sans doute : je les hais de leur dureté, de leur égoïsme envers toi ; je les hais de la sujétion humiliante dans laquelle leur tyrannie te tient à ton âge, je les hais de leur révoltante avarice, eux, plus que millionnaires, qui te refusent ce qui, dans ta position de fortune, est le strict nécessaire ! Est-ce qu’en fait leur fortune ne t’est pas destinée ? ne t’appartiendra-t-elle pas un jour ? C’est ton bien, c’est donc de leur part méchanceté réfléchie que te refuser l’argent nécessaire à goûter les plaisirs de ton âge. Mais non, renfermés dans leur odieux égoïsme, ils se plaisent à te priver des plaisirs qu’ils ne peuvent éprouver ; leur sordide espoir est de ne te laisser leur opulent héritage qu’alors que tu seras trop vieux pour en jouir. Enfin, tes parents, je les hais surtout dans leur jalousie stupide et méchante à l’endroit de toute autre affection que la leur ! Ainsi veulent-ils nous désunir, nous, nous, si bien faits l’un pour l’autre ; nous, de qui la vie eût été si adorablement heureuse sans leurs persécutions !

— Ah ! ce n’est que trop vrai, Antoinette !

— Loin de moi, grand Dieu ! toute pensée qui serait presque un crime ; mais enfin, en songeant à tout ce que nous a déjà fait souffrir ta famille et aux chagrins qu’elle nous causera sans doute encore, il m’est permis, je crois, de regretter pour toi que, comme tant d’autres, tu ne sois pas resté orphelin dans ton enfance, et qu’à cette heure, maître de toi-même, tu ne jouisses entièrement de ta fortune et de ta liberté.

Madame de Hansfeld, en prononçant ces derniers mots, qui contenaient un vœu parricide habilement déguisé, madame de Hansfeld observait attentivement son amant.

Maurice ne frémit pas d’horreur ; il baissa les yeux, rougit et soupira.

Ce regard baissé, cette rougeur candide, ce soupir discret signifiaient à peu près ceci : « Que je sois maudit de Dieu et des hommes, s’il me vient à la pensée l’abominable et sacrilége désir de voir trépasser mes parents ! Qu’ils vivent longuement, malgré l’égoïsme, la dureté, la tyrannie, l’avarice dont ils font preuve à mon égard, et surtout malgré le jaloux acharnement dont ils poursuivent ma maîtresse et les calomnies infâmes dont ils tentent de la noircir, par cela seulement qu’elle m’aime, cette immaculée ! non, mille fois non ! En désirant la mort de mes parents, je serais un fils dénaturé, un monstre ! ce que je ne suis et ne serai jamais, grâce à Dieu ! Mais, enfin, il est évident, il est palpable que si la destinée, si un hasard complétement indépendant de mes désirs ou de mes espérances avait voulu que j’eusse le malheur de perdre mes parents dans ma première jeunesse, il m’est impossible de ne pas reconnaître que je serais à cette heure maître de mes actions et de ma fortune, et qu’alors je filerais en toute liberté, en toute sécurité, aux pieds d’Antoinette, des jours tissus d’or et de soie. »

En d’autres termes, Maurice en était déjà venu non pas encore à désirer nettement la mort de son père et de sa mère, mais à s’avouer, sans croire manquer à la tendresse et à la vénération filiales, qu’il s’estimerait plus heureux d’avoir eu le malheur de perdre ses parents en son bas âge !… Tout ceci est horrible, et malheureusement tout ceci est d’une logique inexorable et ressort fatalement de la nature des choses. L’une des conséquences presque inévitables de la soif immodérée des plaisirs et des goûts luxueux, désordonnés, dont sont possédés tant de fils de famille, est d’engendrer en eux forcément, tôt ou tard (sauf de rares exceptions confirmant la règle), est d’engendrer, disons-nous, le parricide véniel. Or, si l’on réfléchit aux résultats obligés de ce premier crime moral, on frémit, mais on ne s’étonne plus de la rapide dégradation qui précipite dans un abîme de maux et de vices presque tous les fils prodigues.

Maurice venait de faire un pas de plus, et très-décisif, dans la voie où le voulait engager madame de Hansfeld. Il l’avait, pour ainsi dire, approuvée en l’entendant hautement exprimer sa haine contre M. et madame Dumirail, et, s’il ne désirait pas encore leur mort, il regrettait du moins de n’être pas depuis longtemps orphelin.

Antoinette, le voyant dans la disposition d’esprit où elle désirait le voir pour la réussite de ses desseins, reprit, après un moment de silence et d’un ton résolu :

— Mon ami, parlons raison. Il existe un abîme entre ce qui est et ce qui pourrait être, puisque, ainsi que je vous le disais il y a un instant, notre bonheur défierait l’idéal, si le hasard avait voulu que vous fussiez à cette heure maître de vous-même et de votre fortune.

— Hélas ! il n’en est pas ainsi, Antoinette.

— Non malheureusement, et voilà pourquoi, mon ami, nous devons envisager hardiment la réalité. Cette réalité, quelle est-elle ?

— Mon père et ma mère veulent absolument me faire quitter Paris ; mais je resterai malgré eux ; aucune puissance humaine ne me séparera de toi, mon adorée.

— Mon ami, ce sont là des folies. Parlons raison.

— Quoi ! mon père me contraindrait de quitter Paris malgré moi ?

— Parfaitement.

— Je l’en défie !

— Mon bien-aimé Maurice, ne vous abusez pas ; votre père a non-seulement le droit, mais, qui pis est, le pouvoir de vous éloigner de Paris.

— Jamais !

— Ignorez-vous donc, enfant, que, tant que vous serez mineur, votre père peut, au nom de la loi, employer la force, oui, la force, afin de vous contraindre à le suivre ? Ignorez-vous donc, enfin, qu’il a le droit, et il ne reculerait certes pas devant cette extrémité, de vous faire enfermer dans une maison de correction ?

— Grand Dieu ! serait-il vrai ? — s’écria Maurice effrayé.

Puis, accablé, il ajouta :

— Oui, oui, je m’en souviens maintenant. M. Delmare m’a dit, en effet, que l’autorité paternelle s’étendait jusque-là… Quel odieux abus de pouvoir !

— C’est odieux, certes ; mais, du moins, l’autorité paternelle deviendra complétement impuissante à ton égard le jour où tu seras majeur, où tu auras vingt et un ans accomplis, et cela ne saurait tarder…

— Dans cinq semaines, j’aurai cet âge, — dit vivement Maurice ; — mais d’ici là ?

— D’ici là, mon ami, il faudrait te soustraire à la tyrannique oppression de ta famille, qui emploiera jusqu’à la violence pour nous séparer.

— Quelle idée ! Oh ! Antoinette, tu nous sauves ! — s’écria Maurice.

Et, réfléchissant ensuite :

— Mais comment échapper aux recherches de mes parents ? où fuir ? où me cacher ? Ils mettront la police sur mes traces.

— Si tu m’aimes autant que je t’aime, Maurice, tu suivras mon avis, et nous défierons nos ennemis.

— Voyons ! quel est ton projet ?

— Le voici. Une femme de chambre que j’ai eue longtemps à mon service occupe une jolie petite maison dans la banlieue de Paris. Cette femme est sûre. J’ai en elle toute confiance, assez de confiance pour lui confier mon trésor le plus précieux, toi, mon Maurice.

— Oh ! tu es mon bon ange !

— Ce soir, je te conduis chez cette femme, je lui donne mes instructions. Tu resteras chez elle, sans sortir durant les premiers jours de ta réclusion et je m’abstiendrai d’aller te voir ; ce sera une cruelle privation ; mais il nous faut montrer une prudence extrême. Tes parents, n’en doute pas, m’imputeront ta disparition : ils me feront épier ; or mes visites dans la banlieue, où je ne vais jamais, éveilleraient les soupçons et pourraient tout compromettre, tout perdre. Tandis qu’au contraire, en ne changeant rien en apparence à mes habitudes, pendant les premiers jours de ta retraite, mon Maurice, les soupçons tomberont d’eux-mêmes ; mes démarches seront de moins en moins surveillées, de sorte que bientôt je pourrai, chaque jour, venir consoler mon pauvre cher prisonnier.

— Dis, Antoinette… comment pourrai-je jamais reconnaître tant et tant d’amour ?

— En te laissant adorer, en me laissant te rendre le plus heureux des amants, et c’est encore moi qui te dirai merci ! Mais j’achève : tu atteindras ainsi, dans ta cachette, l’époque de ta majorité ; alors, tu pourras hautement résister à l’oppression de ta famille et défendre notre bonheur contre ceux qui le jalousent, qui le haïssent ! Enfin, tu seras homme et libre !

— Ô liberté !… liberté !… jamais tu ne m’auras paru plus chère et plus belle !

— Un dernier mot, mon ami. Je t’engagerai toujours à accomplir tes véritables devoirs. Ainsi, tu dois épargner à tes parents la mortelle inquiétude où les jetterait ta disparition soudaine s’ils n’avaient aucune nouvelle de toi ; il faudra donc leur écrire.

— Noble et généreux cœur ! — dit Maurice très-ému ; — tu songes à leur épargner un chagrin, à eux qui te poursuivent des plus affreuses calomnies !

— Ton amour me venge, mon bien-aimé ; laissons-les dire. Il faudra donc, je te le répète, écrire à tes parents, d’une manière ferme mais respectueuse, que, résolu à ne pas quitter Paris, tu attendras dans la retraite le jour de ta majorité ; qu’ils ne soient donc nullement inquiets de toi, et que, seul, l’abus de leur autorité t’a obligé à cette résolution extrême…

Madame de Hansfeld fut interrompue par l’arrivée soudaine de son valet de chambre de confiance, qui, d’un air assez effaré, lui dit :

— Si je me suis permis d’entrer chez madame la baronne sans y être appelé, c’est que je viens la prévenir de quelque chose d’extraordinaire.

— De quoi s’agit-il ?

— Tout à l’heure, un monsieur âgé est entré comme un ouragan dans le vestibule, où je passais par hasard, et, s’adressant aux gens de livrée d’un air bouleversé, leur a crié : « Mon fils est ici ! ne le niez pas, je le sais ! Il a dû arriver ici quelque malheur… »

— Mon père !… dit vivement et tout bas Maurice à Antoinette avec inquiétude ; — plus de doute, c’est mon père !

— Continuez, — reprit madame de Hansfeld s’adressant à son serviteur. — Qu’a-t-on répondu à ce monsieur ?

— Nos gens restaient ébahis ; alors, je demandai à ce monsieur à qui j’avais l’honneur de parler ? Il répondit : « Je suis le père de Maurice ; il est ici, je veux le voir à l’instant et l’emmener, si le malheur que je redoute n’a pas eu lieu… » Alors, — ajouta le valet de chambre, — voyant l’animation de ce monsieur, j’ai cru devoir l’assurer que M. Maurice n’était pas ici et qu’il n’y avait pas paru depuis avant-hier.

— À merveille ! — reprit Antoinette. — Et ce monsieur s’en est allé ?

— Au contraire, madame, il s’est récrié que je le trompais, que son fils était ici et que lui ne s’en irait pas sans l’emmener. Enfin, il a ajouté qu’il voulait absolument parler à madame la baronne.

— En ce cas, dites à M. Dumirail de se donner la peine de m’attendre pendant quelques instants dans le salon et que je vais avoir l’honneur de le recevoir.

— Y pensez-vous ? — s’écria Maurice. — Recevoir mon père !…

— Un moment, attendez ; j’ai d’autres ordres à vous donner, — reprit Antoinette s’adressant au serviteur après avoir fait signe à Maurice de calmer son inquiétude. — Vous allez, je vous l’ai dit, prier M. Dumirail de m’attendre.

— Oui, madame la baronne.

— Vous irez ensuite à la place de fiacres la plus voisine, vous ferez avancer à l’instant l’une de ces voitures devant la petite porte du jardin. Vous comprenez ?

— Très-bien, madame.

— Enfin, en vous en allant, vous allez dire à Augustine de me préparer un mantelet et un chapeau très-simples, et de me les porter dans ma chambre à coucher par le couloir de service.

— Oui, madame, — reprit le serviteur.

Et il ajouta :

— Ainsi, madame la baronne va sortir ?…

— Sans doute.

— Mais, alors, que dirai-je à ce monsieur qui va attendre madame ?

— Lorsqu’il s’impatientera de m’attendre, vous feindrez de venir vous informer de la cause qui m’empêche de le recevoir, et vous retournerez lui apprendre qu’une affaire imprévue m’a obligée de sortir par une autre porte.

— Madame, ce monsieur entrera dans une furieuse colère.

— Vous le laisserez exhaler sa colère à son aise, en lui témoignant toujours d’un profond respect ; cependant, et s’il persiste à ne pas vouloir sortir de chez moi, vous irez simplement quérir le commissaire de police, afin qu’il veuille bien persuader à ce monsieur de s’en aller tranquillement.

— Les ordres de madame la baronne seront exécutés, — répondit le serviteur en sortant du boudoir, dont madame de Hansfeld ferma prudemment la serrure à double tour, tout en disant à Maurice avec un sourire d’amour :

— Devines-tu mon projet ?

— Pas tout à fait.

— Nous allons sortir par le jardin, monter en fiacre et nous rendre à Belleville, chez…

— Chez ton ancienne femme de chambre ?

— Justement. Je t’installe dans ta prison, cher prisonnier. Je t’y tiens compagnie peut-être jusqu’à demain, puis je reviens ici, et, par prudence, ainsi que je te l’ai dit, je reste trois ou quatre jours sans aller te voir ; mais, plus tard, je…

Mademoiselle Augustine, entrant par la porte de la chambre à coucher, dit à sa maîtresse :

— La toilette de madame la baronne est préparée.

— Venez, Maurice, venez, — reprit madame de Hansfeld en faisant signe à Maurice de la suivre dans sa chambre à coucher, d’où tous deux sortirent bientôt par un escalier dérobé donnant sur le jardin.

Un fiacre attendait à la petite porte. Antoinette et Maurice montèrent en hâte dans cette voiture et se rendirent à Belleville, où habitait, en effet, une ancienne femme de chambre de madame de Hansfeld.

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