‹ Les Fils de familleChapitre 87 sur 108 · Partie II · 16

Partie II · 16

Charles Delmare, à son arrivée à Paris avec Geneviève, avait loué, afin d’économiser ses minimes ressources, une petite chambre et un cabinet garnis, dans une rue alors sordide et appelée la rue Saint-Nicolas ; elle débouchait d’un côté dans la rue Caumartin, voisine du ministère des affaires étrangères. Cette circonstance locale devait décider Charles Delmare au choix de cette résidence. Il s’était dit :

— Maurice se rendra chaque jour au ministère des affaires étrangères ; il est probable que sa mère et Jeane habiteront dans le voisinage de cet hôtel. En rapprochant aussi mon domicile du leur, je me trouverai logé plus à proximité de ma fille.

Rien de plus nu, de plus sombre, de plus attristant que l’aspect de la demeure de Charles Delmare, située au fond d’une petite cour infecte, où le soleil jetait à peine quelques rayons à midi. Le corps de logis principal, bâti sur la rue et très-élevé, privait complétement d’air et de lumière le bâtiment du fond de la cour, seulement composé d’un premier et d’un second étage, surmontés de chambres mansardées, dont l’une, ainsi qu’un cabinet y attenant, étaient occupés par Charles Delmare et Geneviève. Nous le répétons, rien de plus sombre, de plus misérable que l’aspect de cette demeure : un papier souillé, déchiré en maints endroits et sans couleur distincte, couvrait les murailles ; deux petits rideaux à carreaux rouges et blancs cachaient à demi le vitrage de la croisée ; un mauvais grabat, une commode sans serrure, une table boiteuse, deux chaises de paille délabrées composaient le mobilier de cette mansarde. On y entrait par une porte disjointe ; une autre porte s’ouvrait sur le cabinet, formé par l’appentis de la toiture, où était percée une fenêtre en tabatière ; un lit de sangle et une chaise meublaient ce cabinet, occupé par la vieille nourrice. Fidèle à ses habitudes d’ordre et de propreté minutieuse, elle s’était, mais en vain, ingéniée à rendre d’un aspect moins repoussant le logis temporaire de son fieu, lavant le carrelage et les vitres, frottant d’un morceau d’étoffe de laine le bois de la commode vermoulue ; mais, malgré tant d’efforts, la misérable demeure n’en conservait pas moins son aspect sordide et désolé.

Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait conduit Maurice à Belleville, afin de le soustraire aux recherches de sa famille, Charles Delmare, vers les onze heures du matin, écrivait, assis devant la table boiteuse, tandis que Geneviève versait le contenu d’un pot de lait dans une petite écuelle de terre, qu’elle venait de soigneusement laver et essuyer.

— Et ils ont le front d’appeler cela du lait ! — murmura la bonne femme ; — c’est encore bien pis qu’autrefois, quand j’habitais Paris. Au moins, dans ce temps-là, ils se contentaient de baptiser le lait, tandis que je me demande ce que peut être ce mélange blanchâtre, gluant… Ah ! quelle différence avec notre bon lait crémeux du Jura !

Et, soupirant en regardant Charles Delmare, toujours écrivant avec une sorte d’activité fébrile, et remarquant ses traits, profondément altérés par le chagrin et par l’insomnie, la nourrice ajouta :

— Hélas ! il y a bien d’autres différences entre notre vie du Jura et celle d’ici. Ah ! que je la regrette, notre maisonnette bien aérée, bien claire, toujours égayée par un rayon de soleil, entourée de notre jardinet fleuri où caquetaient nos poules. Ah ! que je la regrette, ma petite cuisine, avec sa vaisselle où l’on aurait pu se mirer, je peux le dire… et le salon, avec son bon tapis, ses meubles commodes, ses tableaux qui plaisaient à l’œil de mon Charles ! Et sa chambre à coucher, bien simple, mais bien proprette ; enfin, par-dessus tout, la campagne, le grand air, le soleil du bon Dieu ! Aussi, là-bas, mon fieu avait bon teint et se portait comme un charme, tandis qu’ici, dans ce taudis, où l’on ne voit pas clair en plein midi… où l’on est empoisonné par l’infection des eaux de la cour ; ici, où tout sent le rance et la misère, mon pauvre fieu dépérit à vue d’œil ; il est capable de tomber malade ; il n’a pas dormi de la nuit, il a marché de long en large ou bien il a écrit ; c’est à peine si, ce matin, un peu avant le jour, il a consenti à se jeter tout habillé sur son lit ; il fermait les yeux, afin de me faire croire qu’il sommeillait ; il espérait ainsi me tranquilliser et que j’irais ainsi me coucher ; mais, au bout d’une heure, il s’est relevé et a recommencé à écrire. À qui peut-il donc écrire si longuement ? Allons, forçons-le de déjeuner, puisque, hier, il n’a pas voulu dîner. Pauvre fieu ! il est rentré si désespéré, si furieux ! Hélas ! mon Dieu, il y avait bien de quoi. Penser que sa fille, sa chère Jeane, est allée habiter avec la mère de ce maudit muscadin, cause de tant de malheurs ! Bon, bon, qui vivra…, — ajouta la vieille nourrice d’un air sinistre. — J’ai mon idée ; ah ! si jamais mon Charles… Suffit… suffit…

Et Geneviève, tressaillant, resta un moment pensive ; puis, sortant de cette sombre rêverie, elle se hâta de couper, dans sa longueur et en quatre morceaux, un petit pain qu’elle plaça sur la soucoupe de l’écuelle, et, s’approchant de la table où Delmare continuait d’écrire, elle lui dit :

— Allons, mon Charles, il n’y a pas à dire, faut déjeuner.

— Tout à l’heure, nourrice.

— Tout de suite, tout de suite ; tu n’as voulu prendre, hier pour dîner, qu’une tasse de ce qu’ils appellent du bouillon hollandais… quel maigre peuple ! si on le juge d’après son bouillon, environ restaurant comme de l’eau de rivière ! C’est pour te dire, mon fieu, qu’il faut manger ce pain et ce lait, si tant est que ce soit du lait. Quant au pain, du moins, il est bon. Charles, mon Charles, tu ne m’entends donc pas ?

— Tout à l’heure, te dis-je ! — reprit Delmare continuant d’écrire, — dans un instant…

— Allons, tu vas encore me lanterner d’instant en instant.

— Je t’en prie, nourrice.

— Il n’y a pas de nourrice qui tienne.

Et Geneviève, recourant aux moyens extrêmes, enleva sournoisement de la table la petite bouteille servant d’encrier à Charles Delmare, de sorte que celui-ci, voulant imbiber sa plume dans l’encre, s’aperçut du larcin de sa nourrice, et lui dit :

— Rends-moi l’encre ; je t’assure que je n’ai plus qu’à écrire une adresse sur cette enveloppe.

— Bien vrai ?

— Oui, et je te prie de me donner une chandelle, afin que je puisse cacheter ma lettre.

Pendant que Geneviève allumait une chandelle, Charles Delmare tira, d’un portefeuille placé près de lui sur la table, plusieurs lettres datant d’une époque très-reculée, ainsi que l’on en pouvait juger à la pâleur des caractères, aux plis jaunâtres fortement empreints sur le papier ; Delmare prit l’une d’elles, et, après l’avoir contemplée avec une émotion profonde, la joignit à une douzaine de feuillets remplis par lui durant la nuit. Il renferma le tout dans une large enveloppe qu’il cacheta, et sur laquelle il écrivit une adresse ; puis il dit à Geneviève :

— Et maintenant, puisque tu l’exiges, nourrice, je vais déjeuner ; nous causerons ensuite…

Charles Delmare but et mangea machinalement le pain et le lait que venait de lui servir Geneviève ; durant cette réfection, il tint constamment les yeux fixés d’un air pensif, inquiet, sur l’enveloppe qu’il venait de cacheter. L’expression de son regard frappa la nourrice, et elle rompit la première le silence :

— Mon Charles, tu as fini de déjeuner ; je t’avertis de cela, parce que tu pourrais ne pas t’en douter, tant tu parais distrait ce matin.

— Distrait ? Non, bonne nourrice ; jamais, au contraire, ma pensée n’a été plus concentrée qu’en ce moment suprême, — répondit Delmare regardant toujours l’enveloppe. Ma destinée, celle de ma fille vont dépendre de cette lettre.

— De cette lettre, dis-tu ? Ah ! je me doutais bien qu’il s’agissait de quelque chose de grave en te voyant écrire toute la nuit, mon fieu ; et, sans reproche, tu as plusieurs fois déposé ta plume sans me dire un seul mot, pendant que tu allais et venais dans la chambre ; tu n’avais pas seulement l’air de me voir. Je t’ai cru un moment fâché contre moi ; mais bientôt je…

— Fâché contre toi, bonne mère ? — répéta vivement Delmare arraché à ses réflexions par les dernières paroles de sa nourrice. — Ah ! c’est surtout dans ce voyage que j’ai pu apprécier ton tendre attachement ; jamais tu ne me l’as témoigné d’une manière plus touchante !

— Allons, mon fieu, voilà que tu vas me rendre honteuse. Quoi donc que j’ai fait pour mériter ces compliments ?

— N’est-ce donc rien pour toi, pauvre nourrice, d’avoir renoncé au bon air de nos montagnes, à ta laborieuse activité, à ces mille occupations du jardin, du ménage, qui sont pour toi un besoin et un plaisir ? N’as-tu pas enfin renoncé à un bien-être relatif, pour venir ici végéter, t’ennuyer mortellement dans ce taudis ?

— C’est de ça que tu me remercies ? En voilà bien d’une autre ! Eh bien, et toi, donc, mon fieu ! est-ce que tu es mieux loti que moi ? Tu n’aurais qu’à te regarder, si nous jouissions ici d’un miroir, tu verrais combien tu es changé, — reprit Geneviève avec un attendrissement croissant ; — ton pauvre visage a maigri de moitié, tes cheveux ont plus grisonné en quelques jours que pendant trois ans, et tu es pâle comme un mort. Que veux-tu que je te dise !… tu veux rester à Paris, parce que ta Jeane y habite, c’est tout simple. Restons ici ; mais, seulement, si ça continue encore quelque temps de ce train-là, si tu te mets à passer des nuits blanches comme la dernière, sans boire ni manger par là-dessus, tu peux être certain, mon Charles, de laisser, sans beaucoup tarder, tes os dans la grande ville… Quant aux miens, tu sais bien qu’ils resteront là où seront les tiens.

— Allons, bonne mère, éloignons ces tristes idées, ne te décourage pas. Je te l’ai dit, ma destinée, celle de ma fille vont dépendre de cette lettre, et, si les espérances que j’ose à peine former se réalisaient… Ah ! Geneviève…

— Eh bien, en ce cas, qu’arriverait-il ?

— Nous quitterions Paris.

— Quand cela ?

— Demain, peut-être !

— Tant mieux, mon Charles ! le plus tôt sera le meilleur. Et où irons-nous, alors ?

— Chez nous, dans notre maisonnette du Jura.

— Quelle joie !… Mais ta fille ?

— Qui sait ?… — reprit Delmare avec un accent d’espérance ineffable, mais contenue, — peut-être ma fille nous accompagnerait-elle !

— Que dis-tu !… Jeane ? Mais alors elle retournerait donc au Morillon, chez les Dumirail ?

— Non, — balbutia Delmare osant à peine formuler cet espoir dont il redoutait la vanité ; — Jeane viendrait demeurer avec nous.

— Ah ! mon Dieu !… ah ! grand Dieu !… est-ce possible !… — s’écria Geneviève radieuse et presque suffoquée par la joie, — ta fille… demeurer avec toi, avec nous ?… J’éprouve comme un éblouissement, ce serait trop beau !

— Hélas ! oui, ce serait trop beau, nourrice ; voilà pourquoi je tremble, voilà pourquoi je doute : ce serait trop beau !

— Ta fille avec nous, je vois ça d’ici ! — s’écria Geneviève regardant déjà comme réalisé ce que Delmare osait à peine espérer ; — oui, je vois ça d’ici, tout va pour le mieux ! Sois tranquille, mon fieu, il y a place pour tout le monde, tu vas voir… Ainsi, tu donnes à ta fille ta chambre à coucher, tu t’en fais arranger une pour toi dans le galetas, il sera très-logeable ; ton cabinet vous sert de salon, et ta fille, qui ne fait pas plus la renchérie que son père, se contentera, comme lui, de manger dans ma cuisine. Pauvre jeune fille ! — ajouta Geneviève s’exaltant de plus en plus à la pensée des projets qui la charmaient, — comme je vais la dorloter, ta Jeane ! tâcher de savoir ses goûts, de deviner les plats qu’elle aime ; quels bons petits régals je lui ménagerai !… Comme je la gâterai, ta fille !… oh ! mais, je la gâterai en vraie grand’mère, c’est tout dire… Mais qu’as-tu donc, mon fieu ?… — ajouta la nourrice remarquant la profonde émotion de Delmare, qui, ne pouvant contenir ses pleurs, cachait son visage entre ses mains. — Mon Dieu, tout à l’heure, tu me disais toi-même : « Reprends courage, nourrice, espère ! » Bon ! je fais comme tu veux… je reprends courage… j’espère… et maintenant te voilà plus désolé que jamais !

Et Geneviève, s’agenouillant sur le carreau devant Delmare, reprit d’un ton navrant :

— Mais tu veux donc te faire périr toi-même ? Si c’est là ton idée, dis-le, finissons-en tout de suite ; tu ne m’attendras pas longtemps, car ce n’est pas vivre que de te voir ainsi souffrir, souffrir… mort et passion !

Delmare essuya ses larmes, domina son émotion, releva Geneviève et lui dit :

— Bonne mère, pardonne à ma faiblesse. Cette pensée de finir mes jours entre ma fille et toi m’a tellement ému, que je n’ai pu retenir mes larmes, refoulées d’ailleurs cette nuit. L’état d’excitation nerveuse où je me trouvais m’a empêché de pleurer ; ces larmes me soulagent, me calment. Maintenant, bonne mère, écoute-moi, et tu te convaincras que, sans me laisser entraîner à des vœux insensés, il m’est permis d’espérer d’enlever ma fille aux périls qui la menacent, et peut-être de finir mes jours près d’elle.

Delmare reprit, après un moment de silence :

— Hier, Geneviève, je t’ai dit ma stupeur, mon désespoir en apprenant que Jeane s’était retirée chez madame San-Privato.

— Oui… et, puisque ces Dumirail traitent cette pauvre enfant quasiment comme une étrangère, tu as fièrement eu raison de leur jeter à la face qu’elle était ta fille, et que tu saurais la défendre.

— Quoi qu’il m’ait coûté, cet aveu m’offrait l’unique moyen de mettre peut-être terme à l’aversion que j’inspire à Jeane, puisqu’elle me croit le meurtrier de son père ; cependant, cet aveu, contenu dans cette lettre, — ajouta Delmare montrant l’enveloppe déposée sur la table, — cet aveu, je te le répète, m’a coûté ; j’ai longtemps hésité à le faire à ma fille.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il me faut instruire Jeane de la coupable faiblesse de sa mère, pour qui elle a conservé le plus tendre respect et qu’elle regarde comme un ange de vertu.

— C’est là, sans doute, une bien pénible nécessité, mon Charles ; mais, puisque, toi qui es l’honneur et la bonté mêmes, tu t’es décidé à cette révélation, dame, c’est qu’elle était indispensable.

— Oui, indispensable ! — répondit Delmare avec une sombre amertume. — J’ai mis en balance l’honneur de la morte et celui de la vivante ; j’ai longtemps pesé mon action en mon âme et conscience ; après quoi, j’ai cru devoir déshonorer la mère dans l’espoir de sauver la fille.

— Ah ! mon Charles, que c’est triste ! Combien tu as dû souffrir d’en être réduit là !

— C’est justice ; c’est l’expiation du passé, de ce funeste passé dont j’adresse à Jeane un long récit. J’y ai joint l’une des lettres de sa mère. Elle me l’écrivait après que, pour la première fois depuis son veuvage, je l’eus rencontrée accompagnée de Jeane encore tout enfant. Emmeline, dans cette lettre, me pardonne de l’avoir abusée en prenant le nom de Wagner, et reconnaît qu’en hésitant autrefois à l’enlever à son mari, je cédais à des scrupules honorables, nés de ma ruine presque complète. Enfin, la mère de Jeane me rend son affection, son estime, mais ajoute que ma présence a réveillé en elle de cruels remords, et que sa fille, notre enfant, jusqu’alors son unique consolation, lui a, pour la première fois, causé une impression pénible en lui rappelant, par sa présence, sa faute et la mort tragique de son mari…

— Cette lettre de sa mère prouvera clair comme le jour à ta Jeane que tu es son père.

— Oui ; car, en comparant les caractères de cette lettre à ceux d’autres lettres de sa mère, que ma fille a pieusement conservées, elle pourra se convaincre de la conformité des deux écritures.

— Et puis d’ailleurs, mon fieu, elle ne demandera pas mieux que de croire la vérité ; car enfin, lorsque Jeane te voyait chaque jour au Morillon, elle t’aimait déjà beaucoup sans savoir ce que tu étais pour elle. Juge donc maintenant !… elle va t’adorer !…

— Ah ! Geneviève, les temps sont changés ! Lorsqu’elle ressentait pour moi cette affection parfois si tendre, si expansive, qu’il me semblait y reconnaître le mystérieux appel de la nature, Jeane n’avait pas encore rencontré San-Privato, et, plus tard, lorsqu’il est venu au Morillon, j’étais parvenu à combattre, à détruire l’influence qu’il exerçait sur ma fille. Mais, hélas ! il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Voilà pourquoi je tremble.

— Jour de Dieu ! ce freluquet te ferait trembler, toi… toi… lorsque… enfin, suffit !…

Et, soupirant, Geneviève ajouta :

— Ce qu’il y a de certain, c’est que tu trembles.

— Parce que je ne m’abuse pas ; parce que, avant-hier, lorsque j’ai revu Jeane, elle m’a témoigné une aversion profonde et a quitté le salon presque au moment de mon arrivée.

— C’est tout simple… elle croit que tu as tué son père…

— Je ne m’abuse pas, te dis-je, — reprit Delmare en secouant tristement la tête ; — le ressentiment dont tu parles ne causait pas seul la répulsion, la crainte qu’en ce moment j’inspirais à ma fille. Non, non ! j’ai trop longtemps étudié sa physionomie pour me méprendre sur les nuances les plus fugitives de son expression.

— Que veux-tu dire ?

— Ma présence éveillait dans l’âme de ma fille un remords.

— Ah ! mon Dieu, pauvre enfant ! et lequel ?

— Le remords d’avoir de nouveau cédé à l’attrait que San-Privato exerçait sur elle. Oh ! je ne me trompe pas, là était la véritable cause de l’aversion que me témoignait Jeane. Oui, en ce moment, elle me redoutait, me haïssait, comme le coupable redoute et hait son juge. Est-ce que sans cela elle eût jamais consenti à aller demeurer chez la mère de San-Privato ? consenti à vivre ainsi dans l’intimité de cet homme, qu’elle a devant moi accablé de ses plus durs dédains, et de qui elle reconnaissait elle-même avec frayeur l’audacieuse corruption ?

— Cependant, mon Charles, si madame Dumirail l’a poussée à bout par ses humiliations, cette enfant que tu dis si fière, quoi d’étonnant à ce que, sans même parler de l’éloignement que tu lui inspirais, toi qu’elle regarde comme le meurtrier de son père, elle se soit, dans un premier moment de colère, séparée de personnes qui l’humiliaient, qui lui reprochaient, à bien dire, le pain qu’elle mangeait ?

— Crois-moi, nourrice, si la perversité de San-Privato inspirait encore à Jeane la même répulsion qu’autrefois, elle eût, malgré sa fierté, tout enduré plutôt que de se rapprocher de lui ? Il est donc survenu dans l’esprit de ma fille un revirement complet en faveur de cet homme, et, ainsi que je te le disais, il l’aura prise de nouveau par son mauvais côté. Il aura éveillé, excité les instincts pervers de Jeane, qui, jusqu’alors endormis, auraient, sans l’influence de cet homme, et faute d’occasions ou d’aliments, auraient, j’en jure Dieu, passé du sommeil à la mort.

— Maudit muscadin ! on en a pendu qui moins que lui méritaient la potence. Il faudra pourtant bien qu’un jour son compte soit réglé par le grand diable d’enfer ! Mais enfin, si ta fille a du mauvais, elle a aussi du bon : c’est là que doit être ton espoir. Un père est toujours un père, et tu ne l’emporterais pas dans l’esprit de ta fille sur ce noir scélérat !

— Tantôt j’espère, tantôt le doute m’accable ! Je crains qu’il ne soit trop tard pour triompher de l’ascendant que cet homme a pris sur Jeane ! « Si jamais en elle le mal l’emporte sur le bien, — te disais-je il y a quelque temps, — cet ange déchu de son paradis effrayera les démons ! »

— Quoi ! d’ange devenir sitôt démon !

— Ah ! tu ne sais pas, nourrice, combien est rapide la décomposition de certaines âmes, lorsqu’elles sont exposées à la contagion du mal ! Les pestes les plus meurtrières n’ont pas, dans l’ordre physique, d’effets plus foudroyants sur des êtres jusqu’alors sains et robustes. Je tremble d’autant plus pour Jeane, que j’ai été témoin de la prompte corruption de Maurice… Hier, il m’effrayait par la froide et inexorable logique de sa perversité précoce. Cependant il était doué d’excellentes qualités. Il existe entre lui et Jeane tant de points de contact ! De là étaient nés leur premier amour et mon vif désir de les voir mariés au Morillon. Leurs goûts et leurs habitudes d’alors les sauvegardaient forcément tous deux de l’orage des passions, tandis que, séparés, exposés aux tentations de faillir, ils seront perdus, à moins que mon dernier espoir ne se réalise : regagner, par ma lettre écrite à Jeane, l’heureuse influence que je possédais autrefois sur elle, la convaincre de la persistance du premier amour de Maurice, malgré ses égarements provoqués par les odieuses manœuvres de San-Privato !

— Ainsi, dans ta lettre à ta fille, tu lui révèles les tours diaboliques de ce gredin ?

— Oui ; car il faut que Jeane sache que, si son fiancé a eu la faiblesse de céder aux séductions de madame de Hansfeld, San-Privato a joué le rôle infâme d’entremetteur en engageant cette courtisane titrée, sa maîtresse, à séduire Maurice : prostitution meurtrière qui devait le rendre victime d’un duel inégal au profit de San-Privato, devenu l’héritier de M. et de madame Dumirail après la mort de leur fils.

— Et tu peux un moment supposer que, lorsque Jeane va savoir de quoi le muscadin est capable, elle ne le prendra pas en horreur ?

— Oui, là est ma crainte.

— Allons donc le chagrin t’a troublé la cervelle, mon pauvre fieu, et, vrai, tu deviens injuste pour ta fille. J’admets tant que tu voudras qu’elle est disposée à tourner au mal ; mais, jour de Dieu ! c’est par trop fort de seulement l’accuser de pouvoir, lorsqu’elle va savoir que tu es son père, de pouvoir un moment hésiter entre toi et ce monstre de scélératesse et de lâcheté qui voulait faire tuer par autrui le cousin dont il espérait hériter ! Je te dis, moi, que ta fille ne voudra pas rester cinq minutes de plus sous le même toit que ce brigand-là. Nous la verrons accourir ici une heure après qu’elle aura reçu ta lettre ; aussi, afin de ne pas perdre de temps, je m’en vas courir dare-dare, retenir trois places pour demain à la diligence de Nantua, et en route pour notre maisonnette du Jura, toi, ta Jeane et moi !

— Pas d’exagération, bonne mère, parlons raison.

— Je divague peut-être ?

— Non ; mais tu oublies trop la réalité pour t’abandonner à l’espérance. Cependant, je l’avoue, la justesse de l’une de tes réflexions m’a frappé.

— Enfin, c’est toujours ça de bon.

— Oui, je pense comme toi : quel que soit le développement des mauvais penchants de Jeane, quel que soit le funeste attrait que lui inspire San-Privato, elle ne peut encore être assez déchue, assez dégradée, pour ne pas ressentir autant de mépris que d’horreur pour ce misérable, lorsqu’elle saura les indignités qu’il a commises ; je dirai plus, il est possible qu’instruite des provocations auxquelles a cédé Maurice, qu’elle aime encore, j’en suis certain, et que, sachant l’horrible trame dont il a failli être victime, elle lui pardonne son inconstance ; en ce cas, tout espoir de les rapprocher l’un de l’autre ne serait pas perdu, car hier Maurice m’avouait qu’il éprouvait encore pour Jeane une affection qu’il n’éprouverait jamais, sans doute, pour une autre femme.

— Tu vois donc que je ne divaguais pas tant en disant : « En route pour Nantua ! » puisque Maurice aime toujours Jeane, et que celle-ci, non instruite des scélératesses du muscadin, ne restera pas cinq minutes dans la même maison que lui.

— Là est toute la question, nourrice, là est mon doute…

— Comment ! et, toi-même, tu viens de dire que Jeane ne resterait pas chez la mère de San-Privato, si elle croyait celui-ci capable de tant de noirceurs ?

— Oui ; mais qui m’assure que Jeane ajoutera foi à mes révélations ? J’affirme les faits que je lui dévoile sans lui donner d’autres preuves que des preuves morales. Elles suffiraient à convaincre un esprit impartial ; mais, hélas ! l’esprit, sinon le cœur de Jeane, est en ce moment prévenu en faveur de San-Privato.

— Ah ! mon pauvre fieu, tu as raison, je me réjouissais trop tôt, je ne songeais pas à ce que tu dis là.

— Jeane, par fierté, hésitera, répugnera peut-être de croire à tant d’infamie de la part de l’homme qui lui inspire un vif attrait. Elle se révoltera contre des accusations accablantes, évidentes sans doute, mais dénuées de preuves matérielles ; elle fermera volontairement les yeux devant la vérité, si la vérité blesse son orgueil et contrarie son penchant.

— C’est juste, c’est juste. Non-seulement il faut que ta fille apprenne, mais qu’elle croie que ce scélérat est… est… Eh ! mon Dieu… est un scélérat…

— Tout dépend de la créance de ma fille à ces révélations.

— Elle te croira, va, sois-en certain. Elle fuira ce monstre, te reviendra, et alors, dis, mon Charles, quel beau moment pour toi ? Mais tu ne me réponds rien, tu soupires, tes yeux se mouillent, au lieu de te réjouir avec moi à la seule pensée de ce moment où…

— Ah ! ce moment, je l’appelle de tous mes vœux, et cependant je le redoute.

— Quoi ! redouter de voir ta fille près de toi ?

— Geneviève, quelle existence puis-je lui offrir, à cette malheureuse enfant ? De dures privations, quant au présent, et, quant à l’avenir, une affreuse misère.

— Que dis-tu là ?

— Hélas ! nourrice, à combien se monte tout mon avoir ? à quinze cents francs de rente viagère.

— Total : deux mille francs y compris ma petite rente à moi… Est-ce que l’on ne peut vivre à l’aise avec deux mille francs par an dans nos montagnes, surtout, et cela sans me vanter, mon fieu, quand la vieille Geneviève est à la tête du ménage ? Sois tranquille, nous ne manquerons de rien, va, et ta chère fille aura des robes, sinon riches, du moins gentilles et fraîches comme elle.

— Bonne mère, je connais ton cœur, ton dévouement, ton intelligence ; non, ma fille, durant ma vie, ne manquera pas du strict nécessaire ; mais après moi ?

— Après toi ?

— Ma pension s’éteint à ma mort, et, alors, que deviendra Jeane ? que fera-t-elle ?

— Pour ce qui est de ça, mon Charles, que veux-tu que je te dise ? Dame, après toi, ta fille serait comme tant d’autres.

— Oui, elle serait misérable, comme tant d’autres ! mais plus belle que tant d’autres, et ainsi exposée à toutes les dégradations où souvent vous pousse la détresse ! Ma fille ! ma fille pourrait un jour… Ah ! c’est horrible !… honte et malédiction sur moi ! J’ai possédé plus de cent mille livres de rente ! je les ai dissipées, tantôt avec une frénésie stupide, tantôt avec une criminelle insouciance ! Et il peut venir, ce jour vengeur où mon agonie sera torturée par cet exécrable remords : « Je laisse ma fille dans la misère, elle tombera peut-être dans un abîme d’opprobre, et que fallait-il pour sauver ma fille de tant d’ignominies ?… Il fallait, hélas ! moins d’argent que je n’en ai souvent perdu au jeu dans une nuit d’orgie. » Ah ! nourrice, je le reconnais maintenant ! Providence, hasard ou fatalité, rarement la faute échappe au châtiment !

— Mon Dieu, sois donc raisonnable ! À quoi bon empoisonner d’avance le bonheur que te causerait le retour de ta fille ? Est-ce que chaque jour ne suffit pas à sa peine ? Et puis, crois-moi, lorsque tu auras ta Jeane près de toi, toute à toi et pour toujours, quand nous serons établis tous les trois, là-bas, dans notre maisonnette, tu ne verras pas les choses si en noir ! Enfin, pourquoi mettre tout au pis ? Oublies-tu qu’il est possible que Maurice, qui aime toujours Jeane, l’épouse un jour ? Il sera riche, tu n’auras donc rien craindre pour l’avenir de ton enfant ? Et, si Maurice ne l’épouse pas, est-ce qu’elle n’est pas assez belle pour qu’un autre soit trop heureux de la prendre pour femme ? Il ne lui apporterait peut-être pas une grosse fortune, mais du moins l’aisance, et…

Geneviève, s’interrompant, reprit :

— Tout ça, c’est des mots en l’air, ça n’avance à rien… Songeons au plus pressé ; cette lettre de laquelle tout va dépendre, comme tu le dis, il va falloir la porter chez ta fille.

— J’ai pour cela compté sur toi, nourrice.

— Pardi ! tu en aurais chargé une autre que moi, peut-être ! Ah çà ! quand faudra-t-il la porter, cette lettre ?

— Ce matin, et tout de suite, si tu le peux.

— Bon ! — dit Geneviève recevant la lettre des mains de Charles Delmare.

Et elle ajouta, en la glissant dans sa poche :

— Je pars ; tu n’as pas d’autres commissions ?

— Non. Mais je songe qu’il faut remettre la lettre entre les mains de Jeane elle-même.

— Ce sera fait.

— San-Privato doit être sur ses gardes.

— Sois tranquille, mon fieu… À bon chat, bon rat.

— J’ai pensé que ce misérable serait probablement, à cette heure, parti pour son ambassade.

— Ah çà ! il faut tout prévoir : si je ne peux pas parvenir jusqu’à Jeane ? si on me refuse de me laisser lui parler ?

Dans ce cas, tu rapporteras la lettre ; j’aviserai à un autre moyen de la faire parvenir sûrement à ma fille.

— Si je peux la voir, faudra-t-il que je lui demande la réponse, et que je l’attende ?

— C’est inutile : ma lettre est très-longue, Jeane voudra sans doute la lire avec réflexion ; tu la prieras seulement d’envoyer ici sa réponse, quelle qu’elle soit.

— Bien ! tu lui donnes donc l’adresse de cette maison ?

— Oui. Adieu, bonne nourrice ; va, et reviens tôt. Dieu sait quelles vont être mes angoisses en attendant ton retour.

— Je ne tarderai pas longtemps, car je vais à coup sûr retrouver mes jambes de quinze ans. Au revoir, et courage, mon Charles ; je te rapporterai de bonnes nouvelles.

— Que Dieu t’entende, nourrice ! — répondit Charles Delmare. Et il retomba dans de pénibles réflexions, pendant que Geneviève se hâtait de se rendre chez madame San-Privato.

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