‹ Les Fils de familleChapitre 88 sur 108 · Partie II · 17

Partie II · 17

Madame San-Privato occupait, dans le quartier d’Antin, un assez vaste appartement ; l’observateur le moins attentif eût été frappé du désordre de ce logis, et d’autres indices significatifs du mélange de luxe et de gêne au milieu duquel vivait incessamment la sœur de M. Dumirail. Elle achevait ce matin-là sa toilette à grand renfort de divers cosmétiques, que lui présentait d’un air maussade et bourru sa femme de chambre, Catherine, grande et grosse créature, mal peignée, malproprement vêtue et chaussée de savates.

— C’est étonnant, — disait madame San-Privato assise devant sa toilette et étendant délicatement sur ses joues une nuance de carmin ; — oui, il est étonnant, Catherine, que vous n’ayez rien entendu cette nuit.

— Étonnant ou non, le fait est que je n’ai rien entendu.

— C’était vers deux heures du matin, du côté de la chambre de mon fils…

— Laquelle… chambre ?

— Comment, laquelle ?

— Dame, oui : s’agit-il de la chambre qu’il occupe maintenant, ou bien de son ancienne chambre, où couche à présent votre nièce ?

— C’est de la chambre occupée à présent par ma nièce que je parle. Il m’a semblé, vers les deux heures du matin, y entendre du bruit, comme si on y avait renversé un meuble. J’ai été sur le point de me lever, afin d’aller éveiller mon fils ; mais la peur m’a retenue ; je me suis fourrée sous ma couverture, et je n’ai plus rien entendu.

— C’est malin, vous aviez votre couverture par-dessus les oreilles.

— À la bonne heure ; mais, j’en reviens là, comment se fait-il que ce bruit ne soit pas parvenu jusqu’à vous ?

— Eh ! puisqu’on vous dit que non, encore une fois… C’est embêtant, à la fin !

— Vous pourriez, ma chère, me répondre plus poliment lorsqu’il s’agit d’une chose aussi grave. Ce bruit nocturne m’a effrayée ; je craignais que des malfaiteurs ne se fussent introduits dans la salle à manger, afin d’y voler mon argenterie.

— Ah bien ! en voilà des voleurs qui auraient été fièrement volés s’ils avaient fait ce coup-là, les malheureux !

— Qu’est-ce à dire, mademoiselle ?

— Votre argenterie ?… Laissez-moi donc tranquille, c’est du métal d’Alger.

— Comment ! vous osez ?…

— Ah çà ! est-ce que vous croyez, madame, qu’on a la berlue ? Je vous répète que votre argenterie est du métal d’Alger, aussi vrai que ces boutons de diamants que vous avez aux oreilles sont du stras.

— Insolente ! si je n’avais pitié de vous, je…

— Si vous aviez pitié de moi, madame, faites-moi donc le plaisir de me payer mes gages, s’il vous plaît ; trois mois d’arriéré… merci du peu !

— J’ai bien voulu, mademoiselle, afin de vous engager à patienter, vous apprendre que mes fermiers étaient en retard.

— Bah ! vos fermiers, encore du métal d’Alger !

— Ah ! ma pauvre Catherine, — reprit madame San-Privato d’un ton doucereux et dissimulant sa sourde colère sous son patelinage habituel, — si vous n’aviez pas aussi bon cœur que vous avez mauvaise tête, vous seriez la plus désagréable servante que l’on puisse imaginer ; mais je tolère bien des choses, parce que vous m’êtes, je le sais, très-attachée.

— Entendons-nous, madame ; si je vous suis attachée, c’est par la chose de mon arriéré de gages, y compris la somme que vous me devez pour avances ; sans quoi, il y a fièrement longtemps que je ne serais plus ici.

— Allons, allons, vous vous faites plus méchante que vous ne l’êtes ; car, au fond, Catherine, vous avez du bon, beaucoup de bon !

— Ta ta ta ! vous voulez encore m’entortiller avec vos câlineries, madame, comme lorsque vous m’avez décidée à vous accompagner au Morillon, où je devais enfin toucher mes gages ; votre frère vous prêterait, disiez-vous, une grosse somme ; mais va-t’en voir s’ils viennent ! Aussi, vous ne me ferez plus aller de la sorte, et si, à la fin du mois, vous ne me payez pas mes gages, ce qui fera quatre mois, y compris le courant, et, de plus, les deux cent vingt-sept francs que vous me devez pour avances, je vous fais assigner chez le juge de paix. Comptez là-dessus.

— Est-elle mauvaise tête, Catherine ! est-elle mauvaise tête !

— Vous croyez peut-être que c’est régalant, non-seulement de servir gratis et d’être nourrie comme des chiens (car Dieu sait la gargote que l’on fait ici, à moins que vous ne donniez des dîners qui viennent de chez le traiteur), et, par là-dessus, de recevoir à la journée les rebuffades de vos créanciers qui assiégent la porte du matin au soir.

— Cet ennui-là vous sera désormais épargné, vilaine grognon ; vous adresserez les créanciers à ma nièce Jeane ; elle les recevra, les adoucira, les amadouera et leur fera prendre patience. Il faudra bien qu’elle serve à quelque chose dans la maison et se rende utile.

— Pauvre demoiselle ! joli métier qu’elle aura là, je m’en vante, moi qui le connais…

— Mais, j’y songe, — dit madame San-Privato après un moment de réflexion, — ce bruit que, cette nuit, j’ai entendu dans la chambre de ma nièce…

— Ah çà ! madame, vous allez encore revenir là-dessus ?

— Taisez-vous donc, Catherine ! vous êtes insupportable à la fin. Je disais que ce bruit provenant, ainsi que je le crois maintenant, de la chambre de ma nièce, annoncerait peut-être qu’ayant été indisposée cette nuit, elle aura eu besoin de quelque chose. Êtes-vous entrée chez elle ce matin ?

— Oui.

— Elle ne s’est plainte d’aucune indisposition ?

— Non.

— Oui, non… Vous êtes laconique…

— Je réponds à vos questions.

— Ma nièce ne vous à pas paru souffrante ? elle ne vous a rien dit au sujet de sa santé ?

— Si… elle m’a demandé un serrurier.

— Comment, un serrurier ?

— Dame, oui, elle m’a demandé de faire venir un serrurier.

— Voilà qui est fort étrange… Et qu’est-ce que ma nièce voulait ordonner à cet artisan ?

— Ma foi, je ne lui ai pas fait cette question. Elle m’a priée de faire venir un serrurier, j’en ai envoyé chercher un par le portier.

Au moment où Catherine prononçait ces mots on entendit frapper au dehors de la porte de la chambre à coucher de madame San-Privato, qui reprit :

— Qui est là ?

— Moi, ma tante, — répondit la voix de Jeane ; — je viens vous souhaiter le bonjour.

— Je suis à toi dans l’instant, ma chère ; j’achève de m’habiller ; attends-moi dans le salon, — reprit madame San-Privato.

Et elle ajouta, se parlant à elle-même :

— Je ne peux m’imaginer pourquoi ma nièce avait besoin d’un serrurier.

Pendant que madame San-Privato achevait sa toilette, Jeane l’attendait dans le salon, debout, accoudée sur le marbre de la cheminée, tenant son front appuyé dans sa main, le regard fixé sur le parquet ; elle restait immobile comme une statue ; seuls, les battements précipités de son sein et le tressaillement presque imperceptible de ses lèvres, qui frissonnaient légèrement et par intermittences, annonçaient une violente agitation intérieure et une extrême surexcitation nerveuse.

Soudain, relevant brusquement la tête et faisant face à la glace posée au-dessus de la cheminée, Jeane commença de se mirer avec une attention et une persistance singulières.

Le visage angélique de la jeune fille, encadré de ses épais bandeaux de cheveux blonds, paraissait empourpré par le feu de la fièvre. L’azur de ses grands yeux, alors humides et très-brillants, semblait aussi plus transparent que de coutume et donnait un éclat extraordinaire à son regard, rendu presque menaçant par le froncement de ses sourcils cendrés, fièrement arqués ; ses lèvres, qu’elle mordait parfois convulsivement et qui devenaient ainsi d’un rouge de sang, se contractèrent par une sorte de rictus à la fois poignant et sinistre ; mais tout à coup Jeane, continuant d’examiner attentivement ses traits réfléchis dans le miroir, remarqua, vers la naissance de son cou si élégant et si svelte, une érosion circulaire mêlée de quelques nuances bleuâtres, d’autant plus visibles que la blancheur de sa peau satinée était éblouissante.

Les traits de la jeune fille, à mesure qu’elle contemplait cette récente meurtrissure, prirent peu à peu une expression de haine tellement effrayante, que, reculant devant la glace qui reproduisait son image, Jeane murmura d’une voix sourde :

— Ah ! je me fais peur à moi-même !

Et elle ajouta d’un ton de sardonique amertume :

— Doña Juana !… doña Juana !… Il ne faut pas épouvanter ; il faut sourire, charmer, passionner, enivrer ; voyons, essayons…

Ce disant, Jeane se rapprocha du miroir, et, après maints essais, parvint à se composer un masque enchanteur, où toutes les grâces d’une coquetterie irrésistible, toutes les spirituelles finesses d’une riante malice, aiguisée d’une ironie acérée, se joignaient, adorable contraste, à ce feu du regard qui allume les désirs dévorants.

— Bien ! doña Juana ; sache, à l’occasion, retrouver ce masque, et tu seras vengée !… — se disait Jeane se souriant à elle-même, à l’instant où madame San-Privato, sa toilette achevée, venait dans le salon rejoindre sa nièce.

Jeane, au moment où sa tante entrait dans le salon, s’éloigna de la glace qui venait de lui servir à composer le masque qu’elle garda, et, de nouveau accoudée au marbre de la cheminée, sans paraître s’apercevoir de la présence de sa tante, elle feignit d’être plongée dans une profonde rêverie.

— À quoi Jeane pense-t-elle donc ? quelle secrète contemplation peut donner à ses traits cette expression ravissante ? — se dit madame San-Privato tressaillant de surprise. — Jamais ma nièce ne m’a paru si belle, plus que belle, séduisante, irrésistible. Je suis presque éblouie ; quel regard !… Ah ! je commence à comprendre la pensée d’Albert lorsqu’il me disait : « Il y a de tout dans ces yeux-là… » Je défie l’homme le plus froid de résister à ce regard, à ce sourire. Mon Dieu ! qu’elle est donc adorable ainsi ! Pourvu que mon fils n’aille pas faire quelque folie !

Puis, haussant les épaules :

— Que je suis sotte, lui… une folie !… lui, cet homme de bronze et d’acier !

Jeane, ayant expérimenté à dessein l’effet du masque qu’elle venait de prendre, car, malgré son apparente distraction, elle observait à la dérobée sa tante et devinait quelle impression elle lui causait, Jeane parut alors sortir de sa profonde rêverie et fit quelques pas au-devant de madame San-Privato.

— Voilà qui est singulier. La physionomie de ma nièce a complétement changé, — pensait madame San-Privato.

Puis, baisant la jeune fille au front, elle ajouta :

— Bonjour, Jeane ; dis-moi donc à quoi tu pensais tout à l’heure lorsque je suis entrée ?

— À quoi je pensais ?

— Oui ; en ce moment-là ta figure était tout autre que maintenant.

— Mon Dieu ! je ne saurais positivement vous dire à quoi je pensais, sinon que je m’estimais très-heureuse de vivre désormais près de vous, chère tante.

— Près de moi et d’Albert ?

— Sans doute, puisqu’il demeure avec vous, — répondit Jeane en souriant, quoiqu’elle eût frissonné au nom de son cousin.

Mais ce tressaillement ne fut pas remarqué de madame San-Privato, et elle reprit d’un ton sardonique :

— Ainsi tu ne regrettes ni mon cher frère, ni mon aimable belle-sœur, ni ton gros paysan de Maurice, qui fait de belles sottises, à ce qu’il paraît, ce dont je me réjouis d’autant plus, que mon aimable frère doit être furieux contre son fils, ce gigantesque benêt qui devait éclipser mon Albert !

— Ma tante Dumirail m’a fait trop durement sentir qu’elle et mon oncle m’avaient recueillie orpheline pour que je regrette leur maison, où j’étais d’ailleurs exposée à rencontrer M. Delmare.

— Cet ex-beau qui a tué en duel ton pauvre père ?

— Oui, ma tante… Enfin, Maurice m’avait si outrageusement sacrifiée à une aventurière, que j’ai dû accepter avec empressement l’offre hospitalière que m’a faite mon cousin en votre nom, et dont je voudrais pouvoir vous prouver ma reconnaissance.

— Ma chère, il dépend de toi de me la prouver.

— Ah ! de grâce ! dites-moi comment ?

— Mon excellent frère et ma non moins excellente belle-sœur, qui, du reste, a été assez grossière pour ne pas seulement me faire une visite en arrivant à Paris, n’auront probablement pas manqué de t’instruire que j’avais des dettes, en clabaudant, selon leur habitude, sur ce qu’ils appellent mon désordre ?

— J’ignorais…

— Que j’avais des dettes ?

— Oui, ma tante.

— Eh bien ! j’en ai, j’en ai beaucoup, et quelques-unes surtout ont l’inconvénient d’être horriblement criardes, ce qui les rend insupportables ; aussi ai-je compté sur toi, ma chère, pour…

— Hélas ! ma tante, je voudrais être riche, afin de pouvoir vous venir en aide ; mais…

— Tu ne me comprends pas. Il s’agit simplement d’amadouer, de câliner mes créanciers, de gagner du temps, d’obtenir d’eux qu’ils m’accordent quelque répit.

— Et comment y parvenir ?

— Rien de plus simple : c’est à toi désormais qu’on les adressera ; tu es charmante, et, si tu veux seulement les gentiment recevoir et leur montrer cette mine ravissante que tu avais tout à l’heure lorsque je suis entrée, ils n’auront pas le courage de refuser tes demandes, ils t’accorderont pour mes créances tous les délais imaginables.

— Vous vous abusez, je crois, ma tante, sur l’influence que vous me supposez ; mais, si faible qu’elle soit, elle est tout à votre service… et…

— Tiens ! — dit soudain madame San-Privato interrompant sa nièce, — qu’est-ce que tu as donc au cou ?

— Ne vous occupez pas de cela, ma tante, — répondit Jeane impassible, — ce n’est rien…

— Rien ! une pareille meurtrissure !… Tu n’es guère douillette alors !… Mais comment cela t’est-il arrivé ?… Puis, j’y songe… il m’a semblé, cette nuit, entendre du bruit dans ta chambre ; on aurait dit que l’on renversait un meuble.

— Ma tante, je…

— Enfin, ce matin, en te levant, tu as demandé un serrurier.

— Oui, ma tante.

— Pourquoi ce serrurier ?

— Je désire faire poser un verrou à ma porte.

— Un verrou… à quoi bon ?

— Chère tante, — reprit Jeane en souriant, — entre autres défauts, j’ai celui d’être horriblement peureuse ; je ne dors tranquille que lorsque je sais ma porte bien verrouillée.

— Je gagerais que tu as, ainsi que moi, peur des voleurs ?

— J’en ai une peur atroce, et, cette nuit…

— Cette nuit ?…

— Vous allez vous moquer de moi…

— Achève, achève.

— Je ne dors tranquille, vous ai-je dit, que lorsque je sais ma porte fermée au verrou, sinon ma maudite poltronnerie me cause d’horribles cauchemars. Ainsi, cette nuit, il m’a semblé voir entrer des voleurs dans ma chambre et j’ai cru que l’un d’eux voulait m’étrangler ; la douleur m’a réveillée. Or, savez-vous, ma tante, qui est-ce qui m’étranglait ?

— Que veux-tu dire ?…

— C’était moi-même.

— Comment !

— Oui, durant mon cauchemar, je me serrais le cou avec une telle force…

— Qu’il est resté, en effet, une marque bleuâtre. Il faut, en vérité, pauvre fille, que tu te sois serrée d’une fière force !

— À ce point que la douleur, je vous l’ai dit, ma tante, m’a réveillée en sursaut ; mais, dans ma frayeur et encore à demi endormie, je ne songe qu’aux voleurs que j’ai vus en rêve, je veux aller fermer ma porte, je saute à bas de mon lit, et, en marchant à tâtons, je renverse un guéridon.

— C’est là le bruit que j’aurai entendu, je ne me trompais pas.

— Non, ma tante. Mon rêve s’étant tout à fait dissipé, je me suis souvenue que ma porte ne fermait qu’au pêne, je me suis recouchée. Ma nuit s’est passée sans nouveau rêve ; mais, afin de les conjurer à l’avenir, je vous demande, chère tante, un bon verrou à ma porte, et alors je ne risquerai plus de vous réveiller en renversant les meubles pendant mes accès de ridicule épouvante.

— Tu feras placer à ta porte autant de verrous que tu le voudras, ma chère ; je suis très-poltronne, j’excuse donc parfaitement la poltronnerie chez les autres.

Et, voyant entrer Catherine, madame San-Privato ajouta :

— Que voulez-vous ?

— Il y a là une vieille femme qui demande à parler à mademoiselle.

— Que me veut-elle ?

— Vous parler en particulier, mademoiselle.

— Quelque mendiante, — reprit durement madame San-Privato en haussant les épaules. — Renvoyez-la…

— Cette femme n’a pas l’air d’une mendiante, — reprit Catherine ; — elle ressemble plutôt à une bonne paysanne… Elle avait les larmes aux yeux en demandant à parler à mademoiselle.

— Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve ?… Est-ce que ma nièce a des rapports avec des paysans ?

— Il n’importe, ma tante, il ne faut pas repousser cette bonne femme, je vais la voir. Si elle est pauvre, je lui donnerai le peu dont je puis disposer, excusant par quelques bonnes paroles la modicité de mon offrande, — reprit Jeane en quittant le salon.

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