Partie II · 18
Charles Delmare, en proie à une vive agitation, la physionomie tour à tour empreinte d’espoir et de doute, tantôt faisait quelques pas dans la longueur de sa triste mansarde de la rue Saint-Nicolas, tantôt venait se rasseoir sur le bord de son lit avec accablement en murmurant :
— Elle ne vient pas… elle ne viendra pas !
— Voyons, mon Charles, — répondit Geneviève, — pourquoi mettre les choses au pis ? Voilà, au plus, deux petites heures que ta fille a reçu ta lettre, pourquoi donc te désoler d’avance, au lieu de… ?
— Nourrice, — reprit Delmare cédant à sa pensée secrète et interrompant Geneviève, — redis-moi encore ce qui s’est passé dans ton entrevue avec Jeane, et surtout tâche de te rappeler les moindres détails.
— De tout mon cœur, puisque ça te plaît, mon fieu ; ça fera la quatrième fois que je te raconterai la même chose ; mais enfin, si tu y tiens, voici : J’ai sonné, la bonne m’a ouvert la porte, je lui ai fait une belle révérence, à seule fin de l’amadouer, puis je lui ai demandé à parler à mademoiselle Jeane Dumirail, à qui j’avais à parler en particulier. « Attendez-moi là, » me réplique la servante, et, au bout d’un instant d’attente dans l’antichambre, ta fille vient me rejoindre… Ah ! qu’elle était belle, mon Dieu ! qu’elle était donc belle !
— De ceci, je n’en doute pas ; mais, et j’insiste là-dessus, quelle était l’expression de son visage ?
— Elle m’a paru d’abord un peu pâlotte, je te l’ai déjà dit, et puis elle m’a paru aussi assez triste.
— Cela est pénible à avouer, nourrice, cette tristesse de Jeane est pour moi d’un bon augure.
— C’est tout simple : elle est triste, donc elle ne se plaît pas là où elle est ; donc c’est pour nous bon signe. Enfin elle est entrée, elle m’a dit d’une voix gentille et douce…
— N’est-ce pas que le timbre de sa voix est charmant ?
— Une voix d’ange, mon Charles ! Dame, tout en elle est angélique, sa voix, sa figure, son regard ! Aussi, en la voyant, en l’écoutant, je pensais : « Où mon fieu a-t-il pu découvrir un petit côté de démon dans ce bel ange à cheveux blonds ? » Ce n’est qu’ensuite que j’ai… Mais à cela nous reviendrons. Puisque tu veux des détails, toujours est-il que ta fille me dit de sa douce voix : « Que puis-je faire pour vous, ma bonne mère ? » Dame, à ces mots de ta Jeane, qui m’appelait bonne mère, les larmes, malgré moi, me montent aux yeux ; elle s’en aperçoit et reprend d’une voix encore plus douce : « Vous pleurez !… Qu’avez-vous, de grâce ? — Ah ! mademoiselle Jeane, ce sont là de bonnes larmes ; mais elles seraient bien cuisantes, si vous refusiez la lettre que voilà… » ai-je ajouté en me hâtant d’en venir au but de ma commission, dans la crainte de l’arrivée du muscadin ou de sa mère.
— Jeane, m’as-tu dit, a d’abord refusé de recevoir ma lettre ?
— Oui, et, me regardant d’un air surpris et défiant… ah ! dame, ce n’était déjà plus son regard d’ange : « De qui est cette lettre ? m’a-t-elle demandé. — Vous le saurez en la lisant, chère demoiselle, et vous ne regretterez pas votre temps, allez ! — Encore une fois, de qui est cette lettre ? Répondez, sinon je me retire, » a reprit ta fille d’un ton bref, décidé, presque dur ; alors, moi, j’ai cru devoir lui dire : « C’est M. Charles Delmare qui vous écrit. »
— Mon nom lui a d’abord causé une impression pénible ?
— Si pénible, qu’en l’entendant, ton nom, elle ne ressemblait plus à un ange, tant s’en faut ! Sa figure s’est crispée ; elle m’a jeté un coup d’œil méchant et a reparti : « Vous direz à M. Delmare que je suis fort étonnée qu’il ose m’écrire, et vous le prierez de s’en dispenser désormais… » Là-dessus, elle me tourne le dos et regagne la porte par où elle était entrée… Ah ! mon pauvre fieu ! en ce moment, mon sang n’a fait qu’un tour ; tout était fini, je songeais à ton désespoir en me voyant te rapporter ta lettre lorsque tout à coup, paraissant se raviser, ta fille s’arrête, réfléchit, se retourne et revient vers moi ; mais alors sa pauvre figure était si triste, si triste, qu’on aurait cru voir la Vierge des sept douleurs avec ses sept épées plantées dans son cœur saignant de grosses larmes de sang… « Donnez-moi cette lettre, » me dit ta Jeane de cette voix redevenue angélique ; puis elle m’a demandé dans le cas où elle voudrait te faire une réponse, où elle devrait te l’envoyer. « Notre adresse est dans la lettre, » ai-je répliqué. À ces mots de notre adresse, ta fille m’a dit avec bonté : « N’êtes-vous pas la nourrice de M. Delmare ? n’habitiez-vous pas avec lui dans le Jura ?… — Oui, mademoiselle ? — Si je crois devoir écrire à M. Delmare, a-t-elle ajouté, il recevra ma lettre dans la journée. Adieu, bonne mère. » Ta fille est alors rentrée dans l’appartement, et…
— Écoute, — dit soudain Charles Delmare tressaillant et prêtant l’oreille du côté de la porte ; — il me semble que l’on a frappé.
— On a donc heurté bien doucement, car je n’ai rien entendu.
Geneviève prononçait ces derniers mots, lorsque de nouveau l’on frappa timidement et par deux fois à la porte.
— C’est elle ! — s’écria Charles Delmare en se précipitant vers la porte, qu’il ouvrit ; — c’est ma fille !
Il ne se trompait pas. Jeane entra dans la mansarde, et Geneviève, radieuse, à demi suffoquée par la joie, sortit en disant à Delmare, afin de ne pas gêner l’épanchement de sa tendresse paternelle :
— Ta fille nous revient, c’est signe que nous partons. Je cours à la diligence de Nantua retenir trois places pour demain. Dieu soit loué ! nous ne ferons pas maintenant de vieux os à Paris !
Le père et la fille, aussitôt après la sortie de Geneviève, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sans prononcer une parole, et se tinrent longtemps embrassés. Le morne silence de la mansarde fut troublé par des sanglots, par des soupirs, par des exclamations, par des éclats de joie indicible, mêlés de mots entrecoupés. Il est impossible de retracer fidèlement une pareille scène ; mais l’on peut se l’imaginer en songeant au tendre attachement que Jeane éprouvait déjà pour son cher maître, alors qu’au Morillon elle le voyait chaque jour dans une étroite intimité. Cependant la joie de la jeune fille était mêlée d’amertume : elle retrouvait son père, mais elle apprenait en même temps le déshonneur de sa mère, pour qui elle avait jusqu’alors ressenti une vénération profonde. Rien ne troublait, au contraire, en ce moment le bonheur de Charles Delmare. On comprendra son ivresse, si l’on se rappelle les angoisses dont il était bourrelé quelques instants auparavant, en se demandant si son suprême appel serait entendu de son enfant.
Delmare, après la première expansion de ses sentiments depuis si longtemps contenus, a fait asseoir sa fille, et, agenouillé devant elle, il prend ses mains dans les siennes, et, les yeux encore humides de ses larmes récentes :
— Enfin, ma Jeane, mon enfant, te voilà près de moi ! Tu ne me hais plus, tu m’aimes, puisque tu es venue ici. Oh ! oui, tu m’aimes, dis ?… N’est-ce pas que tu m’aimes ?…
— Bon père !
— Répète ces mots, je t’en prie, répète-les, ils sont si doux à mon oreille ! Pour la première fois, vois-tu, je les entends de ta bouche !
— Cher et bon père, oui, je vous aime !
— Vous ?… Oh ! ne dis pas vous… c’est si froid !
— Je t’aime, je t’aime, tendre père, je t’aime de toutes les forces de mon âme, toi maintenant mon seul ami, mon seul soutien en ce monde, toi qui, pendant trois ans, as dû tant souffrir de la contrainte que le devoir t’imposait ! Tu me chérissais comme ton enfant, et tu étais forcé de me traiter aux yeux de tous en étrangère, toi qui, depuis que je suis au monde, n’as vécu que pour m’idolâtrer !… Pauvre mère !… Combien tout à l’heure j’ai pleuré en lisant ta lettre, le récit de tes tourments, alors que tu t’efforçais en vain de retrouver les traces de ma mère et les miennes !… Ah ! combien j’ai encore pleuré en lisant l’expression si touchante de ta joie, lorsque tu as pu te rapprocher de moi au Morillon !
Mais Jeane, songeant que Delmare est agenouillé devant elle, sur le carreau, fait un mouvement afin de se lever, en disant :
— C’est à moi d’être là, devant toi, à genoux…
— Ne bouge pas, ne bouge pas, enfant !… je suis si bien là !… Et puis, n’est-ce pas à genoux que je te dois dire : Pardon ?
— Pardon… mon bon père ? et de quoi ?
— De tant de misère, — répond Delmare étouffant un sanglot et jetant un coup d’œil navré autour de la sombre mansarde. — Vois donc quelle misère ! vois donc !
— Je ne m’en apercevais pas, — répondit Jeane avec un sourire ineffable ; — et puis d’ailleurs que m’importe cette détresse ! en souffres-tu ?
— Pour moi, non ; mais si, au lieu de dissiper follement ma fortune, je l’avais conservée, je…
— M’aimerais-tu davantage, père ?
— Davantage, c’est impossible.
— À quoi bon alors regretter tes richesses ?
— Ah ! c’est que le repentir, le remords de ma ruine empoisonnent le divin bonheur que je goûte aujourd’hui. Oui ! maudite soit ma prodigalité passée ! Je suis pauvre à cette heure où j’ai le plus cher, le plus sacré des devoirs à remplir ! Pourvoir aux besoins de mon enfant, dont je suis aujourd’hui l’unique appui !… et je ne peux lui offrir que de partager mon dénûment ! Malheur à moi ! malédiction sur moi !
Jeane, à mesure que Charles Delmare a précisé sa pensée, ses espérances et son projet de vivre désormais auprès d’elle, semble de plus en plus embarrassée ; ses traits, jusqu’alors épanouis par la tendresse filiale, animés, colorés par une douce et vive émotion, pâlissent et s’attristent profondément.
Delmare, frappé du changement soudain survenu dans la physionomie de sa fille et se méprenant sur la cause qui le produit, murmure d’une voix entrecoupée par les larmes qu’il s’efforce de contenir :
— Mon enfant adorée ! tu penses à l’avenir qui t’attend. Hélas ! notre commune détresse le rend effrayant à tes yeux, n’est-ce pas ?
— Toi, toi qui me connais pourtant, me prêter une pareille crainte ! — s’écrie Jeane avec un accent de reproche poignant. — Moi, redouter de partager ton infortune, lorsque, au contraire, j’aurais voulu…
Et, s’interrompant, Jeane reprend :
— Ah ! l’avenir, si misérable qu’il puisse être, ne cause pas l’effroi que tu lis sur mon visage.
— Cet effroi, qui le cause ?
— Le passé.
— Il est douloureux, ce passé, je le connais, pauvre enfant ; mais…
— Non, non, tu ne le connais pas, ce passé dont je parle ; tu ne peux même le supposer…
— Que veux-tu dire ?
— Père, je veux dire qu’il nous faut à tous deux du courage !
La jeune fille se leva en prononçant ces derniers mots avec un tel accent, que Delmare frémit, et, d’agenouillé qu’il était devant sa fille, se redressa en s’écriant :
— Jeane, tu as donc à me faire quelque révélation terrible ? Tu frissonnes, ta pâleur augmente…
— Je deviens ainsi pâle maintenant, lorsque je pense à lui.
— À qui ?…
— À San-Privato.
— Qu’entends-je !… Ah ! que de haine !… — s’écrie Delmare.
Et cependant sa fille s’était bornée à prononcer le nom de San-Privato ; mais les traits, le regard, la voix de Jeane, accusent des sentiments tellement inexorables, que son père répète :
— Tu le hais donc à la mort, cet homme ?
— Je le hais !…
— Merci Dieu ! tu le connais, à cette heure, ce monstre !… De là ton exécration, n’est-ce pas ?
— Père ! — répond Jeane après un moment de silence et avec une expression indéfinissable, — père ! tu m’as vue avant-hier… Regarde-moi bien en face ; que te semble-t-il aujourd’hui de ta fille ?
— Jeane, Jeane, je ne comprends pas le sens de tes paroles, et pourtant, misère de moi ! leur accent, ton regard, me glacent jusqu’à la moelle des os.
— Père, réponds !… Tu m’as vue avant-hier… regarde-moi bien en face ; que te semble-t-il aujourd’hui de ta fille ?
— Grand Dieu !… Jeane, ton esprit s’égare !…
— Non, j’ai toute ma raison, toute ma raison, pauvre malheureux père que tu es !
— Pourquoi m’appelles-tu maintenant pauvre malheureux père, lorsque tu me vois, au contraire, si heureux d’être là près de toi ? Dis, mon enfant, je t’en conjure, explique-moi le sens de ces paroles étranges ; malgré moi, elles m’épouvantent. Et puis, tiens, je t’en supplie, ne me regarde pas ainsi ; tu me donnes envie de pleurer… mon cœur se fend, se brise, sans que je sache pourquoi.
— Que sera-ce donc, ô mon père, lorsque tu connaîtras la cause de tes douloureuses appréhensions ?… lorsqu’à tes pressentiments succédera la certitude ?… Ce moment est venu, écoute…
Mais Jeane, s’interrompant, se dirige vers la porte, donne à la serrure un double tour de clef, puis la met dans sa poche, à l’extrême surprise de Delmare, qui, s’adressant à sa fille :
— À quoi bon fermer la porte et ôter la clef de cette serrure ?
— Afin que tu ne puisses pas sortir.
— Et pourquoi, mon enfant, crains-tu que je ne sorte ?
— Ah ! pourquoi ? — reprit la jeune fille avec un sourire sinistre. — C’est que, vois-tu, père, un homme est bientôt…
Mais Jeane, par une soudaine réticence, ne termina pas et laissa suspendu le mot tué.
— Achève ! — reprit Delmare ne pénétrant pas la pensée de sa fille, — achève !… que veux-tu dire ?
— Je veux dire qu’un homme est bientôt entraîné par de fâcheux emportements.
— Tu me dissimules ta pensée ; ce n’est pas cela que tout à l’heure tu allais dire.
— C’est vrai ; mais il n’importe ; écoute-moi, et tu vas savoir pourquoi je te demandais ce qu’il te semblait aujourd’hui de ta fille !