‹ Les Fils de familleChapitre 90 sur 108 · Partie II · 19

Partie II · 19

Delmare, en proie aux plus cruels pressentiments, accablé par l’émotion, s’assit au bord de son grabat, appuya ses coudes sur ses genoux, et cacha sa figure entre ses mains ; la sardonique amertume du sourire de sa fille le navrait.

— Mon père, — reprit Jeane, — j’ai lu dans ta lettre que tu étais instruit des causes de ma retraite chez madame San-Privato.

— Oui, tu cédais à ta fierté blessée par les reproches de ta tante, enfin, à l’aversion que je t’inspirais, puisque tu voyais alors en moi le meurtrier de ton père.

— Cette prétendue terreur, exagérée par moi, n’était, je te l’avoue, qu’un prétexte ; je cédais surtout à l’attrait que m’inspirait San-Privato, — reprit Jeane pâlissant de nouveau à ce nom. — J’avais eu avec lui, le jour même, un long entretien, dont voici en deux mots le sens : « Jeane, m’a-t-il dit, je vous aime ; si vous m’aimiez assez pour m’épouser, j’ai rêvé pour nous deux une existence idéale. Je serais don Juan, vous seriez doña Juana… » Comprends-tu… mon père, je serais doña Juana, don Juan fait femme ?…

— Oh ! mes pressentiments, mes pressentiments !… J’en étais certain, c’est en éveillant, en exaltant ce qu’il y avait de mauvais enfoui au plus profond de l’âme de ma fille, que ce misérable pouvait assurer sur elle son exécrable influence ! — murmura Delmare.

Et il ajouta tout haut, s’adressant à Jeane :

— Ah ! je fais mieux que de comprendre, hélas ! je devine ta pensée. Oui, cet idéal de la dépravation féminine, représenté par le type imaginaire de doña Juana, son audacieuse corruption, son dédain railleur de ses nombreuses victimes, la cruauté de ses amours, la hardiesse de ses mauvaises mœurs, loin de te révolter, t’ont souri, malheureuse enfant ! L’exagération même du vice, le défi hautain qu’il jetait à tout et à tous, lui donnaient à tes yeux une sorte de grandeur sinistre. Ma pénétration te confond ? — ajouta amèrement Delmare, remarquant la surprise croissante peinte sur les traits de Jeane. — Ah ! c’est que, depuis longtemps, je te connais en bien et en mal mieux que tu ne te connais toi-même ; c’est que, là-bas, au Morillon, t’étudiant chaque jour, pendant trois ans, avec l’inquiète sollicitude d’un père, j’avais deviné, alors que tu les ignorais encore, ces mauvais ferments endormis au fond de ton âme, et qui, sans ce misérable qui t’a déjà pervertie peut-être, auraient, faute d’aliments, d’occasions, passé, je le jure, du sommeil à la mort !

— Tu dis vrai, mon père, tu dis vrai, tu lis au plus profond de mon cœur ! Oui, le type audacieux de doña Juana m’a séduite, m’a passionnée ; oui, j’ai rêvé de réaliser cet idéal ; mais, sais-tu quel mobile surtout me poussait ? Je voulais rendre torture pour torture, et, par de cruelles représailles, faire souffrir aux martyrs de ma coquetterie ce que m’avait fait souffrir Maurice par son inconstance ! Hélas ! ce besoin de vengeance était encore de l’amour, — ajouta Jeane d’une voix déchirante ; — j’aimais toujours Maurice, je l’aime toujours !

— Qu’entends-je ? s’écria Delmare.

Et sa désespérance se changea soudain en un radieux espoir.

— Tu aimes encore Maurice ?

— Si je l’aime ?… Ah ! malheur à moi ! mon amour pour lui est devenu plus vif que par le passé, depuis que j’ai lu ta lettre, mon père. Ce n’est plus du courroux que je ressens contre celui qui fut mon fiancé, c’est une tendre pitié.

— Jeane, mon enfant chérie !… — reprend Delmare en proie à la plus douce émotion et voyant déjà son espérance presque accomplie, — tu es sincère ; il m’est impossible d’en douter, ton amour survit à l’infidélité de Maurice. Tu lui as pardonné son égarement éphémère.

— Ah ! comment ne pas le pardonner, mon père ? Ne m’as-tu pas instruite du péril de mort qu’il avait couru ? ne m’as-tu pas appris de quelles perfides et infâmes manœuvres on l’avait entouré ? Lui, si ingénu, si confiant, si loyal ! comment n’aurait-il pas succombé à tant de séductions ? Aussi, remords tardifs, regrets stériles ! j’ai versé des larmes amères en songeant qu’emportée par l’orgueil, aveuglée par la colère, j’ai impitoyablement repoussé Maurice, lorsque, rougissant de son inconstance, effrayé des entraînements qu’il prévoyait, il revenait à moi, il revenait au bien, implorant son pardon. Ah ! maudite soit ma dureté, il était temps encore, peut-être, et pour lui et pour moi, d’échapper à la fatalité qui nous entraîne à un abîme de malheurs !

— Il est temps encore d’échapper à cette fatalité. Nous sommes sauvés, viens dans mes bras, fille bien-aimée ! — s’écrie Delmare, ivre de joie et serrant contre lui sa fille. — Sais-tu ce qu’avant-hier encore me disait Maurice ?… « J’éprouve pour Jeane ce que je n’éprouverai jamais sans doute pour aucune autre femme. Ah ! si elle n’eût pas aimé San-Privato, si elle me fût restée fidèle, je lui demanderais peut-être l’indulgence pour le passé, un refuge contre un avenir dont je prévois les périls, parce que je connais ma faiblesse, et, par mon repentir, par mon affection désormais inaltérable, je saurais regagner le cœur de ma fiancée… »

— Cher et bon Maurice ! Vraiment, il disait cela, mon père ? vraiment, je n’étais pas seule à pleurer notre affection brisée, nos liens rompus ? — reprit Jeane les larmes aux yeux, oubliant le présent et partageant la profonde émotion de Delmare. — Ô doux et noble amour de ma première jeunesse, source inépuisable de nobles et frais souvenirs, tu seras du moins ma consolation éternelle, mon trésor le plus précieux. Combien de fois déjà je me suis reposée de mes chagrins, en me rappelant ces jours fortunés où Maurice me proposait de partager son trône de luzerne rose et de me couronner reine des églantines et des bluets ! Riants symboles de l’heureuse destinée qui devait être la nôtre.

— Et qui sera encore la vôtre, si tu le veux… et tu le voudras, ma Jeane bien-aimée ! — s’écrie Delmare de plus en plus exalté par un espoir qui, dans sa pensée, touchait à la certitude.

Puis il ajoute, en se dirigeant vers la porte :

— Attends-moi, Jeane, je reviens bientôt.

— Où vas-tu, mon père ?

— Chercher Maurice ; joies du ciel ! il va savoir que tu l’aimes plus que jamais ; car ton amour pour lui s’est augmenté de toute l’horreur que t’inspire San Privato.

Ce nom abhorré, arrachant Jeane aux mélancoliques rêveries du passé, la rejeta violemment au milieu des terribles actualités. Elle tressaillit, porta ses deux mains à son front et, s’élançant au-devant de Delmare, elle lui dit d’un ton déchirant et d’une voix entrecoupée :

— Mon père, écoute-moi, tu vas, dis-tu, chercher Maurice ?

— Oh ! je le trouverai, quand je devrais aller l’arracher à cette indigne femme, dont il subit malgré lui le joug.

— Mon père, je t’en conjure, écoute-moi.

— Oh ! je sais ce que tu vas me dire : Maurice refusera de m’accompagner, conservera quelque ressentiment contre toi. Erreur, pauvre enfant, erreur ! Tu ne sais pas quels accents je trouverai dans mon cœur pour dire à Maurice : « Crois-moi, Jeane t’a toujours aimé, elle t’aime encore ; elle t’a pardonné ; elle exècre San-Privato. Elle t’attend chez moi. Viens, viens ! » Et moi, je te dis, ma fille, qu’il viendra ! et moi, je te dis qu’avant une heure tu vas le voir ici, à tes pieds… Ah ! je ne crains qu’une chose maintenant, c’est de devenir fou de joie, lorsque tout à l’heure je vous verrai ici tous deux, toi et lui, dans les bras l’un de l’autre et réunis pour jamais !

Et, courant vers la porte, Delmare ajoute :

— Assez de paroles ; des actes ! Attends-moi, fille aimée ; je reviens avant peu.

— Mon père, — s’écria Jeane en saisissant avec force Delmare par le bras et attachant sur lui un regard qui le glace, — tu crains, dis-tu, de devenir fou de joie ? Ah ! crains plutôt de devenir fou de douleur et de rage, lorsque tu vas apprendre pourquoi mon mariage avec Maurice est à jamais impossible. Nous avons pendant un moment oublié la réalité ; mais elle existe, hélas ! inexorable.

— Enfin, cette réalité, quelle est-elle ?… Mets un terme à ma torture !

— Mon père, Maurice serait là, devant moi à genoux, me disant : « Jeane, ma main est à toi ! » je lui répondrais la mort dans l’âme : « Je t’aime autant et plus que par le passé, Maurice, et cependant, si j’acceptais ta main, je serais une infâme… »

— Quel est donc cet affreux mystère ? — s’écrie Delmare, de qui les dernières espérances s’évanouissent, car il ne pouvait douter de la sincérité des paroles de sa fille ; — tu serais une infâme, dis-tu, si tu épousais Maurice ?

— Oui, je dis cela, mon père, et il en est ainsi…

— Mais la cause de cette infamie ? — reprend Delmare d’une voix tremblante.

Et il ajoute, remarquant de nouveau la soudaine pâleur de sa fille :

— Mon Dieu, voilà que tu redeviens plus pâle encore !

— Mon père, c’est que je pense à lui…

— À qui ?

— À l’homme que je dois épouser.

— À l’homme que tu dois épouser ? — répéta machinalement Delmare pouvant à peine croire ce qu’il entendait ; — que signifie ?…

— Cela signifie que je ne peux me marier avec Maurice, parce que j’épouse une autre personne.

— Qui cela ?

— Celui auquel je ne peux penser sans pâlir et sans frémir.

— Il me semble que je suis le jouet d’un rêve horrible, — balbutie Delmare.

Et il reprend :

— Qui est cet homme ?

— Ah ! je l’ai dit, tu es un pauvre malheureux père, et je suis encore plus à plaindre que toi.

— Réponds, quel est le nom de celui que tu dois épouser ?

— Tu vas trembler.

— Je tremble ; déjà je n’ai pas une goutte de sang dans les veines.

— Malheur à nous, mon père !

— Ce nom ? Répondras-tu, à la fin ? ce nom, quel est-il ?

— San Privato !

— Hein !… tu dis ?

— Je te dis… que j’épouse San-Privato.

— Misère de Dieu ! — s’écrie Charles Delmare se dressant effrayant devant sa fille, — tu railles ou tu mens.

— Je ne mens jamais, et je n’oserais de vous, mon père, me railler.

— Jeane, je t’aime passionnément, je n’ai que toi au monde, je ne vis que par toi, que pour toi ; mais, vois-tu, si par malheur, si par impossible, car c’est impossible, cela, tu songeais seulement à épouser cet homme, j’en jure Dieu, tu ne me verrais plus, entends-tu, Jeane ? non, plus jamais, et personne, — ajoute Delmare d’un ton sinistre et significatif, — et personne ne me reverrait ?

— Mon père, mon bon père, ne me maudissez pas ; vous ignorez…

— Quoi ? qu’est-ce que j’ignore ?

Jeane garde pendant un moment le silence, en proie à une émotion violente ; elle pressent quel coup terrible sa réponse va porter à son père ; mais, voulant achever cette révélation qui les torture tous deux, elle reprend :

— Tout à l’heure, mon père, je vous disais « Vous m’avez quittée pure ; regardez-moi bien en face ; que vous semble-t-il aujourd’hui de votre fille ? »

— Encore ces paroles étranges ! — reprend Delmare avec une sombre impatience. — Eh bien, après ?

— Eh bien, mon père, votre fille est déshonorée !

— Par qui, déshonorée ?

— Par San-Privalo !

Delmare, apprenant que San-Privato a déshonoré Jeane, semble d’abord foudroyé ; puis il jette une exclamation déchirante, chancelle et s’affaisse un moment sur le bord de son lit ; mais bientôt il se relève livide, menaçant, s’élance vers la porte. Il veut l’ouvrir, elle résiste à ses efforts. Il se souvient alors que cette porte a été fermée par Jeane, et, courant à elle :

— La clef !

— Mon père !…

— La clef !

— Par pitié, écoute-moi !

— Tu refuses ?

— Oui !

— Oh ! je l’aurai, cette clef ! — dit d’une voix sourde Charles Delmare éperdu de fureur.

Et il engage une lutte avec sa fille, afin de lui enlever la clef, qu’elle a mise dans l’une des poches de sa robe. Mais, agile et nerveuse, Jeane résiste énergiquement à son père ; celui-ci, d’ailleurs, la ménage autant que possible. Cependant, il lui serre involontairement et si fort le poignet, qu’elle ne peut retenir un cri de douleur.

— Ah ! mon père, mon père, vous me faites mal…

Ces mots rappellent Delmare à lui-même. Il rougit de sa violence, cesse cette lutte déplorable, et, s’éloignant de sa fille, lui dit d’une voix poignante et indignée :

— Ah ! vous montrez du courage pour défendre contre votre père la vie de votre amant ?…

— San-Privato mon amant, grand Dieu !

— Ainsi, oubliant tout, honneur, devoir, vous avez cédé au honteux attrait que ce misérable vous inspirait ?

— Mon père !

— Ainsi, c’est sa grâce que vous veniez implorer ici avec des larmes hypocrites ! j’étais votre jouet !…

— Sa grâce… demander sa grâce… lorsque, au contraire, je…

— Vous m’abusiez, fille indigne !… Votre haine contre lui était feinte, je le vois maintenant.

— Mais c’est injuste, mais c’est odieux, ce que vous pensez là, mon père. Permettez-moi, par pitié, de…

— De la pitié pour vous ? Non, non ; allez, vous me faites horreur, vous n’êtes pas la victime de cet homme !

— Que suis-je donc, alors ?

— Sa complice.

— Sa complice !… — répète Jeane avec une expression déchirante, — moi… moi, sa complice !…

Soudain la jeune fille, par un geste plus prompt que la pensée, rompt les premières agrafes du corsage de sa robe, écarte les plis de sa chemisette, met à nu la naissance de son cou, et dit à Charles Delmare d’une voix palpitante :

— Tenez, mon père, voyez les traces de violence que porte mon cou ; cette nuit, je dormais, confiante dans l’hospitalité que m’accordait la mère de cet homme, je n’avais pas songé à m’enfermer à double tour, j’ai été surprise pendant mon sommeil, et…

La jeune fille s’interrompt, écrasée de honte, et cache dans ses mains son visage empourpré.

Le sens des premières paroles de Jeane n’est pas tout d’abord clairement compris par Delmare. Il jette machinalement les yeux sur le cou de sa fille qu’elle a mis à nu, et remarque qu’il est cerclé d’une érosion bleuâtre. Puis, tout à coup, ce malheureux père frissonne d’épouvante ; il devine, en voyant l’empreinte de cette tentative de strangulation, que Jeane, confiante dans la sainteté du refuge que lui offrait sa tante, Jeane, durant son sommeil, a été victime d’un infâme attentat.

Delmare, le front baigné d’une sueur froide, et brisé par tant d’émotions, sent les forces lui manquer ; il tombe replié sur lui-même aux pieds de sa fille, il sanglote, il est incapable de prononcer un mot.

Jeane, fondant aussi en larmes, s’agenouille près de son père, soulève et soutient sa tête appesantie, essuie ses pleurs sous ses baisers, l’enlace de ses bras, le presse sur sa poitrine ; l’expansion si touchante de cette tendresse filiale apaise, ranime, réconforte Delmare ; aidé de Jeane, il essaye et parvient à se relever debout, quoique encore chancelant, étourdi comme un homme récemment saisi de vertige. Sa fille l’aide à s’asseoir au pied de son lit, l’adosse à la muraille, prend ses mains glacées, les baise pieusement, les réchauffe de son souffle ; puis, la tête appuyée sur l’épaule de Delmare, elle lui dit de sa douce voix :

— Calme-toi, reprends tes forces, ton courage, bon père ; nous seront vengés… va… nous serons terriblement vengés ! Voilà pourquoi je n’ai pas voulu, voilà pourquoi je ne veux pas que tu me le tues, cet homme.

Delmare demeure quelques minutes encore dans un état moyen entre la raison et la déraison ; puis, peu à peu, le calme, la lucidité renaissent dans son esprit ; il se rappelle les révélations de Jeane empreintes d’un caractère de sincérité irrécusable ; il réfléchit longtemps, et sonde d’un regard morne et désespéré l’abîme de malheurs qui menace d’engloutir sa fille.

Celle-ci, jugeant à la physionomie de son père que ses ressentiments, aussi profonds qu’auparavant, s’apaisent du moins à leur surface, reprit d’une voix ferme :

— Courage et patience, père ; je te l’ai dit, nous serons vengés.

— Oh ! oui, j’en jure Dieu ! — reprit Delmare levant son poing crispé vers le plafond de la mansarde, — je te vengerai, ma fille. Qu’importent quelques heures de retard à l’exécution du criminel ? il est condamné.

— Nous ne nous entendons plus, bon père…

— Je m’entends, moi.

— Tu tiens donc toujours à le tuer, cet homme ?

— Misère de Dieu, si j’y tiens !

— Soit, le voilà mort ; et puis après ?

— Après ?…

— Le néant, n’est-ce pas ? Triste et stérile vengeance que celle-là ! Un spasme, un râle d’agonie, et quoi ensuite ?… L’éternel repos ?… Non, mon père, non ; cela peut te suffire, mais cela ne me suffit pas, à moi !

— Qu’espères-tu donc ?

— Il ne s’agit pas d’espérance, mais de certitude…

— De quoi es-tu certaine ?

— D’épouser San-Privato.

Charles Delmare regarde sa fille avec stupeur, garde pendant un moment le silence, et il reprend avec un accent d’ironie amère :

— Ah ! c’est là ta vengeance ?

— C’est là ma vengeance.

— Épouser ce monstre ?

— Oui, père, et, aussi vrai que tu es là, devant moi, rappelle-toi ces paroles : avant six semaines, je serai madame San-Privato.

Delmare parvient à dominer sa stupeur, son épouvante, se recueille, et reprend d’une voix qu’il s’efforce de raffermir :

— Un tel dessein ne devrait pas même se discuter ; mais enfin…

— Voyons, père.

— Et d’abord, maintenant que cet homme t’a déshonorée, il ne t’épousera pas.

— Erreur ; il m’épousera, parce qu’il m’a déshonorée !

— Si tu railles, cruelle est la raillerie, ma fille ! Si tu parles sérieusement, cruelle est ton erreur ! Croire cet homme capable de vouloir réparer son crime, d’éprouver un remords !

— Lui, un remords ? Jamais !

— À quel sentiment céderait-il donc en te donnant sa main ?

— Il cédera, j’en réponds, à la passion la plus forcenée, la plus folle qui ait jamais livré un homme en délire à la merci d’une femme possédant sa froide raison, — reprend Jeane avec un tel accent de conviction et d’autorité, que Charles Delmare tressaille.

Et, après un moment de silence, il dit :

— Si je pouvais te croire, et je ne le croirai jamais, si je pouvais te croire assez odieusement fourbe et perfide pour parvenir à inspirer une passion délirante à ce misérable, je me rassurerais en songeant qu’il ne peut douter de la haine implacable qu’à cette heure tu lui portes.

— Il est certain d’être adoré de moi, mon père.

— Il a pu avoir cette créance ; mais à présent, Jeane, à présent c’est impossible…

— À présent, plus que par le passé.

— Quoi !… encore aujourd’hui ?

— Aujourd’hui.

— Aujourd’hui, ma fille, à l’heure où nous sommes, cet homme est certain de ton amour pour lui ?

— Oui.

— Encore une fois, c’est impossible ! — s’écrie Delmare.

Et il ajoute d’une voix entrecoupée, comme si les mots suivants lui eussent brûlé les lèvres :

— Enfin, Jeane, depuis, depuis l’infâme attentat de cette nuit, il sait bien, cet homme, l’horreur qu’il t’inspire.

— Non, il l’ignore.

— Il l’ignore ? Quoi ! tu lui as caché ?…

— Il croit qu’après un premier moment de colère et d’indignation, j’ai pardonné à l’irrésistible entraînement, au délire de son amour.

— Malheureuse, tu as pu à ce point dissimuler ta haine et…

Delmare, révolté, s’interrompt, cache sa figure entre ses mains, et murmure en frissonnant :

— À dix-huit ans à peine, un si effrayant empire sur soi-même… Mon Dieu, mon Dieu !

— Ma dissimulation te surprend, t’épouvante, t’indigne ? — reprend Jeane avec un accent sardonique et concentré. — Que veux-tu ! je n’ai pas cherché le déshonneur, moi ! On m’a flétrie, je me venge de mon mieux. La haine est peu scrupuleuse dans ses moyens ; ce qu’elle veut, c’est arriver à ses fins, j’y arriverai ; il faut que San-Privato m’épouse… il m’épousera ; et, d’ici au jour de mes noces, je me sauvegarderai moyennant un verrou à ma porte et ce couteau sous mon oreiller, — ajoute Jeane en tirant de sa poche un couteau-poignard. — J’ai, en venant ici, ce matin, acheté cette arme, elle me protégera contre de nouvelles violences rendues plus frénétiques par le souvenir. Et voilà comment, avant six semaines, je serai madame San-Privato.

Delmare, de plus en plus alarmé des tendances de sa fille, et voulant tenter de combattre les projets qu’elle puisait dans sa haine, reprend en suite de quelques moments de réflexion :

— Tout à l’heure, Jeanne, tu me disais, à propos de ce misérable : « Un spasme, un râle d’agonie, après quoi, le néant. C’est là une vengeance stérile… »

— Je pensais cela, je le pense encore.

— J’admets que cet homme t’épouse… et alors, je dis, comme toi tout à l’heure : Et après ?

— Aussitôt après la bénédiction nuptiale donnée, l’heure de la vengeance a sonné, mon père ; vengeance, non pas stérile, non pas prompte comme la convulsion de l’agonie, mais durable, mais féconde en tortures de tous les jours, de toutes les heures.

— Quelle est donc cette terrible vengeance ?

— Oh ! oui, terrible, parce que San-Privato sera trop passionnément épris de moi pour ne pas ressentir une jalousie féroce, et qu’il redoutera trop le ridicule et mes sarcasmes pour oser me témoigner sa jalousie. Or, doña Juana sait si elle donnera souvent à son mari des sujets sérieux de jalousie.

— Ainsi, — balbutie Delmare, — tu veux épouser cet homme, afin de… ?

— Afin de réaliser le type imaginaire de doña Juana. Serai-je assez vengée de San-Privato, de qui je porterai le nom ?

Jeane, en prononçant ces mots, relève fièrement le front et semble grandir en redressant sa taille charmante aux ondulations serpentines ; son sourire cruel, son regard brillant d’audace, sa physionomie, dont la beauté prend en ce moment un caractère implacable, frappent tellement Delmare, qu’il murmure en frémissant :

— Ah ! mes craintes se réalisent : ma fille me dépassera de bien loin dans la carrière du vice. Hélas ! je l’avais dit, cet ange déchu effrayera les démons !

Et, s’adressant à sa fille de sa voie la plus tendre :

— Jeane, m’aimes-tu ?

— Autant que fille a jamais chéri son père.

— De cet attachement, veux-tu me donner la plus grande preuve possible ?

— Parle, bon père.

— Je suis pauvre, et je te l’ai dit, aujourd’hui surtout que tu m’es rendue, je pleure ma ruine en larmes de sang. Enfin, je suis pauvre ; le nécessaire, je le possède à peine, et après moi cesse la modique pension viagère dont je vis : quinze cents francs, voilà tout. Je ne te cache rien, telle est ma position. Elle est, tu le vois, plus que précaire, elle touche à la misère, et cependant, malgré ma tendresse pour toi, et de cette tendresse tu ne doutes pas, mon enfant, si du moins ma lettre t’a bien fidèlement exprimé mes sentiments ?

— Ta lettre ! vingt fois je l’ai couverte de mes larmes, de mes baisers, ta lettre, ô mon père ! Il me semblait, à chaque ligne, y sentir palpiter ton cœur.

— Eh bien, Jeane, malgré… ou plutôt à cause de ma tendresse pour toi, je te demande pour toi, je te demande à mains jointes, je t’adjure à genoux, de venir partager ma pauvreté.

— Qu’entends-je ?

— S’il le faut, et il le faudra, je travaillerai pour t’épargner le plus de privations que je pourrai ; je suis robuste encore, et quand je devrais casser des pierres sur la route, je…

— Ah ! bon père, ce serait à moi, qui suis jeune, de travailler pour t’épargner des privations ; je suis courageuse, je ne redoute pas la misère ; mais tu oublies…

— Je n’oublie rien.

— Mon père, tu oublies mon déshonneur.

— C’est pour t’empêcher de te déshonorer, que je te conjure de me suivre.

— Songes-tu, mon père, à tes paroles ?

— Elles me sont dictées par mon devoir et par mon amour pour toi.

— Mais enfin, mon père, cette nuit, un misérable…

— Cette nuit, tu as été victime d’une trahison, d’un attentat infâme, d’un crime. Ce n’est pas là le déshonneur.

— Qu’est-ce donc alors, mon père, que le déshonneur ?

— Le déshonneur, c’est l’accomplissement de la vengeance que froidement tu médites, malheureuse enfant ! Le déshonneur, il est écrit dans ce nom : doña Juana, symbole imaginaire d’une vie de désordres effrénés ; le déshonneur sans excuse, inexorable, sera celui dont tu seras couverte, si tu persistes dans ce projet de mariage, afin de te livrer ensuite à l’entraînement de tes mauvaises passions, et de couvrir de ridicule et d’opprobre l’homme dont tu porteras le nom ! Cet homme aujourd’hui mérite la haine, l’exécration des honnêtes gens, tu mériterais comme lui leur mépris, leur aversion.

— Les don Juan ne sont point si décriés, mon père, et le monde est aux pieds des doña Juana.

— Oui, les hommes, aujourd’hui, se prosternent devant leur idole, et, demain, ils renieront, ils insulteront ce qu’ils ont adoré la veille.

— Eh ! qu’importe à l’idole, enivrée de l’encens de ses nouveaux adorateurs, l’insulte de ceux qu’elle raille, qu’elle méprise, qu’elle a tenus le front dans la poussière, sous le talon de sa bottine, et qu’elle laisse si loin, si loin derrière elle, dans le néant de son oubli !

— Mais les oubliés n’oublient pas, Jeane, et à leur tour ils se vengent !

— Pour se venger, il faut agir ; quelle action, quelle prise peuvent-ils avoir sur l’insaisissable doña Juana ? Elle échappe à tous, parce qu’elle les devance ; elle prévient le dédain par le dédain, l’insolence par l’insolence, l’abandon par l’abandon, l’inconstance par l’inconstance ! Ah ! don Juan, pour peu qu’elle le veuille, tu seras toujours joué, humilié, bafoué, vaincu par doña Juana !

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle frappera don Juan de ses propres armes, parce qu’elle lui fera le mal dont il la menaçait ! parce qu’enfin l’homme reste toujours stupéfait et surtout stupide, en voyant la femme accomplir les noirceurs qu’il méditait contre elle !

— Ah ! — pensait Charles Delmare en écoutant sa fille, — cette malheureuse enfant m’épouvante par la logique de sa perversité naissante ! Quels prompts ravages ont faits dans cette jeune âme les exécrables sophismes de ce monstre ! Il a flétri l’âme et le corps de mon enfant. Ah ! j’aurai sa vie !

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