‹ Les Fils de familleChapitre 91 sur 108 · Partie II · 20

Partie II · 20

Jeane, remarquant le silence momentané que gardait Delmare, lui dit avec tristesse :

— De telles paroles dans la bouche de ta fille, ton élève du Morillon, te surprennent et t’affligent, pauvre père ?

— Elles m’affligent, elles m’alarment, elles ne me surprennent pas ; tu es de ces natures aussi promptes au mal qu’au bien : le mal, en ce moment, domine en toi. La pente est rapide, elle t’entraîne ; je veux t’arrêter à temps sur cette pente, j’y parviendrai ; les sophismes dont tu berces ton imagination, plus abusée que dépravée, s’évanouiront comme un rêve, à la voix de la raison, et surtout de l’expérience. Cette expérience du monde, je l’ai acquise et payée cher ! Je vais donc te parler, non plus en père, mais en homme qui du moins a tiré quelque profit de ses égarements.

— Je t’écoute.

— Il est un fait avéré, déplorable : oui, l’homme se réserve le monopole de l’inconstance, le droit à l’infidélité. Les femmes doivent lui garder religieusement leur foi ; lui, point. Il se marie, il a une maîtresse, sa femme le sait. Eh bien, qu’est-ce que cela fait ? Est-ce que la femme, cet être subalterne, connaît, ressent les tortures de la jalousie ? est-ce que, contrainte de recevoir avec courtoisie, dans son salon, à sa table, parfois devant ses enfants, sa rivale, de qui la seule présence est une insulte à la sainteté du foyer domestique ; est-ce que l’épouse, est-ce que la mère ainsi ouvertement outragées dans leur affection, dans leur dignité, dans leur droit, peuvent mettre fin à ce scandale poignant ? Non ; l’homme, ainsi que tu le dis, en se réservant le droit à l’infidélité, a généreusement octroyé à sa femme le droit au chagrin, le droit à la résignation ; c’est généreux et touchant ; mais enfin, si d’aventure la femme trouve le chagrin fastidieux, la résignation aussi révoltante que l’impunité, si la femme se dit qu’après tout, la rupture d’un lien le divise en deux parties, et que désormais, déliée de son serment de fidélité par l’inconstance de son mari, elle l’imite ? Oh ! alors, n’est-ce pas, Jeane, il s’élève un concert de malédictions contre la femme infidèle ?

— Telle est donc la justice du monde !

— Que cela soit juste ou inique, il en est ainsi, tu le reconnais toi-même !

— Oui ; mais une œillade de la maudite, si elle est belle, change les maudisseurs en adorateurs prosternés !

— Soit, mais ensuite ?

— Comment ?

— Tiens, ma pauvre enfant, les faits, les exemples sont plus probants que tous les raisonnements possibles. Écoute-moi, je vais te citer un fait.

— Exceptionnel, peut-être ?

— Non, un exemple applicable, sauf une ou deux circonstances, à la généralité des femmes du monde qui ont eu la réputation d’être plus que galantes. J’ai connu, dans ma jeunesse, une certaine madame de Sauval, jeune, belle à éblouir, fort riche, d’une grande naissance, assez spirituelle et douée de quelques qualités généreuses ; mariée à dix-sept ans à un homme qu’elle adorait, il la délaisse indignement après six mois de mariage et quitte la France, emmenant avec lui une femme perdue. Madame de Sauval longtemps regretta son mari ; puis, elle aussi, se crut déliée de sa foi par l’abandon ; jeune, belle, riche, maîtresse d’elle-même, elle chercha, dans une première liaison, l’oubli de ses chagrins ; à cette liaison en succéda une seconde, puis une autre… Que dire, enfin ? Elle aussi, sans y songer, cette jeune femme réalisa le type imaginaire de doña Juana, du moins par ses nombreuses amours, ne cherchant, d’ailleurs, dans ce désordre, ni la vengeance, ni les détestables jouissances d’une coquetterie féroce ! Non, elle cédait uniquement à l’attrait effréné du plaisir, conservant même, au milieu de ses égarements, certaines vaillantes qualités du cœur ; cependant, elle vit se faire peu à peu autour d’elle un vide glacial ; dans les salons où on la tolérait encore, les femmes l’accablaient d’impertinences calculées, ne répondaient pas à ses saluts ou affectaient de s’éloigner outrageusement d’elle lorsqu’elle venait s’asseoir à leurs côtés.

— Faut-il s’en étonner ? elles enviaient sa jeunesse, sa beauté, ses succès ; mais, certes, les hommes la vengeaient par leurs assiduités empressées.

— Les hommes ?… Ah ! pauvre enfant, que tu connais peu leur égoïsme, leur ingratitude, leur lâcheté.

— Que veux-tu dire ?

— Non-seulement ils profitent des désordres d’une femme, mais ces désordres, ils les provoquent par des conseils pervers, par des protestations aussi passionnées que mensongères ; la femme, de faiblesse en faiblesse, tombe-t-elle dans une déconsidération profonde, qu’arrive-t-il ? Ceux-là mêmes qui l’ont perdue, les complices, les instigateurs de ses fautes, sont les premiers à se tourner contre elle, à la méconnaître, à la fuir, à la renier, à l’accabler de railleries et d’insolences, de concert avec d’autres femmes qui, plus réservées, plus adroites ou plus hypocrites, ont conservé leur réputation à peu près intacte. Non, pas un de ces hommes n’ose défendre cette malheureuse femme, dont l’unique tort a été de céder à leurs vœux. Ah ! cela est horrible à dire ! mais il n’est pas une femme perdue, et des plus perdues dans les abîmes du vice, qui n’ait le droit, droit terrible et légitime, de reprocher sa perte à un homme.

— Et tu ne veux pas que doña Juana venge ses sœurs ? — s’écrie Jeane à la fois superbe et effrayante de haine ; — tu t’opposes à mes projets ?

— Mais ta raison s’égare, malheureuse enfant ! — reprend Charles Delmare d’un ton déchirant. — C’est à moi, ton père, moi qui t’aime comme je t’aime, moi qui redoute pour toi les périls, les hontes mortelles que tu veux braver en aveugle ; c’est à moi que tu reproches de m’opposer à ta vengeance ? Et quelle vengeance ?… Un désordre de mœurs effréné !

— Pardon, ce n’était pas toi que je répondais, mon père, mais à l’ami qui veut m’éclairer des conseils de son expérience. Tu as établi toi-même cette distinction.

— Il est vrai, et j’aurais dû t’épargner ce reproche ; mais écoute la fin de l’histoire de madame de Sauval. Repoussée de sa famille, exclue de la bonne compagnie, elle ne pouvait même compter sur l’affection sincère de ses nombreux amants, l’attachement d’un homme pour sa maîtresse se mesurant presque toujours à la considération dont elle jouit ; il ne se croit jamais engagé sérieusement envers une femme facile. Madame de Sauval, te dis-je, se vit fermer les portes des salons où elle avait passé sa vie ; ne pouvant renoncer à la bruyante animation du monde et des fêtes, elle chercha ce mouvement dans les bals publics ; à défaut d’autres relations, elle lia connaissance avec les femmes tarées qui hantaient ces lieux suspects, contracta peu à peu leurs habitudes grossières ; ses amours suivirent la même dégradation. Encore belle, jeune, riche, elle fut exploitée par des misérables ; ils abusèrent de la bonté de son caractère et la ruinèrent. Les derniers mois de sa vie ont été horribles : cette malheureuse femme s’enivrait pour s’étourdir sur la sinistre réalité ! Enfin, lasse de l’existence, elle a un jour bu plus de vin que de coutume, afin de se donner le courage du suicide… et elle s’est asphyxiée. Elle n’avait pas vingt-huit ans, cette doña Juana, entends-tu, ma fille !

— Ah ! c’est affreux, — reprend Jeane, semblant si profondément émue de ce récit que Charles Delmare, persuadé d’avoir vivement impressionné sa fille, qui garde un silence morne et pensif, reprend d’une voix de plus en plus tendre et pénétrante :

— Tu le vois, pauvre enfant, la femme, si hautement placée qu’elle soit dans le monde et qui s’abandonne à ses passions effrénées, tombe fatalement dans l’opprobre ou dans le malheur ; celle qui voudrait lutter d’audace, de perversité avec les hommes, tomberait aussi dans un abîme de honte. Crois-moi donc, ma fille bien-aimée, ne te laisse pas entraîner par l’ardeur de la vengeance ! Ah ! c’est une arme terrible que celle des représailles ! Elle a deux tranchants et blesse aussi grièvement celui qui frappe que celui qui est frappé. Viens cacher ta douleur dans la retraite ; ma tendresse te consolera, t’apaisera. Qui sait si un jour, prochain peut-être, Maurice, désabusé, déchiré par de tardives déceptions, ne viendra pas demander aussi à la retraite l’oubli d’un passé odieux, la guérison d’un amer désenchantement ? Qui sait, enfin, si, par un retour d’une générosité sublime, t’offrant sa main, il ne te vengera pas d’un infâme attentat dont tu es victime et non complice, pauvre enfant, toi, la seule femme qu’il ait véritablement aimée ? Jeane, ma fille, tu es émue, tu te tais ; mais tes larmes coulent, tu as entendu ma voix, elle a touché ton cœur : j’espère en toi ! Tu fuiras les méchants au lieu de les combattre avec leurs propres armes et d’avoir peut-être le malheur de les vaincre dans cette horrible lutte. Va, fille adorée, — ajoute Charles Delmare en pressant sa fille contre son cœur, — réunis, nous serons bien forts contre l’adversité !

Jeane se reprochait tardivement d’avoir, devant son père, trahi son désir de réaliser le type imaginaire de doña Juana, afin de se venger de San-Privato.

Tel était, d’ailleurs, au vrai, l’état de l’âme de la jeune fille.

Fidèle au premier sentiment de son cœur, sentiment qui souvent survit à tant d’égarements, elle aimait toujours tendrement Maurice, quoiqu’elle se sentît à jamais séparée de lui par le fait seul d’une violence horrible.

Quant à San-Privato, Jeane, on le sait, avait éprouvé d’abord à son égard, lors de sa présence au Morillon, un singulier mélange d’attrait physique et de répulsion morale ; mais, depuis leur rencontre à Paris, cette répulsion s’était changée en une funeste sympathie, alors qu’il avait vivement frappé l’imagination de la jeune fille en invoquant à sa pensée la perverse idéalité de doña Juana, donnant ainsi un corps, un symbole aux mauvais penchants de sa victime, depuis longtemps pénétrés par lui avec une sagacité profonde.

Cependant, malgré son alliance dans le mal avec son mauvais génie, Jeane n’avait pas été sa dupe en acceptant l’hospitalité qu’il lui offrait au nom de sa mère, non plus qu’en paraissant ajouter foi à ses promesses de mariage ; elle pressentait, sous cette double proposition, un plan de séduction suivie de délaissement ; mais elle se croyait assez forte, assez sûre d’elle-même pour résister à la séduction et n’avoir ainsi rien à redouter de son séjour chez sa tante ; elle n’hésita donc pas à aller demeurer sous le même toit que San-Privato, ne supposant même pas la possibilité du guet-apens nocturne où elle devait succomber. Mais, en suite de ce crime et des révélations contenues dans la lettre de son père, Jeane voua une haine implacable à San-Privato, fermement résolue de ne renoncer, sous quelque considération que ce fût, à la vengeance qu’elle rêvait ; elle connaissait la terreur de San-Privato pour le ridicule et se sentait certaine de le frapper atrocement ; puis l’accomplissement de cette vengeance répondait à la perversité des mauvais penchants éveillés en elle. Cependant, déclarer à son père que, malgré ses conseils, ses tendres prières, elle persévérait dans ses projets de vengeance, c’était risquer de le blesser incurablement, de l’éloigner peut-être à jamais ; or, un vague pressentiment disait à Jeane que sans doute viendrait un jour où elle n’aurait plus d’autre refuge que le cœur paternel. Mais comment, sans trahir sa résolution secrète, se refuser aux désirs de Charles Delmare, si empressé de regagner sa solitude du Jura ?

Jeane songeait aux moyens de résoudre ces difficultés, alors que son père, croyant l’avoir détournée de ses desseins, la serrait entre ses bras en lui disant :

— Va, fille chérie, réunis tous deux, nous serons bien forts contre l’adversité !

Delmare prononçait ces derniers mots, lorsqu’il entendit la voix de Geneviève qui, après avoir en vain essayé d’ouvrir la porte, y frappait extérieurement en disant :

— Charles, mon Charles, c’est moi ; puis-je entrer ?

— Certes, bonne mère, et tu ne pouvais venir plus à propos, — répond Delmare.

Et, s’empressant d’aller ouvrir la porte, il introduit sa nourrice dans la mansarde.

Geneviève, à peine entrée dans la chambre, interroge d’un regard humide son fieu, qui, lui montrant Jeane et la poussant doucement, lui dit :

— Va, embrasse ta fille… et aime-là… comme tu as aimé le père… Elle et moi, nous ne nous quitterons plus désormais.

— Mademoiselle, vous permettez ? — dit d’une voix émue et ravie Geneviève en s’avançant vers Jeane.

Celle-ci répondit avec une grâce touchante à l’étreinte de la vieille nourrice, lui disant :

— Bonne mère, vous avez dès aujourd’hui une fille de plus.

— En ce cas, en route, dès après-demain, pour le Morillon ! Je viens de retenir trois places à la diligence de Nantua. Voilà mon bulletin… Ah ! ah ! je ne perds pas de temps. Moi aussi, en vous voyant accourir ici, mademoiselle Jeane, je me suis dit : « Suffit ! elle est à nous, la chère fille ; nous l’emmenons pour sûr. Courons donc dare-dare aux Messageries. Ai-je bien fait, mon Charles ? »

Et, se retournant vers Jeane devenue pensive en entendant parler de ces préparatifs de départ, Geneviève ajouta :

— Faut m’excuser, mademoiselle, si j’appelle votre digne père mon Charles… mais voilà tantôt quarante-cinq à quarante-six ans que j’ai cette habitude-là ; je suis trop vieille pour en changer. Il faut m’excuser…

— Soit, à condition que vous m’appellerez votre Jeane, de même que vous appelez mon père votre Charles, sinon je serai jalouse…

— C’est dit, ma Jeane ; car, dès aujourd’hui, vous m’appartenez, voyez-vous, comme l’enfant appartient à sa mère.

— Et maintenant, — dit Delmare avec expansion, prenant entre ses mains celles de la vieille nourrice et de Jeane, — parlons de notre voyage. À quelle heure partons-nous, après-demain ?

— À onze heures et demie ; c’est écrit sur le bulletin, tu vois, — répond Geneviève en tirant de sa poche le bulletin et le montrant à Delmare, tandis que Jeane reprend avec effort :

— Mon père, il est indispensable d’ajourner l’époque de notre départ.

— Qu’entends-je ? — s’écrie Delmare. — Quoi ! lorsque, tout à l’heure, j’interprétais ton silence comme une adhésion à mes paroles, à mes projets de départ, je m’abusais donc ?

— Non, mon père, tu ne t’abusais pas : tes remontrances m’ont émue, frappée, m’ont enfin ouvert les yeux sur les périls, sur les hontes de la vengeance que je méditais.

— En ce cas, mon enfant, si tu renonces à tes desseins, pourquoi différer notre départ ?

— Mon père, — reprend Jeane d’un ton significatif, — il est inutile d’instruire de ce que vous savez cette digne femme, qui promet de m’aimer autant qu’elle vous aime. Ce serait lui causer un grand chagrin, et me rendre si confuse devant elle, que j’oserais à peine la regarder.

— Il en sera ainsi que tu le désires ; mais, encore une fois, pourquoi différer notre départ, puisque, suivant mes avis, tu abandonnes la funeste vengeance que tu rêvais ?

— Je désire retarder notre départ, parce que la vengeance que je rêve, à cette heure, mon père, est aussi noble que l’autre était dégradante et dangereuse.

— De grâce, explique-toi.

— Au mal je répondrai par le bien, à la fausseté par la droiture, au crime par la vertu ; ce qui a été déshonoré sera honoré ; je serai le modèle des épouses.

Delmare regarde sa fille avec un mélange de surprise et de défiance invincibles, puis il ajoute :

— Ainsi, tu persisterais dans la pensée d’épouser cet homme ?

— N’est-ce pas le seul moyen d’obtenir la réparation à laquelle j’ai droit ?

— Jeane, — reprend Delmare de plus en plus inquiet, mais n’osant témoigner ses doutes sur la sincérité de sa fille, — tu ne me dis pas, je le crains, ta pensée tout entière, et ton projet…

— Le blâmeriez-vous, mon père ? — N’est-ce pas mon devoir, mon droit de poursuivre la réparation à laquelle je prétends ? Qui donc pourrait me désapprouver de tenter, du moins, de l’obtenir ?

— Tu ne l’obtiendras pas.

— Je l’obtiendrai.

— Tu t’abuses.

— Non, mon père, j’en réponds, je l’obtiendrai, vous dis-je ; mais, en supposant même que mon espoir soit trompé…

— Que ferais-tu, alors ?

— Je vous accompagnerais dans votre solitude, de même que je vous accompagne encore si, comme j’en ai la certitude, mon vœu est exaucé, si, en un mot, ce mariage a lieu.

— Ainsi, — reprend Delmare attachant sur sa fille un regard pénétrant, qu’elle supporte avec une apparente sécurité de conscience, — ainsi, quoi qu’il advienne, ce funeste mariage fût-il contracté, tu me suivras dans ma retraite ?

— Mon père, — reprend Jeane d’un ton de doux reproche et avec un accent de sincérité presque irrésistible, — pouvez-vous supposer un instant qu’il me soit possible de vivre auprès de cet homme ?… Ne sera-ce déjà pas pour moi un supplice de tous les instants que de dissimuler l’horreur qu’il m’inspire, jusqu’au jour où j’aurai obtenu la réparation qu’il me doit ? Ah ! croyez-moi, je hâterai de tout mon pouvoir le terme de cette torture que je m’impose volontairement, et, lorsque j’aurai le droit de m’appeler madame San-Privato, nom que je ne porterai même pas, je…

— Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que j’entends là ? — balbutie Geneviève restée jusqu’alors en dehors d’un entretien presque inintelligible pour elle. — Comment ! mon Charles, ta Jeane épouser, de bon gré, et comme qui dirait par exprès, un pareil monstre ?…

— Non, non, rassure-toi, nourrice, — reprend Charles Delmare, — cette odieuse union n’aura pas lieu.

— Mon père, dit Jeane d’une voix douce mais très-ferme, — en toute autre circonstance, il m’en coûterait, ou plutôt il me serait impossible de vous désobéir. Mais, aujourd’hui, le soin de mon honneur domine toute considération ; je suis invinciblement résolue à poursuivre mon dessein de devenir madame San-Privato. Que j’échoue ou que je réussisse, je place en vous seul, mon père, en votre tendresse, l’espoir et l’unique consolation de ma vie cruellement éprouvée déjà, quoique bien jeune encore.

— Ah ! chère demoiselle, comment ! vous, si fière, ne vous révoltez-vous pas à la pensée d’avoir seulement le droit de porter le nom d’un scélérat capable de tout ? Hélas ! vous oubliez donc les tours pendables, sans compter le reste, qu’il a joués à ce pauvre M. Maurice, et…

— Un jour, bonne mère, un jour, vous connaîtrez les raisons qui me contraignent de porter le nom d’un homme que je méprise et que j’abhorre.

— Vous le méprisez, vous l’abhorrez, chère demoiselle Jeane, et pourtant vous voulez l’épouser ?… C’est à n’y pas croire !

― Jeane, ma fille, je te supplie, je t’adjure de renoncer à ce dessein !

— À mon tour, je te supplie, je t’adjure, cher et bon père, de m’épargner le chagrin, le douloureux chagrin de répondre à tes prières par un refus ; seule… je suis juge de mon honneur, aucune puissance humaine, pas même la tienne, que puis-je dire de plus, mon père ? ne m’empêchera d’obtenir la réparation qui m’est due, et de me venger du crime par la vertu !

Ce désir si légitime, d’ailleurs, et si honorablement exprimé, imposait à Charles Delmare malgré ses secrètes appréhensions. Il éprouvait un certain embarras à combattre davantage les résolutions de sa fille, il garda un moment de silence, tandis que Geneviève disait :

— Ah ! chère mademoiselle, vous parlez de marier le crime et la vertu ?… Est-ce que de pareilles noces se sont jamais vues ? est-ce que cet affreux homme ?…

— Laissons ce triste sujet, bonne mère ; et convenons des heures auxquelles, chaque jour, je te viendrai voir, cher père, — ajoute Jeane d’une voix tendre et caressante ; — ce sera ma seule consolation à la dissimulation forcée que je m’impose, en demeurant quelque temps encore chez ma tante San-Privato.

— Puisque nous devons, chère enfant, nous revoir chaque jour, — répond Charles Delmare, — je n’insisterai pas davantage, aujourd’hui du moins, sur l’objet de notre discussion, tout en regrettant, hélas ! que, dès après-demain, nous ne retournions pas dans notre solitude.

— J’y songe, — dit Geneviève, — ces maudits San-Privato vous laisseront-ils ainsi venir, pauvre chère demoiselle ?

— D’abord, bonne mère, vous m’avez promis de m’appeler votre Jeane…

— Ah ! mon Charles, — reprend Geneviève émue, — quel ange que notre Jeane !

— Soyez-en certaine, bonne nourrice, — poursuivit la jeune fille, — aucune volonté, aucune considération ne m’empêchera de venir voir chaque jour mon père.

— Ta tante est-elle instruite de la visite que tu me fais aujourd’hui, chère enfant, et du motif de cette visite ?

— Non ; mais, à mon retour, j’instruirai madame San-Privato de la vérité. Pourquoi lui cacherais-je que tu es mon père ? De cette révélation, elle conclura que je suis pour elle une étrangère ; peu m’importe ! Était-elle guidée par l’affection en m’offrant chez elle l’hospitalité ? — répond Jeane avec un sourire amer et jetant à Delmare un coup d’œil significatif. — Mon cousin ne s’étonnera pas davantage de ma détermination de venir chaque jour te voir, mon père.

— Mais cet homme ! — s’écrie soudain Delmare, comme s’il s’éveillait en sursaut, — il faudra pourtant que je le tue.

— Mon père, — reprend résolûment Jeane, — il n’est que deux moyens de se défaire d’un homme : le duel ou l’assassinat ; tu n’assassineras pas M. San Privato !

— Misère de Dieu ! — s’écrie Delmare ; — après son crime, qui me blâmerait ?

— Personne sans doute, sinon toi-même, mon père, parce que tu n’es pas un assassin.

— Assassin, non, mais justicier !

— Je te dis, père, que tu ne tueras pas un homme sans défense. Reste le duel… Eh bien ! je ne veux pas, moi, que tu te battes, je ne veux pas que tu risques ta vie, elle m’est trop précieuse : c’est mon seul avenir, mon seul bien en ce monde. Et si je te perdais, vois-tu, père… Mais non, je te garderai, je te conserverai malgré toi, — ajouta Jeane les yeux pleins de larmes et en se jetant avec effusion au cou de Delmare profondément attendri, qui, répondant aux caresses de sa fille, répétait :

— Il faudra pourtant qu’il meure, cet homme !

— Bon, bon, suffit, mon fieu ! Il mourra, comme toi et moi, comme tout le monde, pardi ! c’est sûr et certain ! — reprend Geneviève avec ce sourire sardonique et sinistre qui assombrissait parfois sa figure débonnaire ; — il mourra, le gredin ! c’est entendu ; qui vivra verra. Mais rien ne presse, on n’épouse pas les trépassés ; or, ta fille prétend qu’il faut qu’elle l’épouse, ce monstre, à seule fin de venger le crime par la vertu. Dame ! je ne comprends rien du tout à cela, sinon que le crime, ce doit être ce scélérat, et que la vertu, c’est pour sûr notre ange de Jeane. Quant au reste, bon, bon, suffit, qui vivra verra ; nous sommes tous mortels, n’est-ce pas, mon fieu ?… Eh bien ! patience…

Jeane n’écoutait Geneviève qu’avec distraction, et, après un dernier baiser donné à Charles Delmare, elle lui dit :

— À demain, père !… Oh ! le doux mot, à demain !

— Oh ! oui, à demain, à toujours, chère enfant ! j’ai tant et tant de choses à te dire !… Il me semble que c’est à peine si je me suis entretenu avec toi ; et puis j’espère encore qu’en les approfondissant davantage, lorsque nous en causerons de nouveau, tu abandonneras ces projets qui me navrent et m’effrayent.

— Je ne crois pas changer de sentiment à ce sujet. Cependant, qui peut prévoir l’avenir ? Enfin, quoi qu’il advienne, à demain, bon père.

— Ah ! comme toi, chère enfant, je dis le doux mot : À demain !… Je compte sur toi ; bien vrai, tu viendras ?

— Qui donc pourrait m’empêcher d’accomplir ce qui, pour moi, est à la fois le plus sacré des devoirs et le plus grand des bonheurs ? À demain, bon père, à demain !

Charles Delmare, resté longtemps pensif et accablé après le départ de sa fille, se disait :

— Ah ! je tremble que Jeane, pour la première fois de sa vie, n’ait fait preuve d’hypocrisie en semblant se rendre à mes conseils et renoncer à la vengeance qu’elle rêvait d’accomplir en réalisant le type imaginaire de doña Juana !

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