Partie II · 21
Six semaines environ se sont écoulées depuis la première entrevue de Jeane et de son père dans la mansarde de la rue Saint-Nicolas.
San-Privato et madame de Hansfeld devisent ensemble, retirés au fond d’un élégant appartement, lieu habituel de leurs rendez-vous ; Albert, afin de tenir secrète sa liaison avec Antoinette, ne paraissait jamais à l’hôtel du faubourg Saint-Honoré.
Le jeune diplomate, assis sur un canapé, le front appuyé sur sa main, semble profondément absorbé. Madame de Hansfeld, debout et immobile près de lui, le contemple avec une curiosité inquiète ; enfin, rompant timidement le silence :
— Albert, il y a un quart d’heure que tu es arrivé ici ; tu m’as à peine adressé quelques paroles. Cependant, durant le mois dernier, nos entrevues ont été bien rares ; je ne me plains pas, je ne me plains jamais ; tu ordonnes, j’obéis ; tu as fixé le jour et l’heure du rendez-vous d’aujourd’hui, je suis accourue. Ton silence, je te l’avoue, m’étonne ; je suis alarmée de la profonde altération de tes traits, devenus presque méconnaissables depuis la dernière fois que je t’ai vu, il y a trois semaines de cela.
— Ah ! c’est que, pendant ces trois semaines, j’ai beaucoup lutté, beaucoup souffert, — répond San-Privato sortant de sa rêverie, — et de cette lutte, de cette souffrance, tu vas savoir la cause et le résultat ; car là, tout à l’heure, silencieux et pensif, je pesais une dernière fois la résolution que je devais prendre : cette résolution est prise, irrévocablement prise. Maintenant, écoute-moi, Antoinette : tu as été la seule personne au monde à qui j’aie ouvert mon âme à peu près sans réserve, parce que j’ai la certitude de ton dévouement, de ta fidélité absolue ; tu ne te méprends pas sur la signification que j’attache au mot fidélité ?
— Nullement.
— J’ai, depuis un mois environ, manqué à mes constantes habitudes de confiance envers toi.
— Je m’en suis aperçue, Albert ; mon affliction a été grande : j’ai pressenti qu’une grave révolution devait s’opérer dans ta vie.
— Tu ne t’es pas trompée ; un fait, entre mille autres non moins significatifs, te peindra ma situation actuelle : il y a peu de jours, j’ai remis à mon ambassadeur un mémoire très-important, destiné au ministre des affaires étrangères de France. Le prince, selon son habitude, se reposant en toute sécurité sur mes lumières, sur ma sagacité, sur la conscience et le soin que j’ai coutume d’apporter dans mes travaux, se fiant à ma connaissance approfondie du sujet que je traitais, signe le mémorandum, pour ainsi dire, sans le lire, et le transmet au ministre. Mais, hier, l’ambassadeur me mande auprès de lui ; il m’apprend qu’il a été aussi stupéfait que désolé des observations faites par le ministre sur mon mémoire, complétement dépourvu des qualités que l’on remarquait ordinairement en moi : la clarté, la logique, la science des faits ; somme toute, j’avais entassé erreurs sur erreurs, confondu des dates, et prouvé à peu près le contraire de ce que je prétendais démontrer.
— Je ne te le cache pas, Albert, le prince m’a parlé de son extrême déconvenue à ce sujet ; il a même ajouté…
— Achève.
— Je crains de te blesser.
— Parle, parle ! la question est grave.
— Eh bien ! le prince a ajouté : « Depuis quelque temps, San-Privato n’est plus reconnaissable ; on dirait que sa rare intelligence s’affaiblit ; les affaires les plus simples lui semblent maintenant hérissées de difficultés : ses distractions, ses écarts de pensée sont inconcevables ; enfin… »
— Pas de réticence, Antoinette.
— « Enfin, — a ajouté le prince, — son dernier mémoire lui a causé beaucoup de préjudice ; j’ai été obligé de rejeter entièrement sur lui la très-grave responsabilité de son travail, affirmant, ce qui est moralement vrai, que ma religion avait été surprise par mon premier secrétaire d’ambassade, et qu’en cette circonstance je le désavouais hautement. En un mot, — a dit le prince en terminant, — si San-Privato ne se relève pas de cet échec, sa carrière, qui s’ouvrait si brillamment devant lui, est gravement compromise ; tout le monde ici remarque et déplore ses distractions, ses inexactitudes : il reste parfois deux ou trois jours sans paraître à la chancellerie ; en un mot, si je ne savais combien la trempe énergique de son caractère le met au-dessus des faiblesses et des entraînements de son âge, je croirais, ainsi que l’on dit vulgairement, que San-Privato se dérange. »
— Le prince ne t’a rien dit de plus ?
— Non.
— Eh bien ! il s’abuse en ajoutant foi à la fermeté de mon caractère. Je me suis, ainsi que l’a dit le prince, complétement dérangé. Je deviens stupide, incapable d’une occupation suivie, ou, pis encore, l’aberration de mon esprit m’empêche de m’apercevoir des erreurs, des non-sens que je commets dans mes travaux ; je m’hébète, je me perds, et, si cela durait, ma carrière serait anéantie. Or, comme je ne possède pas un sou de fortune, je…
San-Privato s’interrompt, et ajoute avec un accent d’allégement :
— Mais, Dieu merci, j’ai conjuré le péril à temps, je vais redevenir maître de moi-même.
— Grâce à la grave résolution dont tu parlais tout à l’heure ?
— Oui.
— Cette résolution rétablira donc le calme dans ton esprit ?
— Je n’en puis douter ; j’échapperai enfin à l’obsession d’une idée fixe, incessante, qui tantôt me cause des transports de folle rage, tantôt m’accable, m’énerve et m’arrache de lâches pleurs.
— Enfin, Albert, cette résolution, quelle est-elle ?
— Je me marie…
— Ah ! — fit madame de Hansfeld avec un calme apparent, mais devenant livide ; — ah ! tu te maries ! Et qui épouses-tu ?
— Jeane Dumirail.
Un silence de quelques moments succéda aux dernières paroles de San-Privato, qui venait d’apprendre son mariage à madame de Hansfeld. Bientôt celle-ci, pâle, agitée, en proie à une violente émotion qu’elle s’efforçait en vain de dominer, s’écria d’une voix palpitante d’angoisse :
— Albert, si tu épouses cette fille, tu es perdu !
— Je te croyais au-dessus de pareilles faiblesses. Quoi ! Antoinette, toi, jalouse ?
— Moi ?… Ah ! que la foudre m’écrase si, en parlant comme je fais, j’obéis à la jalousie ! N’avons-nous pas cent fois causé des avantages qu’un riche mariage t’offrirait probablement un jour ? Non, non, j’aurais été jalouse de tes maîtresses avant que de l’être de ta femme ; mais, je te le répète, prends garde ! s’il s’accomplit, ce mariage sera ta perte !
— Pourquoi ma perte ?
— Jeane Dumirail a pris sur toi un empire effrayant.
— Je l’avoue, et le mariage peut seul mettre fin à cet empire.
— J’admettrais que l’ardeur d’une passion inassouvie pût te pousser à te marier ; mais je sais par toi que, la première nuit où Jeane Dumirail a logé chez ta mère, tu avais été…
— Soit ; mais tu ignores que, le lendemain de cette nuit, Jeane avait un verrou à sa porte et un poignard sous son oreiller. Comprends-tu maintenant ?
— Quoi ! depuis ?…
— Depuis cette nuit maudite, ma passion, toujours croissante, s’est exaltée jusqu’au délire. Jeane, soit naturel, soit art infernal, a exaspéré l’amour qu’elle m’inspire ; jamais le charme de son esprit, de sa personne, n’a été mis par elle plus habilement en œuvre pour me tourner la tête ; que te dirai-je ? Auprès d’elle, j’oublie tout, et, loin d’elle, sa pensée, toujours présente à mon esprit, l’absorbe, le domine tellement, qu’il perd sa liberté, sa puissance ; ma raison s’obscurcit, et, moralement, je ne suis plus que l’ombre de moi-même !
— Ah ! que d’amour ! — murmurait Antoinette en frémissant, — que d’amour !
— Tel est le funeste empire de cette passion, qu’elle m’accoutume à des concessions contre lesquelles, lorsque je jouissais de ma volonté, je me serais révolté. Ainsi, ce Delmare m’inspire une aversion invincible, et je suis habitué à entendre Jeane me parler de lui avec la plus vive tendresse, lorsqu’elle revient de lui faire sa visite quotidienne.
— Ainsi, elle le revoit ?
— Tous les jours.
— Elle sait donc qu’il est son père ?
— Elle l’a appris par lui.
— Albert, cet homme te hait : il consent à ce que sa fille t’épouse, et cela ne t’effraye pas ? cela ne t’ouvre pas les yeux ?
— Dans la position où se trouve sa fille, Delmare ne pouvait, à moins d’être fou, s’opposer à notre mariage : Jeane est pauvre ; mais sa naissance est honorable, sa beauté rare, son esprit très-remarquable.
— Tu la disais sotte.
— Je la jugeais mal ; elle peut, en suivant mes conseils, devenir aussi utile à ma fortune qu’elle lui est nuisible en ce moment, où je suis par elle affolé. Une femme jeune, belle, spirituelle, peut exercer la plus heureuse influence sur la carrière de son mari, j’entends une influence honnête, avouable.
— Et si, par hasard, la conduite de ta femme n’est ni honnête ni avouable ? si ta femme te trompe ?
— Elle m’aime sincèrement et me sera fidèle.
— Soit ; mais enfin, il faut tout prévoir.
— J’ai tout prévu, même l’impossible.
— L’impossible, c’est l’infidélité de ta femme ?
— Oui.
— Si elle était infidèle, que ferais-tu ?
— Je la tuerais.
— Mon Dieu, comme il l’aime ! — s’écria Antoinette frappée de l’expression des traits de San-Privato, lorsqu’il proféra sa menace homicide. — Ah ! que d’amour dans cette jalousie féroce !
— Ce n’est pas par jalousie que je tuerais ma femme.
— Quel sentiment, Albert, te pousserait donc à ce meurtre ?
— L’horreur du ridicule ; le sang de la femme lave, sinon la honte, du moins le ridicule du mari… En résumé, je me dis ceci : Ou Jeane me rendra heureux, me sera fidèle, et ainsi je retrouverai ma complète tranquillité d’esprit, ou bien Jeane me trompera ; en ce cas, je la tue, et sa mort met fin à mes angoisses.
— Devant la logique de ce raisonnement, je me tais. Je connais d’ailleurs, Albert, la fermeté de ton caractère. Ta résolution est prise ? rien ne t’en fera dévier.
— Rien.
— Oh ! je le sais ; mais, du moins, te verrai-je encore quelquefois après ton mariage ?
— Sans doute.
— Oh ! merci, merci, tu es bon !… — murmura madame de Hansfeld avec une émotion profonde et contenue. — Ta promesse dépasse mes espérances.
— Il faudra continuer de nous occuper de Maurice.
— Ah !… encore ?
— Ma haine contre lui s’est accrue en proportion de mon amour pour Jeane.
— Pourquoi cela ?
— Parce que Jeane l’a tendrement aimé. Maurice a été son premier amour, cet amour reste unique et divin entre tous les autres ; de lui date le premier éveil du cœur, mille impressions nouvelles et délicieuses ! Cet amour est noble, pur, élevé ; son souvenir nous reste toujours doux et cher, il nous repose, il nous charme ! Ah ! j’en suis certain, la pensée de Jeane se reporte parfois vers ces temps heureux où elle aimait Maurice, jours paisibles dont la sérénité contraste avec les agitations, les orages dont sa vie a été déjà tourmentée. Oui, malgré son affection pour moi, elle doit souvent penser à Maurice ; cette conviction rend inexorable ma haine contre lui.
San-Privato s’interrompt, et ajoute, après réflexion :
— Maurice est toujours caché chez ta femme de chambre ?
— Oui ; il attend, pour sortir de sa retraite, l’époque où il sera majeur : ce jour arrive après-demain.
— La veille de mon mariage.
— Ah ! — fit madame de Hansfeld en frissonnant malgré elle ; — c’est dans quatre jours que tu te maries ?
— Ne te l’ai-je pas dit ?
— Tu ne me l’as pas dit.
— Revenons à Maurice… La ruine et sa hideuse fille, la misère, sont les deux plus sûres auxiliaires que je puisse donner à ma haine. Il faut donc au plus tôt ruiner ce gros garçon et t’enrichir de ses dépouilles. Le voici majeur ; les juifs que je lui ai détachés, parfaitement renseignés sur le chiffre de la fortune des Dumirail, accorderont d’abord à leur fils jusqu’à deux ou trois cent mille francs en avance d’hoirie ; mais il est d’ailleurs possible que prochainement il hérite d’une portion de la fortune dont il doit jouir un jour.
— Comment cela ?
— Sa mère est très-gravement malade ; sa santé, depuis quelque temps altérée par les angoisses de toutes sortes que lui causaient les escapades de Maurice, n’a pu, lors de la récente disparition de celui-ci, résister à ce dernier coup. Mon excellente mère, guidée par le charitable espoir de jouir un peu du désespoir des Dumirail, est allée les voir hier : elle a trouvé ma tante dans un état sinon désespéré, du moins très-alarmant ; d’où il suit que, si elle mourait, ses biens, qui composent à peu près le tiers de la fortune conjugale, reviendraient à Maurice : cinq ou six cent mille francs environ. Or, tu es habile, tu peux prélever deux à trois cent mille francs sur cet héritage ; la somme n’est point à dédaigner.
— Certes ; mais…
— Le moyen d’effectuer ce prélèvement ? Maurice te sachant millionnaire, rien de plus simple. Ainsi, par exemple, tu dis à ce gros garçon, avec l’expression de la plus tendre sollicitude : « Mon ami, de combien avez-vous hérité de votre mère ? — De six cent mille francs, te répond Maurice. — Eh bien ! alors, mon bien-aimé, vous allez me remettre trois cent mille francs en beaux billets de banque. » Étonnement de mon candide cousin. « — Oui, réponds-tu, vous allez, mon ami, me remettre trois cent mille francs, pas un louis de moins… parce que cette somme, que je vous garderai fidèlement, sera par moi mise à l’abri des entraînements de la dissipation, etc., etc. » Tu me comprends ?
— À merveille ! — répondit madame de Hansfeld d’un air pensif et distrait.
— Maurice se croit adoré de toi, il te sait millionnaire, il te voit mener un train de princesse, il ne saurait avoir la moindre défiance ; tu lui offres d’ailleurs de lui signer une reconnaissance du dépôt qu’il te remet. Il refuse, indigné ; tu insistes, il déchire le reçu que tu lui donnes. Un mois après, tu lui proposes de tenter, de compte à demi avec moi, une superbe spéculation qui doublera ses capitaux. Il accepte ; mais, hélas ! la spéculation manque, le reste va de soi, et…
Puis, regardant la distraction profonde où paraît plongée Antoinette, San-Privato ajoute :
— Tu ne m’écoutes pas ; à quoi songes-tu ?
— Albert, j’aime passionnément l’argent, autant pour l’argent en lui-même que pour le luxe qu’il procure ; mais ce que je préfère à l’argent, ce que je préfère au luxe, ce que je préfère à tout, c’est toi !
— Je n’ai jamais douté de ton affection.
— Mon ami, tu ne possèdes que les appointements de ton emploi, sur lesquels tu devras bientôt assurer une pension à ta mère.
— Où veux-tu en venir ?
— Tu vas te marier. La dot de ta femme, m’as-tu dit, s’élève au plus à trente mille francs ; tu devras présenter dans le monde le plus aristocratique de Paris madame San-Privato ; ton orgueil souffrira cruellement de la voir, elle si belle, moins bien parée que les autres femmes, car tu seras trop pauvre pour lui donner d’élégantes toilettes, et tu as l’horreur des dettes ; as-tu songé à ce côté tout matériel de ton mariage ?
— Oui, et j’ai pensé à y pourvoir.
— De quelle façon ?
— Le roi de Naples m’a toujours témoigné une bonté particulière ; je lui ferai part de mon mariage en lui exposant sincèrement ma situation : marié à une femme sans fortune et ayant une mère à ma charge. Le roi est généreux, il m’accordera certainement une gratification considérable. Elle m’aidera à attendre le moment où je serai nommé ministre résident près d’une cour d’Europe ; alors mes appointements suffiront largement à mes besoins et à ceux de ma femme.
— Et si, d’aventure, le roi ne t’accorde pas ce que tu désires ?
— Ce refus est peu probable ; mais, en ce cas, ma position serait difficile, sans être cependant inextricable.
— Albert, — reprit madame de Hansfeld ensuite d’un instant de recueillement, — un jour, tu m’as dit : « Le hasard peut amener d’étranges revirements dans nos existences. Ainsi, mon cousin Maurice est fils unique. Il arrive à Paris ; je suppose qu’il soit victime d’un accident, d’une chute de cheval, d’un coup d’épée reçu en duel, que sais-je ? il résulterait de cet accident que, par suite de la mort de Maurice, je deviendrais l’héritier des biens de mon oncle Dumirail… » Telles ont été tes paroles, Albert ; aussitôt, j’ai deviné ta pensée secrète.
— Ma chère, ceci est trop affirmatif, — reprit froidement San-Privato ; — tu peux avoir cru deviner ma pensée secrète.
— Soit ; tu ne te compromets jamais, même avec moi. Toujours est-il que, devinant ou croyant deviner ta pensée secrète, j’ai agi en conséquence, et, sans l’intervention de ce damné Charles Delmare, ton cousin succombait dans son duel avec d’Otremont, et tu héritais presque certainement de la fortune de ton oncle.
— Ceci rentrait dans l’ordre naturel des choses ; conclus.
— Je suis très-riche, Albert ; je serais pauvre, que je te tiendrais encore le même langage.
— Quel langage ?
— Ces sommes considérables que je prélèverai sur l’héritage de Maurice me seront superflues, et, encore une fois, me fussent-elles nécessaires…
— Eh bien ?
— Je serais si heureuse de te les restituer ! Je dis restituer, puisque, après tout, tu aurais été l’héritier légitime de ton cousin, et…
— Ma chère, — reprit San-Privato avec hauteur, — pour la première fois depuis que je vous connais, vous manquez de tact, vous me blessez à vif…
— Mon Dieu, que dis-tu ? cette proposition ?…
— Est une insulte !
— Albert, je t’en conjure, excuse-moi ; pouvais-je m’attendre à une pareille susceptibilité de ta part, lorsque, par suite de ce duel, tu héritais de… ?
Qu’est-ce à dire ? — reprit durement San-Privato interrompant madame de Hansfeld ; — me faut-il vous répéter, madame, que, selon l’ordre naturel des choses, la succession de mon oncle m’était un jour ouverte par le seul fait du décès de mon cousin, tué dans un duel auquel j’étais complétement étranger ?
— Complétement étranger, Albert ?
— Certes, madame.
— Puisque vous le voulez, qu’il en soit ainsi.
— Il en est ainsi, et voilà pourquoi je recueillais l’héritage de mon oncle sans l’ombre d’un scrupule ; mais dépouiller mon cousin par votre entremise serait une vilenie infâme, et je crains fort de ne jamais vous pardonner de m’avoir cru capable de la commettre.
Madame de Hansfeld contemplait San-Privato avec stupeur, ne doutant plus de la sincérité de son indignation ; et, en effet, sincère était son indignation, car l’âme des scélérats offre souvent des mystères étranges. Cet homme n’eût pas hésité à accepter la succession de Maurice, dont il eût été moralement l’assassin, et il se révoltait réellement à la pensée de dépouiller son cousin par l’intermédiaire d’une courtisane.
Le silence de quelques instants que gardaient Albert et madame de Hansfeld fut interrompu par le tintement de la sonnette extérieure de l’appartement.
— Antoinette, — dit vivement San-Privato très-surpris, — qui peut sonner ici ?
— C’est assurément Augustine, ma femme de chambre de confiance ; seule, elle sait que j’ai loué cet appartement, dont elle prend soin et où elle est venue allumer du feu ce matin. Elle ne se permettrait pas de nous interrompre s’il ne s’agissait sans doute de quelque circonstance extraordinaire.
— En ce cas, allez ouvrir, et sachons quelle cause imprévue amène ici votre femme de chambre.
— Madame de Hansfeld sort, et, après une courte absence, elle rentre tenant une lettre à la main.
— Eh bien ! — dit San-Privato, — que s’est-il passé ?
— Votre oncle, M. Dumirail, s’est présenté, il y a une heure, chez moi, non plus menaçant, et courroucé, mais en larmes et suppliant.
— En larmes, suppliant ; et pourquoi cela ?
— Il s’est adressé à mon valet de chambre Joseph, le conjurant de l’introduire près de moi ; l’émotion de votre oncle était si attendrissante, que Joseph, les larmes aux yeux, a juré que je n’étais pas à l’hôtel, ce dont M. Dumirail pouvait s’assurer en visitant tous les appartements ; convaincu de la vérité, votre oncle alors a demandé de quoi m’écrire une lettre ; il a donné deux louis à Joseph, en l’adjurant de me la faire porter le plus tôt possible, si l’on savait où me trouver, sinon, de me la remettre dès que je serais de retour. Augustine, bientôt instruite de ces faits par mon valet de chambre, et croyant la chose urgente, est accourue m’apporter la lettre de votre oncle. Lisez-la, vous aviserez ensuite.
San-Privato prit la missive de M. Dumirail, ainsi conçue et adressée à madame de Hansfeld :
« Malgré tous mes efforts, je n’ai pu découvrir la retraite de mon fils ; vous seule devez la connaître. Ayez pitié d’une famille au désespoir ! Ma femme se meurt, madame, elle se meurt ! Elle demande à embrasser son enfant avant d’expirer, ne la privez pas de cette consolation suprême ! Non, non, quelle que soit l’opinion que j’aie pu concevoir de vous, madame, vous ne repousserez pas ma prière ! elle s’adresse à un sentiment sacré pour toute créature humaine. Vous apprendrez à Maurice que sa mère est en danger de mort ; il accourra près d’elle, recevra, hélas ! ses derniers embrassements. Il n’y a pas un moment à perdre, madame, je vous en conjure, ayez pitié de nous !
Dumirail. »
L’âme des scélérats, disions-nous tout à l’heure, offre souvent des mystères étranges. Madame de Hansfeld eut à son tour, ainsi que San-Privato l’avait eue, sa faiblesse… La courtisane trouvait odieux, et surtout inutile, de priver cette mère mourante de la consolation suprême d’embrasser son enfant ; et puis, enfin, cette mort allait rendre Maurice héritier d’une fortune assez considérable, et la cupidité sordide d’Antoinette, certaine d’avance de sa proie, lui inspirait cette espèce de bienveillance à laquelle nous prédispose presque toujours un heureux événement. Aussi madame de Hansfeld dit-elle à San-Privato :
— Je vais sans doute, mon ami, vous sembler très-sotte, mais cette lettre m’émeut malgré moi.
— Vraiment ?
— Oui, et je crois qu’il n’y a aucun inconvénient à…
— À instruire Maurice de l’agonie de sa mère ?… — dit San-Privato avec un sourire d’ironie. — Décidément, ma chère, l’attendrissement trouble la lucidité ordinaire de votre esprit.
— En quoi, de grâce ?
— D’abord, cette lettre de mon oncle peut être mensongère et cacher un piége.
— Ne venez-vous pas de me dire que votre mère avait trouvé hier madame Dumirail dans un état de santé des plus alarmants, presque désespéré ?
— Soit ; mais elle n’était point à l’agonie, et, en admettant même que ma tante agonise, qu’elle demande à embrasser une dernière fois Maurice, il est d’une importance capitale de ne pas accéder à ce désir.
— Encore une fois, quel inconvénient y voyez-vous ?
— Songez donc à l’impression profonde, terrible, que peut causer à Maurice la vue de sa mère mourante ! songez donc à l’effet qu’elle peut, par ses dernières paroles, produire sur lui ! aux engagements qu’elle en obtiendrait sans doute ! Je vous dis, moi, qu’il est plus que probable qu’une révolution salutaire s’opérerait dans l’esprit de ce garçon, et il ne faut pas que cela soit.
— Albert, je reconnais la justesse de tes réflexions ; j’avais étourdiment cédé à mon premier mouvement.
— L’étourderie, ma chère, est fâcheuse en affaires : vous laisserez donc complétement ignorer à Maurice l’agonie de sa mère ; vous userez même de votre influence sur lui, afin de le garder caché au delà du jour où il atteindra sa majorité, dans le cas où sa mère ne serait pas encore morte ce jour-là ; je vous tiendrai d’ailleurs au courant de sa santé.
— Il en sera, mon ami, selon ce que vous désirez.
— Quant à mon oncle Dumirail, vous vous épargnerez de nouvelles obsessions de sa part en lui répondant une lettre très-digne, très-touchante et surtout empreinte d’un caractère de sincérité irrésistible, afin de le convaincre que la retraite de Maurice vous est parfaitement inconnue. Grâce à ces mesures, nous parviendrons aux fins que nous nous proposons.
— Ainsi soit-il, Albert ! Vous êtes mon dieu et mon prophète.