Partie II · 22
Trois jours après l’entretien de San-Privato et de madame de Hansfeld, Maurice, ayant depuis la veille atteint sa majorité, sortait de sa cachette de Belleville et se dirigeait vers l’hôtel des Étrangers, résolu d’avoir une explication décisive avec son père et sa mère, et de leur poser carrément son ultimatum, pensait-il. Antoinette, profitant de l’isolement où elle tenait ce malheureux et surtout de sa perverse influence sur lui, l’engageait de plus en plus dans la voie de sa ruine et de sa dégradation morale. Remarque curieuse, confirmée par des milliers de faits : presque toujours la cause première de la perte des fils de famille est une courtisane, plus ou moins haut placée dans la hiérarchie de cette classe de femmes et plus ou moins adroite, selon le degré d’intelligence de sa dupe ; or, des jeunes gens parfois beaux, distingués, spirituels, sont trompés, joués, bernés, vilipendés, moqués et surtout dépouillés par quelque drôlesse, ainsi que les barbons ridicules de l’ancienne comédie.
Maurice, en regagnant le logis paternel après six semaines de disparition, résumait ainsi sa situation :
— Je vais trouver mon père et ma mère courroucés contre moi ; il me faudra leur imposer par mon sang-froid, et, ainsi que me l’a conseillé Antoinette, prendre hardiment le taureau par les cornes, en un mot, prévenir l’attaque en attaquant moi-même. Pas de faiblesse ! j’ai pour moi mon droit. Ce droit, le voici : je ne suis plus un enfant, je suis majeur ; en d’autres termes, je suis homme, je suis libre de mes volontés, maître de mes actions : donc, je veux rester à Paris, et j’ai le droit d’y rester. Je n’ai de goût ni pour la carrière diplomatique, ni pour tout autre, par cette excellente raison que, fils unique et un jour héritier de quinze à seize cent mille francs de fortune (au moins), il serait absurde à moi de m’assujettir à une occupation quelconque. Mais, pour vivre à Paris sans rien faire et y vivre convenablement, il faut de l’argent, certes, et l’argent ne me manquera pas ; j’ai deux moyens d’en obtenir : soit des usuriers, soit de ma famille, et je vais tenter aujourd’hui près de celle-ci une dernière démarche, afin de mettre complétement la justice de mon côté. Tant pis pour mes parents s’ils me refusent, ils seront responsables de l’avenir. Je ne leur demanderai d’ailleurs rien que de raisonnable, à savoir : trente mille francs par an, pas un liard de moins, pas un liard de plus. C’est, comme on dit, à prendre ou à laisser. Voici sur quoi je base cette demande, aussi légitime que possible, pour peu qu’on l’examine sans prévention : Mes parents jouissent d’environ soixante mille livres de rente, ils n’en dépensent pas quinze lorsqu’ils vivent au Morillon (et ce n’est certes pas moi qui leur conseillerai de rester à Paris, où ils s’ennuient d’ailleurs à mourir) ; ils économisent donc environ annuellement quarante-cinq mille francs sur leurs revenus, économies énormes. Or, y a-t-il de ma part exagération à leur demander trente mille francs sur ces quarante-cinq mille qu’ils économisent, dont ils n’usent pas, et qui leur sont complétement inutiles ? Mais j’entends mon père me répondre :
« — Ces économies qu’il nous plaît de faire, vous en profiterez un jour.
« — D’accord ; ainsi, mon père, vous en convenez vous-même, ces économies me sont destinées, elles m’appartiendront un jour ?
« — Oui, mon fils.
« — En ce cas, que vous importe, mon père, de m’en accorder la jouissance, maintenant que je suis dans l’âge des plaisirs ?
« — Mon fils, je n’ai rien à vous répondre, sinon qu’il ne me convient point de vous donner trente mille francs par an, afin d’entretenir votre fainéantise à Paris. Votre mère et moi, nous disposons de notre bien comme nous l’entendons. Nous ne vous donnerons pas un centime, si vous vous obstinez à rester ici malgré nos ordres.
« — Mon père, est-ce là votre dernier mot ?
« — Oui, mon fils.
« — Voici le mien : je suis majeur, la loi m’a émancipé, elle ne reconnaît plus votre autorité sur moi ; vous n’avez donc aucunement le droit de m’obliger de retourner avec vous dans le Jura. Vous commettez une iniquité en voulant m’y contraindre, en me prenant, ainsi que l’on dit, par la famine, c’est-à-dire en me menaçant de me laisser à Paris sans un sou. Vous pouvez exécuter votre menace ; mais de ses conséquences vous serez responsable envers moi et envers vous-même.
« — Si vous entendez parler des dettes que vous contracterez, mon fils, je vous déclare que je ne les payerai point.
« — Pardon, mon père, il faudra toujours qu’elles soient payées tôt ou tard.
« — Après ma mort, voulez-vous dire ? Ainsi, vous la désirez, fils indigne !
« — Ne me prêtez pas, mon père, une si noire pensée ; vous m’avez, tout à l’heure, dit vous-même qu’après vous vos biens me reviendraient. Il m’est donc permis de vous faire observer qu’un jour je payerai mes dettes en honnête homme ; seulement, il dépend de vous de m’épargner la nécessité de contracter des emprunts ruineux en m’accordant de quoi suffire honorablement à mes besoins.
« — Encore une fois, vous quitterez Paris, mon fils, sinon vous y resterez à vos risques et périls.
« — Mon choix est fait, mon père ; mon droit, mon indépendance, ma dignité, me le dictent. Je resterai à Paris, et, si désormais il survient un certain refroidissement entre nous, je n’aurai pas, du moins, à m’en reprocher la cause, — répondrai-je à mon père ; — et tout sera dit, — ajouta mentalement Maurice.
« Or, il faut bien me l’avouer à moi-même, — ajouta-t-il, — je préférerais cette solution à l’autre, si peu probable qu’elle soit d’ailleurs ; car, si ma famille consentait à m’accorder trente mille francs de pension à la condition, de ma part, de m’engager sur l’honneur à ne plus contracter de dettes, je serais lié moralement, et ainsi fort gêné : trente mille francs, c’est peu, si j’en juge d’après la promptitude avec laquelle mon emprunt de vingt mille francs a fondu entre mes mains, et je n’ai donné que des à-compte à mes fournisseurs ! Je ne suis pas seulement ce qui s’appelle établi ; il me faut un charmant appartement, meublé avec une coquetterie et un luxe dignes d’Antoinette, afin qu’elle ne déroge pas en sortant de son splendide hôtel pour venir chez moi. Je lui donnerai souvent à souper ; il me faut au moins un cheval de selle, un cheval de suite pour mon groom, un cheval de harnais et un petit coupé pour sortir le soir, sans parler d’autres dépenses aussi véritablement indispensables, auxquelles les trente mille francs de la pension que je demande à mon père seraient loin de satisfaire. Je préfère donc voir ma requête accueillie par un refus sec et net. J’aurai ainsi mes coudées franches, je n’éprouverai pas l’ombre d’un regret en me séparant de ma famille, puisque, en définitive, elle l’aura voulu.
« Et encore, voyons, soyons sincère avec moi-même : cette séparation me coûtera-t-elle beaucoup ?
« Eh bien ! je suis obligé de me l’avouer, je serais, je crois, assez indifférent à cette séparation. Quel étrange revirement dans mes affections !
« Je me souviens qu’au Morillon, lors du voyage que faisait chaque année mon père à Genève pour la vente de ses bois, son absence durait à peine quinze jours, et ces quinze jours me semblaient un siècle. À chaque instant, je ressentais, pour ainsi dire physiquement, cette séparation, tant la présence de mon père me manquait. Ma seule consolation était de redoubler de tendresse envers ma mère, et, le soir, je m’endormais la tête sur ses genoux, parlant toujours de lui et disant :
« — Ma mère, encore un jour de passé ; il nous rapproche d’autant de ce bienheureux moment où nous le reverrons, ce bon père !
« Et, à son retour, quelle joie ! quelle animation ! C’était fête au logis et dans tous les cœurs, dans le mien surtout… Oui ! — ajoutait Maurice, de plus en plus pensif et quelque peu ému de ces douces remémorances de sa première jeunesse ; — comment a pu se produire ce refroidissement graduel qui peu à peu m’a gagné à l’endroit de mes parents ? Quelles en sont les causes premières ? Sans doute, leurs injustes exigences envers moi, leur égoïsme, les calomnies odieuses dont ils ont tenté de noircir Antoinette à mes yeux ; et puis, au Morillon, je n’étais encore, à bien dire, qu’un enfant, je ne savais rien de la vie, je partageais les habitudes, les occupations de mes parents : il résultait de cette conformité d’existence mille points de contact qui entretenaient notre affection ; mais ici, à Paris, complétement séparés par nos goûts, par les tendances de nos âges et surtout par nos griefs réciproques, il n’est pas étonnant qu’une sorte de glace se soit formée entre eux et moi. Enfin, ce qui me semble inexplicable, et ce que je me reproche comme une honte, une lâcheté indigne, c’est la persistance de mes souvenirs, qui, malgré moi, vingt fois par jour, se reportent vers Jeane, souvenirs indélébiles, qui, loin de s’éteindre en moi, sont toujours vivaces. Hélas ! lorsque, dernièrement, j’ai appris le prochain mariage de Jeane et de San-Privato par Antoinette, instruite, m’a-t-elle dit, de cette circonstance par son vieil ami, le prince de Castel-Nuovo, ne me suis-je pas livré à un accès de désespoir stupide, insensé ! n’ai-je pas regretté le passé, ma vie rustique, nos bois, nos montagnes, et, durant toute la nuit, n’ai-je pas pleuré de douleur et de rage ? »
Maurice, en devisant ainsi avec lui-même, était arrivé dans le voisinage de l’hôtel des Étrangers. Il descendit de voiture à l’extrémité de la rue de l’Université, préférant marcher, afin de pouvoir coordonner, résumer plus à loisir les arguments dont il se proposait d’user lors de l’entretien décisif qu’il comptait avoir avec sa famille.
Maurice ne s’arrêta pas à la loge du concierge de l’hôtel ; il monta l’escalier de l’entre-sol, et, non sans un très-vif battement de cœur, il sonna une première fois, puis une seconde à la porte de l’appartement occupé par sa famille ; il se préparait à sonner une troisième fois, surpris de la lenteur de Josette à répondre à la sonnette, lorsque la porte s’ouvrit lentement devant lui, et il se trouva en présence de son père, qu’il n’osa tout d’abord envisager. L’antichambre étant d’ailleurs fort obscure, Maurice ne s’aperçut pas de la pâleur livide et du morne abattement des traits de M. Dumirail : celui-ci, en six semaines, semblait vieilli de dix années ; il tressaillit, leva les yeux au ciel avec l’expression d’une profonde reconnaissance à la vue de son fils ; puis, jetant sur lui un regard rempli de tendresse, de douleur et d’angoisse, il attendit avec une inexprimable perplexité les premières paroles que celui-ci allait prononcer.
— Bonjour, mon père… Comment se porte ma mère ?
— Pauvre malheureux enfant ! il ignore tout encore : cette horrible femme, insensible à mes prières, lui a caché l’agonie de sa mère !… pensa M. Dumirail avec terreur.
Et, sans répondre à la question de son fils, il le précéda dans le salon voisin.
Les persiennes fermées ne laissaient pénétrer qu’un jour sombre et douteux dans cette pièce, où régnait un grand désordre. On voyait çà et là, sur le marbre de la cheminée ou sur une table, des fioles pharmaceutiques à moitié remplies, des morceaux de linge, des bandes de toile, et, dans un vase, l’un de ces topiques suprêmes à l’aide desquels on essaye de ranimer la vie expirante chez les mourants. La vue de ces objets, le triste demi-jour et le silence qui régnaient dans l’appartement, la physionomie de M. Dumirail, si douloureusement accablé, émurent Maurice ; son cœur se serra ; il ne douta pas que, pendant son absence, la maladie de sa mère n’eût empiré, et il dit vivement :
— Mon père, je vous ai demandé, en entrant, des nouvelles de ma mère ; comment va-t-elle aujourd’hui ?
— Elle repose… — répondit M. Dumirail d’une voix tremblante et étouffée, n’osant regarder Maurice.
Celui-ci, quelque peu mais non complétement rassuré par les paroles de son père, lui dit :
— La maladie ne s’est pas aggravée ?… Le repos que goûte ma mère lui sera sans doute favorable…
— Enfin, te voilà revenu… après nous avoir causé tant d’inquiétudes !… — reprit M. Dumirail évitant ainsi de répondre à la question de son fils, et cherchant par quelle transition il pourrait peu à peu le préparer à la connaissance de la sinistre réalité.
Maurice, n’obtenant pas de réponse aux nouvelles questions adressées par lui au sujet de la santé de sa mère, supposa, non sans vraisemblance, que son état ne devait pas avoir très-dangereusement empiré ; qu’elle goûtait sans doute un repos salutaire, et il songea dès lors à aborder le grave entretien qu’il se proposait d’avoir avec sa famille ; il remarquait d’ailleurs qu’après sa longue disparition, si blâmable à tant de titres, il recevait un accueil bienveillant. Interprétant de la sorte l’accablement et le douloureux embarras où il voyait plongé son père :
— Depuis que je suis majeur et que j’ai prouvé la fermeté de mon caractère en restant pendant six semaines absent, mon père tremble de me voir échapper à son autorité ou à sa tendresse, — se disait Maurice. — Voilà pourquoi, au lieu de m’accueillir avec des récriminations et des menaces, il se borne à me reprocher affectueusement les inquiétudes dont j’ai été cause ; il semble plus embarrassé que je ne le suis ; à peine ose-t-il me regarder. Je suis maître de la situation ; il le sent bien, puisqu’il dépend de moi de me séparer de lui. Or, évidemment, il doit accéder à toutes mes exigences, plutôt que de risquer de me voir quitter de nouveau la maison paternelle. Jamais je ne rencontrerai une circonstance plus favorable pour poser mon ultimatum… Je suis maintenant trop certain de le voir accepter. Enfin, je tâcherai de suffire à mes besoins moyennant cette pension annuelle de trente mille francs.
Et, s’adressant délibérément à M. Dumirail :
— Vous me reprochez, mon père, les inquiétudes que vous a causées mon absence ; je vous avais cependant écrit pour vous rassurer d’abord, et ensuite afin de vous faire connaître pour quelles graves raisons j’ai dû attendre, dans une retraite ignorée de vous, l’époque de ma majorité. Or, je suis aujourd’hui majeur ; en d’autres termes, libre et maître de mes volontés. Je ne m’écarterai jamais, sans doute, du respect que je vous dois ; mais, en même temps, je vous le déclare, mon père, je suis résolu, inflexiblement résolu à demeurer à Paris, à renoncer à une carrière pour laquelle je ne me sens aucune vocation ; enfin, j’espère obtenir de votre bonté, de votre équité, les moyens de vivre honorablement ici, comme y vivent tous les jeunes gens dont les parents sont dans une condition de fortune analogue à la vôtre. J’ai donc pensé que je pourrais attendre de vous une pension annuelle de…
Maurice suspendit pendant un moment la fin de sa phrase, ne sachant encore si le silence que gardait M. Dumirail devait être considéré comme un encouragement à poursuivre l’exposé de ses exigences, et, inclinant bientôt à cette interprétation, Maurice reprit :
— J’ai, dis-je, pensé, mon père, que je pouvais attendre de vous une pension annuelle de… de trente mille francs.
M. Dumirail ne parut ni surpris ni courroucé de la demande et du chiffre de la pension ; il continua de garder le silence, contemplant son fils avec une expression de tendre et douloureuse commisération.
— J’en étais certain : mon père, dans la crainte de me perdre, souscrira à toutes mes conditions. J’aurais exigé quarante mille francs, il me les eût certainement accordés, — pensait Maurice.
Et, touché de ce qu’il considérait comme une adhésion tacite à ses prétentions, il reprit tout haut, d’un ton d’affectueuse reconnaissance :
— Puisqu’il m’est maintenant permis de croire que vous m’accordez ma demande, mon père, vous pouvez être certain de n’avoir désormais qu’à vous louer de moi ; je m’engage à me contenter de ces trente mille francs de pension et à ne plus contracter de dettes…
— Pauvre enfant !… — murmura M. Dumirail étouffant un gémissement. — Ah ! pauvre malheureux enfant !
Maurice, étonné de cette exclamation, l’interpréta bientôt comme une preuve de satisfaction et d’encouragement de la part de M. Dumirail, heureux de la promesse qu’il lui faisait de ne plus contracter de dettes.
— Mon père, — reprit Maurice, enchanté du bon succès de sa démarche et voulant tout de suite résoudre les questions qui pouvaient soulever quelque dissentiment entre lui et ses parents, — permettez-moi d’ajouter que, dans le cas, d’ailleurs peu probable, où vous et ma mère voudriez continuer d’habiter Paris, je désire occuper un logement séparé ; la complète différence de nos goûts, de nos habitudes, de nos âges, rendant, vous le comprenez, difficile et gênante pour vous ainsi que pour moi notre habitation en commun. Ai-je besoin de vous promettre, mon père, que, bien que ne vivant plus sous le même toit, nos relations ne seront point interrompues pour cela ; je viendrai chaque jour vous voir, ainsi que ma mère. Mais il est, du reste, très-probable que vous préférerez retourner tous deux au Morillon… En ce cas, je vous écrirai souvent, et j’irai assurément passer chaque année près de vous, dans le Jura, une partie de la saison de la chasse.
— Pauvre Maurice ! — répéta M. Dumirail d’une voix de plus attendrie et brisée.
Puis, ne pouvant plus contenir ses sanglots, il cacha sa figure entre ses mains et balbutia en sanglotant :
— Ah ! malheureux enfant ! malheureux enfant !…
Madame Dumirail était enterrée depuis la veille ; son mari, au lieu de s’indigner des étranges prétentions de son fils, ressentait pour lui une profonde pitié, songeant qu’ignorant encore la mort de sa mère, fin prématurée à laquelle il n’était pas étranger par ses désordres, cet infortuné venait, près de cette couche mortuaire à peine refroidie, signifier à son père les insolentes exigences d’une vie de luxe et de plaisirs.
— Ah ! — se disait M. Dumirail, — si mon fils connaissait la perte irréparable dont nous sommes à jamais affligés, avec quelle horreur il étoufferait ces désirs de folle prodigalité ! Quels remords dans cette pensée, que sa mère, involontairement repoussée par lui lorsqu’il est revenu ivre au logis, a fait une chute dangereuse, cause première de sa maladie, empirée des chagrins, des alarmes qu’il nous causait, et rendue mortelle par sa disparition, dernier coup auquel ma femme n’a pu résister !… À quoi bon récriminer contre les folles demandes de mon fils ? Hélas ! il ne les regrettera que trop avant peu d’instants ! La voix de sa conscience sera bien autrement vengeresse que ne le serait la mienne. Elle aura bientôt fait justice de ces funestes rêveries de dissipation et de fainéantise. La leçon sera terrible, trop cruelle peut-être ; car, malgré ses égarements, Maurice nous aime. Il idolâtrait sa mère ; il n’a pas eu même la triste consolation de recevoir ses embrassements suprêmes et de la conduire à sa dernière demeure ! Puisse la douleur dont il va être frappé ne pas être pour lui aussi dangereuse qu’elle est imprévue ! Je me reproche maintenant d’avoir trop rassuré Maurice en lui disant que sa mère reposait… Comment, à cette heure, l’instruire de la réalité sans transition trop brusque ?
Telles étaient les secrètes pensées de M. Dumirail au moment où son fils, achevant de poser son ultimatum, augurait très-favorablement pour ses projets du silence que gardait son père. Tout à coup la porte du salon s’ouvre, et Josette, pâle, les yeux rougis par les larmes, vêtue d’une robe noire et coiffée d’un bonnet de deuil, entre, tenant une facture à la main, et dit en sanglotant :
— Monsieur, c’est la note du menuisier… pour… le cercueil…
Mais, apercevant seulement alors Maurice dans la pénombre du salon, la servante jeta un cri de surprise et d’effroi ; puis elle ajouta d’une voix navrée :
— Ah ! monsieur Maurice !… monsieur Maurice !… les chouettes et les chiens hurlaient la mort quand nous sommes partis du Morillon ; les présages ne trompent pas, et notre pauvre madame…
— Grand Dieu !… mon père !… les habits de deuil de Josette, ses paroles, ses larmes… — balbutia Maurice, pâle, tremblant, éperdu ; — serait-il possible, un pareil malheur !… Quoi !… ma mère ?…
— Mon enfant, je n’ai plus que toi… il ne me reste que toi au monde, — répond M. Dumirail.
Et, suffoqué par ses sanglots, il ouvre ses bras à son fils, qui s’y précipite en fondant en larmes.
Et le père et le fils demeurèrent longtemps embrassés.