‹ Les Fils de familleChapitre 94 sur 108 · Partie II · 23

Partie II · 23

Maurice, apprenant d’une façon si soudaine la mort de sa mère, madame Dumirail, fut bouleversé. Il éprouva d’abord une sorte de vertige, causé par l’étonnement, par la douleur, et, il faut le dire, par la violence de ses remords en se rappelant cette sinistre prophétie de sa mère : « Mon enfant, si je devais rester à Paris, en proie à des anxiétés pareilles à celles dont j’ai tant souffert, je te l’assure, tu conduirais avant trois mois mon cercueil au cimetière. » La première émotion de Maurice plongea donc d’abord son entendement dans une sorte de chaos d’affliction et de remords ; mais, lorsqu’à ce profond ébranlement moral eut succédé peu à peu un calme relatif, lorsque enfin son esprit, complétement rassis, redevint lucide, la première pensée claire, nette, précise qui se formula dans le cerveau de Maurice, pour ainsi dire malgré lui, fut celle-ci :

— Je suis majeur, et, dès aujourd’hui, l’héritage de ma mère m’appartient.

En un pareil moment surtout, cette pensée était épouvantable… Mais elle se déduit logiquement du caractère dont nous nous occupons ; mais elle est l’une des conséquences fatales de ce parricide véniel, si souvent rêvé par ces fils de famille, poussés, habitués par leur convoitise à d’homicides espérances. Et l’on doit être d’autant plus effrayé des résultats forcés, des nécessités normales de ces convoitises, qu’en mal ou en bien, Maurice, notre type, n’est au-dessus ni au-dessous de la moyenne des jeunes gens placés dans une situation analogue à la sienne ; peut-être même est-il, moralement parlant, mieux doué que le plus grand nombre d’entre eux… Disons plus, ses regrets sont réels, sincères sont ses larmes, poignante est son affliction, cruels sont les reproches qu’il s’adresse en songeant que son inconduite a hâté le terme de la vie de sa mère ; et cependant, à ces regrets, à ces larmes, à cette affliction, à ces remords se mêle constamment l’écho de cette horrible convoitise « Je suis majeur, l’héritage maternel m’appartient dès aujourd’hui. » En d’autres termes : « Me voici enfin délivré de toute sujétion envers mon père ; me voici maître et dispensateur absolu d’un héritage de cinq à six cent mille francs, qui me permettra de déployer le faste convenable à l’heureux amant de madame de Hansfeld. J’aurai huit ou dix chevaux dans mon écurie, un charmant petit hôtel, où je recevrai tour à tour ma belle maîtresse et mes joyeux compagnons de plaisir, etc., etc. »

Il faudrait des pages pour exprimer le monde de faits et de choses que la pensée embrasse en une seconde ; aussi, ce que nous venons d’exposer sommairement en quelques lignes et mille autres fastueuses espérances contenues dans ces quatre mots : « J’hérite de ma mère, » apparaissaient déjà aux yeux larmoyants de Maurice, comme autant de consolantes visions se dessinant couleur de rose et argent sur le fond lugubre de son deuil filial !

— Et puis, après tout, il faut se faire une raison, — doit se dire plus tard Maurice ; c’est quelque chose d’affreux, sans doute, que de perdre sa mère, et cela devient doublement affreux lorsqu’au fond de l’âme une voix vous crie : « Tes désordres ne sont pas étrangers à cette mort que tu pleures ! » Oh ! certes, il y a de quoi pleurer toutes les larmes de ses yeux ; aussi on les pleure, on les pleurera, ces larmes !… mais, enfin, lorsqu’elles seront pleurées ; lorsque l’on aura religieusement, largement, consciencieusement regretté pendant quelques semaines, voire pendant quelques mois, cette pauvre vieille femme qui dort là-bas, loin, bien loin, clouée dans sa bière, viendra forcément l’heure de la consolation, puis de l’oubli, de l’inexorable oubli ; ainsi va le monde ! c’est la loi de la nature ; les jeunes survivent aux vieux ; le désespoir ne fait pas renaître les trépassés ; le sage se résigne à ce qu’il doit subir, etc., etc.

Oui, ainsi devait bientôt penser Maurice, parce que, dans son âme déjà dégradée, la perte de sa mère se raisonnait plus qu’elle ne se ressentait ; il devait en être de l’affliction du fils de famille ainsi qu’il en est des vêtements de deuil ; on les revêt scrupuleusement à l’heure dite, et on les quitte avec non moins d’exactitude. Enfin, ce fonds réel d’ingratitude filiale et d’insensibilité qui devait se manifester après le premier apaisement de la fugitive douleur de Maurice, était malheureusement concevable, en ceci : que, dans la vie désordonnée qu’il rêvait, il n’y avait jamais eu place pour sa mère ; son absence éternelle ne pouvait donc le beaucoup toucher ni lui faire aucunement défaut, tandis qu’en effet le contraire se fût produit au Morillon où l’existence du fils et celle de sa mère étaient étroitement liées l’une à l’autre, et confondues dans des habitudes, dans des goûts pareils. En ce cas, la perte de sa mère eût redoublé chez Maurice son attachement religieux à ces occupations, à ces lieux qui lui auraient du moins parlé de celle qu’il eût regrettée incessamment.

Les différentes péripéties de la pensée survenue dans l’esprit de Maurice, et si longuement exposées, mais si imparfaitement décrites par nous, s’étaient chez lui produites instantanément, et, pendant qu’il tenait son père embrassé, fondant comme lui en larmes et comme lui étouffant ses sanglots, affliction en ce moment sincère, nous le répétons, mais fatalement dominée par l’arrière-pensée de la jouissance de l’opulent héritage dont il allait être maître.

— Il ne me reste au monde que toi !… — murmurait M. Dumirail en serrant passionnément Maurice contre sa poitrine.

Et, lorsque leur émotion à tous deux fut un peu calmée, il ajouta en essuyant ses larmes :

— Si le ciel m’a retiré la compagne de ma vie, du moins il m’a rendu mon fils !

Et il poursuivit de sa voix la plus pénétrante, la plus tendre :

— N’est-ce pas, cher enfant, que tu m’es rendu, à jamais rendu ?

— Ah ! mon père, jamais je n’ai songé à me séparer de toi.

— Ne parlons plus du passé, sinon pour louer les angéliques vertus de ta mère. Ah ! si tu savais quelle mort a été la sienne !

— Mon Dieu ! Pauvre bonne mère ! Et je n’étais pas là, je n’étais pas là !…

— Tu sauras du moins la grandeur de sa mort ; sa mémoire te deviendra encore plus chère, encore plus sacrée. Quel cœur ! quel trésor de tendresse inépuisable !

Et les larmes de M. Dumirail coulèrent de nouveau.

— Jamais plus qu’en ce moment suprême je n’ai admiré la beauté, la douceur de son âme. Elle a conservé jusqu’à la fin la plénitude de sa raison, et…

M. Dumirail ne peut achever ; sa voix est étouffée par les sanglots. Maurice, attendri, recommence aussi de pleurer, prend entre ses mains celles de son père et lui dit :

— Tâche, je t’en conjure, d’éloigner pour le moment ces souvenirs désolants. Ils ravivent notre douleur ; ils nous brisent, ils nous tuent…

— Oui ; ici, tout nous rappelle matériellement la mort de celle que nous pleurons, ces souvenirs nous brisent ; mais, sais-tu, cher enfant, où nous pourrons nous abandonner à ces souvenirs avec la sécurité d’une douleur incurable ? Ce sera dans les lieux où nous avons si longtemps vécu heureux près d’elle et par elle ! Là, dans notre paisible solitude, en présence de la sérénité de la nature, nos souvenirs chéris et vénérés perdront peu à peu de leur âcreté. Oui, et bientôt, ressentant une mélancolie profonde, mais sans amertume, chaque jour, à chaque heure, nous évoquerons la mémoire de ta mère. Oh ! Julie, Julie ! ton fils et ton époux te rendront jusqu’à la fin de leur vie un culte religieux, un culte digne de toi. Notre temple sera cette retraite que tu aimais tant ; nous ne le quitterons plus désormais. Allons, mon enfant, courage ! Qui sait s’il n’entrait pas dans les vues de la Providence de te conduire jusqu’au bord de l’abîme, afin de t’en faire mesurer toute la profondeur et de t’inspirer ainsi pour toujours l’invincible horreur du mal ? Telle a été la dernière pensée de ta mère.

— Mon Dieu ! tes larmes coulent encore, — dit Maurice voyant son père s’interrompre de nouveau, vaincu par l’émotion, tandis que ses yeux, à lui, Maurice, se séchaient en songeant avec une anxiété croissante au projet de son père, résolu, disait-il, d’aller pour toujours s’enfermer au Morillon avec son fils, afin d’y vouer jusqu’à fin de leurs jours un culte religieux à la mémoire de celle qu’ils regretteraient éternellement !

Ces appréhensions commencèrent de distraire Maurice de sa douleur jusqu’alors profonde, et, voyant M. Dumirail demeurer silencieux et pleurant :

— Hélas ! mon père, tes larmes me navrent…

— Laisse-les couler ; elles me soulagent, et, malgré ma détermination de ne te raconter la mort sublime de ta mère que là-bas au Morillon, dans notre chère retraite, je veux te répéter les dernières paroles de ma pauvre Julie, et te faire connaître son vœu suprême, dont tu étais l’objet…

— Ah !… il aura été digne de sa tendresse pour moi. Aussi j’éprouve l’ardent et pieux désir de connaître les volontés suprêmes de ma mère ; mais, je t’en conjure, suspendons ce pénible entretien jusqu’à ce que tu sois un peu calmé. J’ai moi-même l’esprit tellement troublé par le chagrin, que…

— Non, non, je veux accomplir sur l’heure ce devoir sacré, mon enfant !… je veux redoubler de vénération pour celle que nous pleurons, en te montrant qu’elle a été, jusqu’à la fin, la plus éclairée, la plus tendre, la plus miséricordieuse des mères. Écoute ses dernières paroles ; écoute, et bénis-la. « Notre pauvre enfant, m’a-t-elle dit, regrettera de n’avoir pas reçu mes derniers embrassements !… Il serait là, près de mon lit, à genoux, s’il savait que je vais mourir !… »

— Oh ! oui, oui ! — murmura Maurice cédant de nouveau à l’attendrissement et entraîné, si cela se peut dire, par la force de la situation. — Ah ! si j’avais su ou seulement pu prévoir le malheur dont nous étions menacés, rien au monde, je le jure ! n’aurait pu m’empêcher d’accourir ici ; mais, hélas !… seulement, tout à l’heure, en arrivant, j’ai appris par Josette que… que…

Un sanglot étouffa la voix de Maurice, et M. Dumirail reprit :

— Jamais, mon pauvre enfant, nous n’avons douté un instant, ta mère et moi, de l’ignorance où tu étais de la gravité mortelle de sa maladie. Aussi, je te le répète, ses dernières paroles ont été empreintes d’un sentiment de céleste miséricorde. « La Providence, et je bénis ses vues, a-t-elle dit, la Providence a sans doute voulu que ma mort servît au salut de mon fils ; le chagrin qu’elle lui causera, les nouveaux devoirs qu’elle lui imposera envers toi, mon ami, envers toi dont il sera l’unique appui, l’unique consolation, sont à mes yeux les gages assurés de son retour au bien, de son invincible renoncement à ses erreurs. Notre Maurice aura vu de près l’abîme, la leçon sera aussi profitable qu’elle aura été terrible ! Il n’aura plus qu’un désir, fuir au plus tôt Paris, retourner avec toi au Morillon pour n’en plus sortir, et continuer, comme par le passé, de partager avec toi ces travaux rustiques qu’il aimait tant ! Cette vie honorablement occupée lui rendra la paix de l’âme et le contentement de soi-même… »

M. Dumirail, s’adressant à Maurice, de qui la douleur, un moment auparavant très-vive, s’amoindrissait à mesure qu’il appréciait la gravité des obstacles apportés à ses secrets desseins par le dernier vœu de sa mère, M. Dumirail ajouta :

— Dis, mon enfant, jamais paroles plus clémentes, plus tendres ont-elles été prononcées par une mère expirante ?

— Oh ! non… non… jamais ! — répondit Maurice cachant hypocritement son visage entre ses mains, car ses larmes ne coulaient plus.

Et déjà il cherchait par quel moyen ambigu il pourrait sortir de la position difficile où il allait se trouver vis-à-vis de son père.

— Ta mère connaissait ton cœur, mon enfant ; tu ne trompes pas ses suprêmes espérances, béni soit Dieu ! — reprend M. Dumirail persuadé de l’influence irrésistible du dernier vœu de sa femme sur son fils. — Mais écoute encore, et vois à quel point cet ange de bonté se préoccupait des regrets qu’elle nous laissait ; avec quelle touchante sollicitude elle s’efforçait d’adoucir leur amertume, en espérant nous faire presque illusion sur son absence, hélas ! éternelle… Écoute : « Je désire, a repris ta mère, je désire que ma chambre à coucher et mon petit salon restent absolument comme ils sont restés le jour de mon départ du Morillon… et je vous demande, à toi et à Maurice, de vous rendre chaque jour, pendant une heure, dans mon appartement… Il me semble qu’ainsi vous me croirez toujours près de vous. »

— Chère et excellente mère !… combien cette pensée est en effet touchante ! dit Maurice avec un redoublement d’hypocrisie, cachant toujours sa figure dans son mouchoir et feignant de pleurer ; — elle voulait pour ainsi dire se survivre à elle-même, et que son souvenir, ainsi chaque jour évoqué, valût presque pour nous sa présence si regrettée !

— Cher enfant, tes paroles me prouvent, ce dont je ne doutais pas, combien tu es digne de répondre au désir de ta mère !… reprend M. Dumirail, complétement dupe de la dissimulation de son fils. — Ah ! du moins, nous justifierons les espérances de ma pauvre Julie ; nous ne nous quitterons plus désormais : ta jeunesse, ton affection filiale si tendre, si dévouée, seront l’appui de ma vieillesse, terriblement frappée par le coup dont nous gémissons tous deux. Oui… crois-moi, je suis frappé là, au cœur ! Je le sens, c’est une plaie incurable. Elle saignera toujours ; aussi, vois-tu, mon pauvre enfant, si je ne t’avais pas, si je ne me rattachais pas à toi de toutes les forces qui soutiennent ma triste vie, je te le jure, je ne survivrais pas, non… je ne voudrais pas ; non… je ne voudrais pas survivre à ma pauvre Julie, et je…

M. Dumirail ne peut achever. L’émotion, les sanglots le suffoquent encore ; Maurice se jette dans ses bras, le comble de caresses en lui disant :

— Je t’en conjure, mon père, ne te laisse pas abattre ainsi, reprends courage…

— Tu as raison, je manque de courage, j’avoue ma faiblesse, — répond M. Dumirail en essuyant ses larmes. — Mais, que veux-tu ! pendant plus de vingt ans, ta mère a fait le bonheur de ma vie, et, maintenant, je vois, je sens autour de moi un vide affreux, immense, que, seules, ton affection, ta présence pourront combler, et puis, enfin, ici, dans ce Paris maudit, dans cette maison où est morte ma bien-aimée femme, tout envenime, tout exaspère ma douleur… Ah ! malgré l’accablante révélation qui t’attendait, malheureux enfant, j’attendais ton retour avec une cruelle impatience, afin de pouvoir partir au plus tôt ; enfin, te voilà ! et, grâce à Dieu, avant une heure, nous serons en route.

— Avant une heure ! — balbutie Maurice avec un accent de stupeur que son père ne remarque pas. — Comment !… en route avant une heure ?

— Oui, cher enfant, c’est plus que le temps nécessaire pour faire à la hâte nos préparatifs de départ et nous rendre à la poste aux chevaux, où nous prendrons un de ces cabriolets que l’on quitte à chaque relais et…

— Partir aujourd’hui, mon bon père ! s’écrie Maurice feignant de s’alarmer ; — quoi ! te mettre en route, accablé comme tu l’es par la douleur ! y songes-tu ?…

— Rassure-toi, cher enfant, chaque pas que nous ferons vers nos montagnes allégera, ce me semble, le poids de ma souffrance.

— Je t’en supplie, renonce à ce dessein…

— Y renoncer, grand Dieu ! lorsque, depuis hier, j’ai compté, dans mon anxiété dévorante, les heures, les minutes qui me séparaient du moment où je pourrais quitter ces lieux détestés. Ah ! les pieds me brûlent ici…

— Mon père, — reprend Maurice semblant s’arrêter, après réflexion, à une résolution inébranlable, et, dans l’extrémité où il se trouvait, ne reculant pas même devant une hypocrisie sacrilége, — la perte que nous avons faite, a dit une voix vénérée, m’impose de nouveaux devoirs envers toi.

— Tu les accompliras pieusement, je le sais…

— J’y suis décidé, mon père. Aussi, dès aujourd’hui et à cette heure, je dois commencer de les remplir, ces devoirs sacrés.

— Que veux-tu dire ?

— Je m’oppose formellement à ton départ ; ce serait exposer ta santé de la manière la plus impardonnable. Encore une fois, y songes-tu, braver les fatigues de la route dans l’état où te voilà ! Jamais, non, jamais je ne me rendrai complice d’une pareille imprudence.

— Ta tendresse s’inquiète à tort, mon pauvre ami, et…

— En serait-il ainsi, je préférerais cent fois pécher par excès de précaution, plutôt que de risquer de te voir tomber malade en route.

— Ne crains pas cela ; je t’assure, au contraire, que…

— Pardon si je t’interromps, mais j’ai un devoir à remplir envers toi ; je le remplirai, quoi que tu fasses.

— Écoute-moi, de grâce…

— Non, non, bon père, tu écouteras, toi, la voix de la raison ; quittons au plus vite cet hôtel, où tout nous rappelle des souvenirs si douloureux ; allons ensevelir nos regrets, nos larmes dans un quartier solitaire. Là, nous vivrons l’un pour l’autre. Voilà, mon père, ce que dicte la raison ; mais te laisser entreprendre un long voyage dans l’état d’accablement où tu es, jamais, non, jamais je n’y consentirai !

— Combien ta tendre et inquiète sollicitude me touche, par son exagération même ! — répond M. Dumirail très-ému et ne pénétrant pas encore la cause réelle de l’opposition que son fils apportait à son éloignement de Paris. — Rassure-toi, te dis-je. Dès que de loin nous apercevrons les cimes de notre Jura, mon cœur, à cette heure oppressé sous un poids de plomb, s’allégera, je te le répète, à chaque aspiration de mon âme vers nos montagnes, où nous avons vécu si heureux… Mais rester ici, dans cette ville, habiter quelque quartier que ce soit… ne fût-ce qu’un jour, c’est impossible, je tomberais malade à l’instant, et peut-être je ne me relèverais pas de cette maladie. Il est temps, plus que temps que je parte, mon enfant ; il m’a fallu toute la fiévreuse énergie que me donnait l’attente de ton retour pour me soutenir jusqu’ici. Ce voyage, au lieu de t’inquiéter, doit donc, au contraire, te rassurer ; seulement, hâtons-nous ; appelle Josette afin qu’elle s’occupe de nos préparatifs.

— Je t’en supplie, mon père !

— Je te répondrai à mon tour : quoi que tu dises, quoi que tu fasses, et aurais-tu cent fois raison de t’alarmer, je suis résolu à partir aujourd’hui, sur l’heure, et nous partirons.

— Alors, je te le déclare, plutôt que de me rendre solidaire d’un acte qui est à mes yeux le comble de l’imprudence, je ne t’accompagnerai pas ! — dit Maurice feignant de puiser dans sa tendresse filiale le courage de s’imposer un douloureux sacrifice. — Non ! et, quoi qu’il m’en puisse coûter, je te laisserai partir seul !

Cette espèce de menace fut involontairement accentuée par Maurice, novice encore en hypocrisie, avec une nuance de sécheresse et d’impatience dont M. Dumirail fut d’abord légèrement surpris ; mais bientôt il vit, au contraire, dans cette menace, une nouvelle preuve de l’attachement de son fils, seulement coupable, et pouvait-il l’en blâmer ? de s’exagérer outre mesure les fatigues que son père s’opiniâtrait à entreprendre, et il reprit :

— Tu me laisserais partir seul, dis-tu ?… Mais, à ton point de vue même, et en admettant que je commisse une imprudence, songes-y donc, cher enfant, si je tombais malade en route, est-ce que ta présence ne me serait pas alors doublement nécessaire ?

— Sans doute, — répondit Maurice assez embarrassé de l’objection ; — mais c’est justement afin que tu ne t’exposes pas à tomber malade en route, que je m’oppose de toutes mes forces à ton départ.

— Cela, mon ami, n’est pas raisonnable, et je…

— En un mot, mon père, lorsque tu seras convaincu que je n’encouragerai pas ton imprudence en t’accompagnant, il faudra bien que tu renonces à un projet qui me désole et m’effraye.

— Quoi !… tu me laisserais partir seul ?… — reprit avec une pénible hésitation M. Dumirail commençant à pressentir vaguement la cause de l’opiniâtreté de son fils à s’opposer à ce prompt départ ; — peux-tu seulement, mon enfant, concevoir une pareille pensée après toutes les raisons que je t’ai données au sujet de mon désir, mieux que cela… de la nécessité où je suis de retourner dans notre pays, puisqu’ici ma santé, ma vie, peut-être, ne résisteraient pas aux chagrins qui m’accablent ? Non, non, tu ne réfléchis pas à ce que tu dis.

— Ce que je dis, mon père, je le ferai.

— Maurice… ah ! Maurice !… — balbutia M. Dumirail, de qui les soupçons augmentaient de plus en plus, et qui, observant dès lors attentivement la physionomie de son fils, n’y trouva, pour ainsi dire, presque plus de traces de la profonde douleur dont il avait témoigné d’abord ; car il ne semblait pas même attendri, il semblait en proie à une vive impatience et à une évidente et anxieuse préoccupation. — Mon ami, — ajouta M. Dumirail d’un ton de reproche doux et triste, — je ne veux pas croire, je ne croirai jamais qu’au moment où tu viens de me protester de ton dévouement et de ta tendresse, dont j’ai tant… tant besoin… tu le sais ! tu puisses, je le répète, seulement penser à te séparer de moi ?

— Garde-toi de le supposer, mon père ; mon seul désir, au contraire, est d’aller avec toi habiter un quartier solitaire de Paris, de ne pas te quitter ; mais, encore une fois, me mettre en route avec toi dans la persuasion où je suis que tu exposes ainsi très-gravement ta santé, jamais je n’y consentirai, non ! Aucune puissance humaine, pas même la tienne, et c’est tout dire, ne pourra ébranler ma détermination à ce sujet.

L’accent de Maurice, en prononçant ces derniers mots, devient tellement ferme et significatif, que sa résolution de rester à Paris, malgré la mort et les dernières volontés de sa mère, ne put dès lors être davantage mise en doute par M. Dumirail ; et, pendant un moment, cette découverte le jeta dans un profond accablement.

Maurice, regrettant sa mère et touché de ses dernières et miséricordieuses paroles, était, non-seulement résolu à porter son deuil et à honorer sa mémoire comme il convient ; mais il pressentait même que, pendant un certain temps, la douceur de sa liaison avec madame de Hansfeld serait empreinte d’une sorte de mélancolie douce ; enfin il se proposait, comme un devoir sacré, de porter de temps à autre, en compagnie d’Antoinette, des couronnes d’immortelles et des fleurs sur la tombe maternelle ! Certes, le fils de famille était, on le voit, résolu à faire, ainsi qu’on le dit, largement les choses ; mais quant à s’en aller sur l’heure s’enterrer avec son père au Morillon, afin d’y pleurer incessamment la défunte dans une solitude funèbre, et d’y reprendre ses occupations laborieuses et rustiques d’autrefois ; mais quant à renoncer ainsi à madame de Hansfeld et aux plaisirs de Paris, alors qu’il héritait de cinq à six cents beaux mille francs sonnants et trébuchants, un pareil renoncement était et devait être au-dessus des forces de Maurice et de tous les fils de famille, dans une position analogue à la sienne. Il avait sincèrement proposé à M. Dumirail d’aller avec lui passer les premiers temps de leur deuil dans quelque quartier solitaire ; il eût tenu parole, et consacré à consoler son père les moments que madame de Hansfeld lui eût laissés libres. Là se bornait le dévouement possible de cet excellent fils. Rendons-lui justice, il avait même un instant eu la pensée, touché de la douleur déchirante de son père, de l’accompagner au Morillon et d’y séjourner près de lui durant quelques jours ; mais à ce premier mouvement succéda cette réflexion péremptoire :

— Mon père est persuadé que la mort et les dernières volontés de ma mère ont opéré ce qu’il appelle ma conversion, et que mon seul désir est d’aller m’ensevelir avec lui dans son domaine pour y reprendre ma vie rustique ; il n’en est rien. Je ne veux pas m’éloigner de Paris, où mon héritage me permet de mener grand train ; il me faudra donc, si j’accompagne mon père pendant quelques jours dans sa retraite, lui déclarer tôt ou tard ma résolution ; il vaut donc mieux la lui faire connaître ici carrément et au plus tôt, s’il s’opiniâtre à vouloir retourner aujourd’hui même dans le Jura.

M. Dumirail comprenait enfin, après quelques moments de réflexion, que Maurice cachait sous un semblant d’inquiétudes filiales son inflexible volonté de demeurer à Paris. Aussi, malgré l’expérience du passé, malgré la conscience d’avoir hâté le terme des jours de sa mère, malgré le pardon, les vœux suprêmes de cette infortunée, Maurice persistait dans ses funestes errements. M. Dumirail, avant de se rendre à l’évidence de cette effrayante déception, avant de se persuader que l’âme de son fils était incurablement gangrenée, voulut tenter une dernière épreuve, cherchant encore à s’abuser lui-même et se disant qu’après tout, — et si improbable que cela parût, — il se pouvait que Maurice fût réellement à ce point soucieux de la santé de son père, que, dans sa sollicitude outrée jusqu’à l’aberration, il le menaçât de le laisser partir seul, afin de le retenir par cette crainte et de l’empêcher ainsi de commettre une imprudence presque mortelle. Mais aussi, en admettant la sincérité de ces alarmes exagérées, il était hors de doute que, si M. Dumirail persistait dans sa résolution de se mettre en route, et que son fils refusât de l’accompagner, sa sollicitude n’était qu’un prétexte pour demeurer à Paris. M. Dumirail, après un assez long silence, sonna Josette et lui dit :

— Mettez à l’instant du linge dans mon sac de nuit avec les objets de toilette nécessaires pour le voyage ; vous prendrez demain la diligence de Nantua, et vous apporterez les effets que je laisse ici. Dites au garçon d’hôtel d’aller chercher un fiacre.

Josette sortit pour exécuter ces différents ordres. M. Dumirail, s’efforçant de cacher ses secrets ressentiments, dit affectueusement à Maurice :

— Mon ami, j’emporte suffisamment de linge pour toi et pour moi ; nous ne nous arrêterons en route que pour prendre nos repas. Le fiacre que j’ai envoyé chercher nous va conduire à la poste aux chevaux, et nous nous mettrons en route à l’instant même.

— Comment, mon père, tu persistes à ?…

— Je pars sur-le-champ, épargne-moi tes observations.

— Mais c’est le comble de l’imprudence… et…

— Et… — reprend M. Dumirail en jetant un regard pénétrant sur Maurice, qui baissa les yeux, — et… plutôt que de te rendre solidaire de mon imprudence, tu ne m’accompagneras pas ?…

— Mon père…

— Écoute-moi ! je te le déclare d’avance, au nom du plus simple bon sens, je n’accepte pas, je ne puis accepter, comme sincère, ton excuse de me laisser partir seul, sous le prétexte que tu crains de me voir tomber malade en route.

— Pourtant, c’est la vérité ; cette crainte seule me retient ; aussi, je suis décidé à…

— Prends garde ! — dit vivement M. Dumirail parvenant à se contenir encore et interrompant son fils. — Oh ! prends garde avant de me répondre, avant de me dire si tu consens ou non à me suivre, je t’en avertis : ta réponse sera pour moi d’une extrême gravité !

Maurice, mis, ainsi que l’on dit vulgairement, au pied du mur, sentit le moment décisif arriver. Il garda pendant quelques secondes le silence, prévoyant les conséquences de sa réponse ; son cœur se serra, il eut conscience des redoutables résultats de la détermination qu’il allait prendre ; son avenir en dépendait : il allait définitivement choisir entre la bonne ou la mauvaise voie. Ces perplexités l’agitaient, lorsque Josette entra, tenant à la main le sac de nuit de son maître, et lui dit :

— Monsieur, le fiacre est à la porte de l’hôtel.

— Allons, Maurice, — dit M. Dumirail d’une voix qui trahissait son angoisse.

Et il ajouta en se dirigeant vers la porte :

— Viens, viens, mon enfant, partons.

— Mon père, de grâce…

— Viens-tu ?… oui ou non ?

— Attendez du moins quelques jours.

— Je pars sur l’heure ; suis-moi…

— Remettez seulement cela à demain ce…

— Je ne t’accorde pas une minute de plus ! Viens-tu ?…

— Mon père !…

— Viens-tu ?… oui ou non ?…

— Eh bien, non, mon père… — articula Maurice avec effort. — Non ! il m’est impossible de…

— Il suffit, j’ai compris… Laissez-nous, Josette, — dit le vieillard d’une voix sourde.

M. Dumirail, ne pouvant douter de l’endurcissement de son fils, n’était cependant pas au terme des odieuses découvertes qu’il devait faire dans cette âme déjà pervertie ; car le mal a sa logique comme le bien ; ainsi, à la conviction que son fils ne voulait pas quitter Paris, succéda forcément cette réflexion :

— En ce cas, sur quelles ressources compte Maurice pour subvenir aux folles dépenses qu’il rêve ?

Alors, une nouvelle et horrible appréhension navra le cœur de M. Dumirail, et avant que de se résigner à l’envisager en face, tant elle l’épouvantait, il voulut du moins faire entendre à son fils de véhéments reproches, lui prouver ainsi qu’il n’était pas dupe de son hypocrisie. Alors, le regard menaçant, le visage courroucé, les lèvres contractées par un sourire d’une poignante amertume, M. Dumirail s’écria :

— Vous êtes démasqué ! Votre refus de m’accompagner m’éclaire ! Ainsi, la mort de votre mère, ses volontés dernières, le pardon que, mourante, elle vous a accordé, enfin, mon indulgence, ma tendresse, mes larmes, tout a été vain, tout a glissé sur votre cœur déjà bronzé… Vous voulez rester à Paris, et je sais malheureusement dans quel but.

— Je pourrai regretter, pleurer ma mère aussi bien ici qu’au Morillon…

— Pleurer votre mère !… la regretter !… Tenez, à cette heure, vous me faites frémir. Vos larmes, vos regrets, votre douleur, tout était feinte et mensonge !

— Ah ! mon père, cette accusation…

— N’est que trop méritée. Je croyais, malgré vos égarements, votre cœur encore bon. Je me trompais. Un coup affreux me frappe ! le coup le plus affreux qui me puisse jamais atteindre, sauf ceux que vous me réservez peut-être pour l’avenir. Je perds votre mère ; vous êtes témoin de mon désespoir ; mon premier cri en vous revoyant est : « Mon enfant !… il ne me reste que toi au monde !… nous ne nous séparerons plus désormais… » Et, à ce cri de mon âme déchirée, que répondez-vous : « Allez pleurer ma mère où vous voudrez ; moi, je reste en cette ville. » En d’autres termes : « Je suis incorrigible, je veux continuer de me livrer à ces désordres qui ont causé un tel chagrin à ma mère, qu’elle en est morte avant le temps. » Soit, monsieur… Vous êtes, dites-vous, majeur et maître de vos actes. Cependant, une question ?…

Et la voix de M. Dumirail s’altéra, car la pensée qu’il voulait fuir revenait fatalement à son esprit.

— Pour vivre à Paris, il vous faut de l’argent ?

— Je le sais, mon père.

— Or, comme vous n’avez pas à attendre un sou de moi, tant que vous resterez ici, de quelle manière subviendrez-vous à vos besoins ?

— Mon père, — balbutia Maurice avec un embarras croissant, car il n’osait et ne pouvait répondre qu’il comptait sur l’héritage maternel, — je serai très-modéré dans mes dépenses.

— Il n’importe ; si modérées qu’elles soient, comment y subviendrez-vous ? — reprit M. Dumirail poursuivant son fils d’un regard pénétrant et inexorable. — Où trouverez-vous de l’argent ?

— Que cela, mon père, ne vous inquiète pas.

— Vous continuerez sans doute d’emprunter aux usuriers ?

— Non, certainement !… oh ! non !… — répondit involontairement Maurice ; — rassurez-vous, mon père, je n’aurai plus désormais recours à des emprunts usuraires…

— Ah ! — fit M. Dumirail en tressaillant, car la secrète pensée de son fils, dont il s’était jusqu’alors efforcé de douter, lui apparaissait alors dans toute sa hideur.

Et il reprit d’un ton d’indignation contenue :

— Puisque vous ne contracterez pas de dettes, encore une fois, comment vous procurerez-vous de l’argent ?

— Il est inutile, en un moment si triste, d’entrer dans de pareils détails, mon père, et je…

— Mais, j’y songe, — reprit vivement M. Dumirail feignant d’être surpris par une idée subite, — vous croyez peut-être hériter de votre mère ?

— Eh bien ?… — s’écria d’abord Maurice avec un accent d’une odieuse naïveté qui, évidemment, signifiait : « Certes, je compte sur l’héritage de ma mère. »

Puis, après un moment de réflexion, commençant d’entrevoir ce qu’il y avait d’alarmant dans la demande de son père, Maurice reprit :

— Pourquoi, je vous prie, m’adressez-vous cette question ?

— Parce que vous êtes dupe d’une erreur.

— Une erreur ! Quelle erreur ?

— Les cendres de votre mère sont à peine refroidies, et déjà vous convoitez son héritage ; mais cet héritage vous échappe.

— Grand Dieu ! que dites-vous ?

— Votre mère m’a légué sa fortune par testament.

— Déshérité ! — s’écria Maurice, la figure blêmie, contractée par le dépit, par la colère, révélant ainsi la dureté de son cœur, et prouvant que de la mort de sa mère il ne ressentait que la cruelle déception de sa cupidité.

M. Dumirail vit sur la physionomie de son fils une consternation profonde succéder au dépit et à la colère dont il venait de témoigner en apprenant que l’héritage maternel lui échappait. Cette consternation, causée par une convoitise toujours odieuse, mais que les circonstances rendaient horrible, presque sacrilége, cette cupidité, abjecte et féroce à la fois, déchira le cœur de M. Dumirail. Il sentit se briser les derniers liens qui l’attachaient encore à Maurice ; car, hélas ! le malheureux père se disait et devait se dire, au nom de l’inflexible logique et de l’inexorable expérience :

— Mon fils sera aussi insensible à ma mort qu’il l’est en réalité à la mort de sa mère : la question d’argent est et sera tout pour lui ; satisfait, si mon héritage est opulent et ne se fait pas attendre ; attristé, si je vis longtemps ; courroucé, si les biens que je lui laisse ne correspondent pas à ses espérances ; de sorte que, dès aujourd’hui, j’aurai constamment à l’esprit cette épouvantable pensée : « Il existe un homme qui désire que je meure promptement, et cet homme est mon fils ; et je l’ai comblé de soins, de tendresse, et jadis il m’aimait, il me chérissait ! » Ah ! la main de Dieu s’appesantit sur moi ; elle inflige un châtiment terrible à mon orgueil paternel, à l’aveugle ambition dont j’ai été possédé pour mon enfant dans un moment d’aberration. Ma femme, la meilleure des épouses et des mères, est morte de chagrin sous mes yeux, et mon fils est perdu, perdu sans retour !… Pas d’illusions ! elles ne sauraient maintenant m’abuser : tout sentiment filial est désormais éteint en lui ; aucune corde généreuse ne vibre plus dans son âme, puisque, malgré ma douleur, mes larmes, mes prières, ma tendresse, il se montre tel qu’il vient de se montrer. Ah ! cela est affreux, affreux ! Ce n’est plus mon enfant que je vois en lui, c’est un indifférent, pis encore, un ennemi, un parricide peut-être ! Qui sait si, en ce moment, il ne me tuerait pas par la pensée, s’il le pouvait, afin d’hériter du même coup de sa mère et de moi ? Épargnons-lui du moins ce crime véniel ; apprenons-lui que ma femme n’a malheureusement pas songé à me léguer la part disponible de ses biens, qui eût ainsi échappé à la dissipation. La dernière épreuve à laquelle j’ai soumis mon fils n’a que trop confirmé mes soupçons !

Àmesure que ces navrantes convictions pénètrent l’âme de M. Dumirail, le caractère de sa physionomie change ; elle se pétrifie pour ainsi dire et devient d’une rigidité glaciale, d’une inflexible dureté.

— Monsieur, — reprend-il d’une voix brève et tranchante, — j’ai voulu vous éprouver… Je vous ai trompé : l’héritage de votre mère vous appartient.

— Grand Dieu ! — s’écrie Maurice, de qui les traits expriment, malgré lui, l’étonnement et la satisfaction, — est-il possible ?

— Votre héritage se monte à cinq cent mille francs environ, — poursuivit M. Dumirail impassible ; les comptes vous seront d’ailleurs fidèlement rendus, monsieur, vous devez me croire.

— Ah ! mon bon père, peut-il être jamais entre nous question de comptes ! — s’écria le jeune homme avec l’expansion, l’attendrissement, l’élan de confiance éveillés en lui par le revirement heureux et inattendu qui lui rendait l’héritage maternel.

Aussi, dans sa joie, Maurice veut témoigner sa gratitude à son père en se jetant à son cou ; mais M. Dumirail, repoussant son fils par un geste écrasant de répulsion et de dégoût, répond froidement :

— Je vous l’ai dit, monsieur, afin de vous éprouver, j’ai voulu, pendant un moment, vous laisser croire que votre mère m’avait légué ses biens. L’épreuve a dépassé mes craintes. Vous voyiez une simple question d’argent dans la mort de votre mère.

— Moi, mon Dieu !

— Vous, monsieur ; car, vous croyant déshérité, vos traits ont exprimé une consternation bien autrement profonde et sincère que celle dont vous affectiez tout à l’heure hypocritement les dehors, en apprenant que vous n’aviez plus de mère !

— Ah ! vos reproches me navrent… et je…

— Mais, — poursuivit M. Dumirail sans s’arrêter à l’interprétation de son fils, — mais, apprenant que la jouissance de l’héritage maternel vous est assurée, qu’il s’élève à plus de cinq cent mille francs, aussitôt votre front se déride, la joie vous transporte, vous reconnaissez d’avance la fidélité de mes comptes et vous voulez me sauter au cou.

— Je vous en supplie, mon père, n’interprétez pas de la sorte un mouvement de tendresse…

— De tendresse… à l’égard des cinq cent mille francs que j’aurai à vous remettre, monsieur ?… Non ! je ne doute pas de la sincérité de ce mouvement si naturel de votre part, et maintenant, au moment de nous séparer pour toujours, écoutez-moi bien, monsieur.

— Que dites-vous, mon père ?…

— Je dis, monsieur, que vous me voyez aujourd’hui pour la dernière fois.

— Mais de cette séparation, éternelle selon vous, mon père, quel est le motif ? — reprend Maurice de plus en plus surpris et frappé de l’accent et de la physionomie inflexible de M. Dumirail. — En quoi ai-je donc mérité votre courroux ?

— Cette question, si elle est sincère, et elle doit l’être, me prouve que votre âme est encore plus pervertie que je ne le pensais ; mais cet entretien m’est odieux, j’ai hâte d’y mettre fin. Deux mots cependant : vous êtes majeur et maître de vos actions, m’avez-vous dit ce matin ; soyez libre, usez du droit que la loi vous accorde ; méconnaissez mon autorité. Quant aux étranges prétentions que vous éleviez ce matin sur ma fortune, je vous répondrai ceci : Un père, même dans la situation de fortune où je me trouve, ne doit à son fils que le nécessaire, et non le superflu ; or, je vous devais et je vous ai donné le nécessaire, à savoir, le pain du corps et le pain de l’âme, l’éducation morale qui forme, élève, développe l’esprit humain, et l’éducation physique, qui rend la constitution robuste ; le père doit encore à son fils l’instrument du travail, à savoir, les connaissances, l’instruction nécessaire pour parcourir une carrière honorable ; enfin, dans l’hypothèse d’infirmités précoces ou d’événements qui peuvent briser la carrière de son fils, un père lui doit encore une rente suffisante à sauvegarder son avenir : voilà les devoirs du père. Ces devoirs accomplis, il reste maître absolu de ses biens, et, au nom de la raison, de la morale et de l’équité, il n’en doit plus une parcelle à son fils, si considérables qu’ils soient. Ces devoirs paternels, je les ai largement accomplis envers vous, monsieur. Je vous ai donné une excellente éducation ; vous êtes robuste, et vous possédez les connaissances nécessaires à un bon agriculteur.

— Je rends hommage à tous les soins que vous m’avez prodigués, mon père, et je…

— Monsieur, ce sont là des mots, il s’agit de faits. J’ai donc scrupuleusement rempli mes devoirs envers vous, en ce qui touche le passé ; quant à l’avenir, je suis dispensé d’y pourvoir. Vous possédez à cette heure l’héritage de votre mère, plus de cinq cent mille francs, vingt-cinq mille livres de rente ; non-seulement l’aisance, mais la richesse.

— Soyez-en certain, je ne dissiperai pas follement ces biens.

— Vous agirez en cela d’autant plus prudemment, monsieur, que je vous déclare formellement, écoutez bien ceci, — ajouta M. Dumirail d’un ton solennel, — et puisse cette déclaration vous épargner le souci de prévoir désormais si je dois vivre plus ou moins longtemps, puisque vous êtes, dès aujourd’hui, monsieur, absolument désintéressé dans la question de ma mort ; donc, je vous déclare formellement, je vous atteste sur l’honneur, que je ne vous laisserai pas une obole d’héritage.

M. Dumirail prononce, accentue ces mots de telle sorte, que Maurice ne doute plus de l’inébranlable résolution de son père, et, certain de se voir déshérité, il tressaille, reste muet de stupeur et baisse le front dans un profond accablement. Maurice, actuellement nanti d’un héritage de cinq cent mille francs, trésor presque inépuisable à ses yeux, ressentait peut-être plus les causes de la déshérence dont il se voyait frappé que de la déshérence elle-même. Il fallait, en effet, qu’il eût incurablement blessé son père, dont il n’avait jamais mis en doute la tendresse, pour que celui-ci le déshéritât complétement. Or, quoiqu’il s’agit probablement pour lui de la perte d’environ un million, Maurice fut en ce moment moins sensible à cette perte qu’au témoignage d’inexorable désaffection, de détachement absolu que lui donnait son père en prenant une mesure si extrême. Aussi, après quelques moments de silence, reprend-il d’une voix altérée :

— Il me sera plus pénible de renoncer à votre affection que de renoncer à vos biens, mon père.

— Vaines paroles, contredites par un fait dont tout à l’heure j’ai été témoin, monsieur : la perte de l’héritage de votre mère vous a plus douloureusement affecté que sa mort. Quant à ce qui me concerne, vous ne hâterez sans doute pas de vos vœux le terme de ma carrière, puisque vous savez n’avoir rien à attendre de moi !

— Ah ! mon père, vous êtes sans pitié !

— Vous vous trompez. L’avenir que vos désordres vous préparent m’inspire pour vous un sentiment de pitié ; aussi j’ai voulu que le fils que j’ai mis au monde fût pour toujours, et malgré sa dissipation, à l’abri du froid et de la faim.

— Je ne serai jamais réduit à une pareille extrémité, mon père.

— Je pense le contraire ; vous mangerez jusqu’au dernier sou de votre héritage. Et maintenant, monsieur, vous allez connaître l’emploi de ma fortune. Elle se monte, y compris mon domaine du Morillon, à onze cent mille francs environ.

— Plus d’un million, — pensait Maurice, de nouveau en proie à une âpre convoitise, plus d’un million !

— J’ai souvent, depuis longtemps, regretté, vous le savez, monsieur, que les agriculteurs instruits et au courant des progrès de la science moderne fussent si rares dans nos campagnes, faute d’une éducation et d’une instruction spéciale, — reprit M. Dumirail toujours impassible ; — je suis donc résolu de consacrer ma fortune à la fondation d’une ferme-école dans mon domaine du Morillon. Là, je ferai élever sous mes yeux une vingtaine de pauvres orphelins ; ils seront ma nouvelle famille… à moi qui n’en ai plus.

— Vous êtes, vous l’avez dit, mon père, maître absolu de vos biens, — reprit Maurice s’efforçant de paraître indifférent aux projets de son père, et regardant leur réalisation comme d’autant plus probable, qu’en effet M. Dumirail avait souvent déploré le manque d’agriculteurs instruits ; — vous pouvez disposer de vos propriétés comme bon vous semble.

— Ainsi ferai-je, monsieur. Les biens que vous auriez dissipés dans l’orgie assureront le pain du corps, le pain de l’âme et l’instrument de travail à d’honnêtes enfants du peuple. Ceux-là, j’en ai la conviction, n’attendant rien de moi après ma mort, ne calculeront pas avec une impatiente avidité les jours qui me restent à vivre, accorderont quelques larmes sincères à ma mémoire, et elle sera, je l’espère, vénérée par les générations d’orphelins qui se succéderont dans cet établissement agricole que j’aurai fondé à perpétuité.

— Vous avez sans doute le droit de me déshériter, mon père, — reprit Maurice avec un redoublement d’amertume ; — mais vous n’avez pas le droit de m’accuser d’être un fils sans entrailles !

— Je connais parfaitement mes droits. J’ai moralement celui de vous déshériter, monsieur, et, si la loi apporte quelques entraves à l’exécution de ma volonté, je saurai, soyez-en assuré, mettre mon utile fondation complétement à l’abri des réclamations judiciaires que vous pourriez soulever après ma mort. Il est pour cela des moyens infaillibles, je les emploierai. Un dernier mot, monsieur : Je vous ai dit que ma pitié pour vous ne prévoyait que trop votre ruine, peut-être prochaine ; s’il en est ainsi, si vous êtes un jour réduit à la dernière détresse, de mon vivant ou après ma mort, vous trouverez toujours, en vertu de l’une des clauses expresses de ma fondation, vous trouverez toujours, dis-je, au Morillon, la nourriture, le logis, le vêtement, rien de plus ; mais, du moins, je vous le répète, monsieur, la créature à qui j’ai donné le jour n’aura jamais à souffrir du froid et de la faim.

— Je l’espère, — dit Maurice avec une colère contenue ; — c’est bien le moins que je puisse prétendre !

— Cette prétention-là, monsieur, ne devrait pas être permise à un homme qui doit sa ruine à la paresse et au vice ; car, déplorable iniquité de la destinée ! il est ainsi plus heureux que tant d’honnêtes gens du peuple, qui, après une vie de labeurs écrasants, meurent dans les privations, dans les angoisses d’une misère atroce ; mais ma miséricorde paternelle daigne vous épargner ce suprême châtiment de vos désordres.

— Mon père, vous me déshéritez, soit, — répondit Maurice d’une voix altérée ; — me sera-t-il permis, cependant, de vous faire observer que, sauf des torts dont je ne nie pas la gravité, vous punissez surtout des fautes dont vous vous plaisez à me supposer coupable dans l’avenir ?

— Monsieur, de deux choses l’une : ou, vous amendant et usant sagement de votre fortune, vous jouirez de vos vingt-cinq mille livres de rente dans une complète oisiveté, ou bien vous aurez dissipé en peu d’années cet héritage. Or, dans le premier cas, vos revenus étant plus que suffisants à vous donner toutes les jouissances que l’homme peut raisonnablement désirer, ma succession n’ajouterait donc qu’un très-inutile superflu à votre superflu ; dans le cas, au contraire, et il est inévitable, où vous dissiperiez vos biens, j’accomplis un devoir sacré en employant à l’amélioration du sort de mes semblables une fortune qui eût disparu dans le gouffre de vos prodigalités, aussi méprisables que stériles.

— Cependant, mon père…

— J’ai dit ma volonté, monsieur, et c’est assez, — répond M. Dumirail avec un accent d’inflexible autorité.

Puis il ajoute :

— Avez-vous un notaire ?

— Pourquoi cette question, mon père ?

— Parce qu’il faut que vous choisissiez un notaire, entre les mains de qui mon mandataire remettra, sous peu de jours, vos comptes en règle et les sommes qui vous reviennent.

Puis, agitant le cordon de la sonnette, M. Dumirail ajoute :

— N’oubliez pas, monsieur, de me faire parvenir l’adresse de votre notaire au Morillon, où je serai après-demain.

— Quoi ! mon père, décidément, vous partez aujourd’hui ?

— Josette, dit M. Dumirail à la servante qui entre, portez le sac de nuit dans le fiacre qui m’attend.

— Mon père, — s’écrie Maurice après le départ de la servante, — je vous en conjure, ne me laissez pas du moins sous le coup de votre colère.

— De la colère ?… Non, non ! — répond M. Dumirail d’un ton à la fois douloureux et solennel. — Le père de famille, obligé de sévir contre son fils, ne cède pas au blâmable entraînement de la colère ; il se recueille en son âme et conscience, pèse le bien et le mal avec l’impartialité d’un juge austère, puis il agit selon que son devoir lui commande d’agir.

— Ainsi, mon père, je ne vous reverrai jamais ?

— Jamais ! à moins que vous ne veniez à moi soumis, repentant, et je ne saurais l’espérer, en suite de ce qui s’est passé aujourd’hui. Mais, je vous le déclare, que vous vous amendiez ou non, ne comptez plus sur mon héritage : vous devez expier votre convoitise sacrilége, vous m’en avez aujourd’hui donné une preuve dont je frémis encore ; elle sera l’effroi de mes derniers jours. Adieu, monsieur ! que Dieu ait pitié de vous !

— C’est fini, — murmura Maurice avec abattement, ému en ce moment suprême par un ressouvenir lointain de son affection filiale, éprouvant un remords de sa conduite passée, cédant enfin à d’involontaires appréhensions pour l’avenir ; — c’est fini, me voilà à jamais séparé de mon père !

M. Dumirail, malgré son inexorable résolution de punir l’odieuse cupidité de son fils, ne perd pas absolument tout espoir en voyant l’accablement de Maurice. Celui-ci, par un acte de ferme volonté, pouvait encore échapper à sa perte en fuyant les tentations de Paris, en échappant à l’influence de madame de Hansfeld, en accompagnant son père, qui, malgré tant de sujets de désaffection, souffrait cruellement à cette heure, où allaient se briser dans son cœur les dernières fibres qui l’attachaient à son fils. — Josette entre en ce moment et dit à son maître :

— Monsieur, vos bagages sont placés dans la voiture.

M. Dumirail ne s’empresse pas de s’éloigner ; il contemple d’un regard bientôt humide de larmes Maurice, qui, la figure cachée entre ses mains, reste assis sur son siége dans une attitude de profond accablement. Le père de famille, par un sentiment de dignité peut-être exagéré, hésite devant une dernière tentative, dont il a, d’ailleurs, tout lieu de craindre l’inutilité. Il a cependant recours à un moyen détourné, en disant à la servante d’une voix péniblement émue :

— Adieu ! bonne Josette ; vous viendrez me rejoindre le plus tôt possible au Morillon, puisque j’y retourne seul !

Ce mot seul est prononcé par M. Dumirail avec un accent de regret si poignant, que Maurice doit y voir un suprême appel à sa tendresse filiale.

— Est-il possible, monsieur ! — reprend Josette ; — vous partiriez sans M. Maurice ?

— Hélas ! je le crains ! — répond M. Dumirail d’un ton de doute navrant, qui permettait encore à Maurice de prendre une détermination salutaire.

Il en a un instant la pensée ; mais un sentiment de faux orgueil lui sert de prétexte pour résister à son heureuse inspiration ; son repentir, dit-il, paraîtrait calculé, afin de détourner son père de ses projets d’exhérédation. Mais, au vrai, Maurice recule devant la perspective de l’existence paisible et laborieuse qui l’attend au Morillon ; il la compare aux enchantements de Paris, aux plaisirs dont il peut si largement jouir, grâce à son héritage. Le souvenir de madame de Hansfeld achève d’étouffer dans l’âme de Maurice cette vague et dernière aspiration vers le bien. — Josette, malgré sa simplicité, pressentant la secrète pensée de M. Dumirail, dit au jeune homme en se rapprochant de lui :

— Monsieur Maurice, vous n’entendez donc pas monsieur ? Il s’en va. Est-ce que vous pouvez le laisser s’en aller tout seul ?

Maurice reste immobile, n’osant abaisser les mains dont il couvre son visage, de peur de rencontrer le regard de son père. M. Dumirail reconnaît la vanité de son dernier espoir, tressaille, lève au plafond ses yeux humides et désolés ; puis, s’éloignant :

— Adieu, fils sans entrailles !… vous ne me reverrez jamais… entendez-vous ? jamais ! car vous êtes à jamais perdu !

— Bonté divine ! monsieur, que dites-vous ? Ne vous en allez pas ainsi fâché ! — s’écrie Josette fondant en larmes et suivant son maître dans la pièce voisine, espérant le ramener.

Puis elle ajoute en se retournant :

— Monsieur Maurice, venez donc, joignez-vous à moi pour supplier votre papa de vous attendre !

Maurice est resté sourd à l’appel de Josette. Bientôt il se lève, s’approche de la fenêtre, prête l’oreille avec anxiété du côté de la rue où attendait le fiacre, et, entendant, au bout de quelques instants, le roulement de la voiture qui se perd dans le lointain, il semble éprouver un grand allégement, réfléchit et dit :

— Au pis aller, je reste avec cinq cent mille francs ; mais mon père ne se résoudra pas si facilement qu’il le dit à me déshériter. Courons chez Antoinette lui demander où demeure M. Thibaut, son notaire ; j’enverrai cette adresse à mon père, et, avant quinze jours, je serai en possession de mon demi-million.

Au moment où Maurice passe devant la loge du concierge, celui-ci lui remet une circulaire ainsi conçue :

« Madame veuve San-Privato a l’honneur de vous faire part du mariage de son fils, M. Albert San-Privato, premier secrétaire de l’ambassade de Naples, chevalier de l’ordre, etc., avec mademoiselle Jeane Dumirail. »

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